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Le carnet à spirale de Julien
Je m'appelle Julien Fabre, j'ai trente-quatre ans, et pendant longtemps j'ai cru que noter les allées et venues de ma femme, c'était de l'amour appliqué avec sérieux.
On vit à Annecy, dans un deux-pièces au-dessus d'une boulangerie rue Vaugelas — l'odeur de pain chaud monte par la cage d'escalier vers sept heures, et je m'en sers encore pour situer les jours dans ma tête. Camille, ma femme, est kinésithérapeute au centre de rééducation du lac. Moi, je gère la comptabilité d'une entreprise de menuiserie à Seynod. Douze ans que je fais des colonnes de chiffres, alors j'ai pris l'habitude de tout consigner — même ce qui n'avait rien à voir avec le travail.
Ça a commencé l'hiver dernier, un mardi, je m'en souviens parce qu'il y avait du verglas sur le parking et que Camille était rentrée avec vingt minutes de retard. Vingt minutes. Elle m'a dit qu'un patient l'avait retenue, un accidenté de ski qui n'arrivait pas à finir sa série d'exercices. Moi, dans ma tête, j'ai fait le calcul : le centre ferme à dix-huit heures, le trajet dure douze minutes en voiture, donc où étaient les huit minutes restantes ?
J'ai commencé un carnet ce soir-là. Un carnet à spirale, tout bête, acheté à la Maison de la Presse en bas de l'immeuble. Heure de départ, heure de retour, écart avec le trajet théorique. Je me disais que c'était pour "comprendre", pas pour accuser. Sauf qu'au bout de trois semaines, je vérifiais aussi son téléphone pendant qu'elle prenait sa douche, et je comptais les messages échangés avec un certain Thibault, un collègue kiné du centre.
Il y avait rien dans ces messages. Des trucs sur les plannings, une photo d'un exercice de rééducation du genou, une blague sur le café de la salle de pause qui est imbuvable. Rien. Mais moi, je relisais, je cherchais le sous-texte, la phrase de trop, l'émoji suspect. Un soir, elle m'a surpris avec son téléphone dans les mains. Elle a rien dit sur le coup. Elle a juste repris l'appareil, elle est allée s'enfermer dans la salle de bain, et j'ai entendu l'eau couler alors qu'elle prenait pas de douche.
Le pire, c'est que je savais que j'étais en train de faire quelque chose de moche. Mais y avait cette voix, dans ma tête, qui me disait que si j'arrêtais de vérifier, c'est là que tout basculerait. Alors j'ai continué. J'ai même fini par lui demander de désactiver la géolocalisation de son compte partagé — pas pour la suivre en direct, je me disais, juste "au cas où". Elle a refusé. Première fois qu'elle refusait quelque chose d'aussi net. Ça m'a rendu dingue pendant deux jours.
Le vendredi 6 février, tout a craqué. Camille était censée finir à dix-sept heures trente ce jour-là, jour plus court parce que c'était la formation continue du centre. Dix-huit heures, pas de nouvelles. Dix-huit heures quarante, toujours rien, et son téléphone qui sonnait dans le vide. J'ai pris la voiture, direction le centre de rééducation, en me racontant déjà tout un film avec Thibault dedans.
Le parking était vide, sauf une voiture, celle de Camille, garée de travers, presque sur la ligne. Les lumières du centre étaient éteintes sauf une, au premier étage. J'ai grimpé les escaliers quatre à quatre, j'ai poussé la porte de la salle de kiné — et je l'ai trouvée assise par terre, le dos contre un des appareils de musculation, en train de tenir la tête d'une femme âgée allongée sur un tapis. Mme Rocheteau, une de ses patientes du mardi, quatre-vingt-deux ans. Elle avait fait un malaise en fin de séance individuelle, Camille était restée seule avec elle parce que tout le monde était parti à la formation, elle avait appelé le SAMU, elle attendait les secours en lui parlant doucement pour la garder consciente, son téléphone à elle posé loin sur un banc parce qu'elle l'avait lâché pour la retenir dans sa chute.
Les pompiers sont arrivés quatre minutes après moi. J'étais planté dans l'encadrement de la porte, complètement inutile, pendant que Camille répétait à Mme Rocheteau qu'elle allait bien, que l'ambulance arrivait, qu'il fallait juste rester avec elle encore un peu.
Une fois Mme Rocheteau prise en charge, une fois qu'on s'est retrouvés seuls dans le couloir sous les néons, Camille m'a regardé et m'a dit une phrase que j'ai plus jamais oubliée depuis : "Tu es venu pour vérifier ou pour m'aider ?" J'ai pas su répondre tout de suite. Et son silence à elle, à ce moment-là, a duré plus longtemps que n'importe quelle absence de sa part depuis le début de l'hiver.
On est rentrés chacun dans sa voiture, sans se parler. Rue Vaugelas, le rideau de la boulangerie était déjà baissé, il devait être vingt et une heures passées. Je me suis assis à la table de la cuisine avec mon carnet à spirale devant moi, et pour la première fois je l'ai lu comme si c'était quelqu'un d'autre qui l'avait écrit. Des colonnes de minutes. Des écarts de trajet. Un inventaire de la peur, rien d'autre.
Camille a pas dormi dans la chambre ce soir-là. Le lendemain, un samedi, elle est partie chez sa sœur à Rumilly avec un sac de voyage, sans date de retour précisée. Trois semaines comme ça, avec des messages courts, presque administratifs, sur qui allait chercher quoi dans l'appartement.
C'est pendant ces trois semaines que j'ai pris rendez-vous, seul, chez un psychologue installé avenue de Genève, un certain Docteur Perrault. Douze séances, cinquante-cinq euros chacune, remboursées en partie par ma mutuelle. On a mis des mots sur un truc que je connaissais pas vraiment sur moi : la peur d'être quitté comme mon père avait quitté ma mère quand j'avais neuf ans, sans prévenir, un jour de rentrée scolaire. J'avais jamais fait le lien. Je pensais juste que j'aimais Camille "à fond", et j'appelais ça de l'amour ce qui était en réalité une manière de la retenir avant même qu'elle ait envie de partir.
Fin février, j'ai proposé à Camille qu'on se voie, pas pour discuter du retour, juste pour parler. On s'est retrouvés au bord du lac, sur le banc près du Pâquier, celui d'où on voit le Semnoz. J'avais apporté le carnet à spirale. Je le lui ai tendu, fermé, et je lui ai dit qu'elle pouvait le jeter, le brûler, en faire ce qu'elle voulait, mais que je voulais qu'elle sache qu'il existait, en entier, sans rien caché. Elle l'a feuilleté en silence pendant peut-être dix minutes, page après page, tandis qu'un type promenait son chien le long de la rive.
Elle a refermé le carnet et elle me l'a rendu. Elle a dit qu'elle voulait pas revenir tant que ce carnet existerait quelque part dans l'appartement, même dans un tiroir, même oublié. Alors on est remontés ensemble jusqu'à la rue Vaugelas, et devant la benne à papier en bas de l'immeuble, j'ai déchiré les pages une par une avant de les jeter, en comptant les mois à voix haute — six mois d'écritures, six mois de dates, de minutes, de suspicions — pendant qu'elle regardait sans rien dire.
Camille est revenue le mois suivant, à ses conditions à elle : un compte bancaire séparé qu'elle garderait pour elle seule, la géolocalisation supprimée définitivement des téléphones, et douze séances supplémentaires chez le Docteur Perrault, cette fois en couple, réparties sur six mois, cent dix euros la séance. On a soldé la première partie de cette thérapie en juillet.
Aujourd'hui, il reste une chose du carnet à spirale : la couverture cartonnée, rouge, vide de toute page, que je garde dans le tiroir de mon bureau à la menuiserie. Camille sait qu'elle est là. Elle me l'a même remise en main propre le jour où on a signé, chez le notaire de la place Sainte-Claire, la modification de notre régime matrimonial vers une séparation de biens — sa demande à elle, pas la mienne, et j'ai signé sans discuter, parce que c'était sa manière à elle de dire qu'elle restait libre de partir n'importe quel jour, et que c'était précisément pour ça qu'elle choisissait de rester.
