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Le samedi qui n’appartenait qu’à moi

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L'odeur du café m'accueille toujours avant le reste : ce mélange de pain chaud et de confiture de rhubarbe qui flotte près de la vitrine, à la table où je m'assois désormais sans y penser. Je m'appelle Élisabeth, j'ai soixante et un ans, je vis à Angers, dans le quartier de la Doutre, et je suis mariée à Dominique depuis trente-quatre ans. Nos deux fils ont quitté la maison depuis longtemps, l'un à Nantes, l'autre à Lyon, et depuis, notre existence s'est resserrée autour de petites habitudes tranquilles. On fait les courses ensemble au marché du samedi, place de la Laiterie. On marche le long de la Maine quand il fait beau. On dîne dehors de temps en temps, et le dimanche, on reçoit ma belle-sœur pour le déjeuner. On s'entend bien, Dominique et moi. Je précise cela, parce que ce qui va suivre pourrait laisser croire le contraire.

Tout a commencé sans que je le cherche vraiment. Un samedi matin, Dominique avait un rendez-vous chez le kiné à huit heures et demie, pour cette épaule qu'il s'était abîmée en jardinant. Je suis sortie faire quelques courses et je suis entrée, presque par hasard, dans une boulangerie-salon de thé qui venait d'ouvrir rue Beaurepaire, à côté de l'ancienne mercerie fermée depuis des années. J'ai commandé un café allongé et une tartine avec du beurre salé et de la confiture de rhubarbe. Je me suis installée près de la vitrine, celle qui donne sur la place où les pigeons se disputent les miettes tombées des terrasses. Je suis restée presque une heure. Il y avait un exemplaire du journal local sur la table, corné, avec une grille de mots croisés à moitié remplie par un client précédent. Je l'ai parcouru sans vraiment le lire. J'ai observé les gens passer, un chien attaché devant la porte qui gémissait doucement en attendant son maître, et je n'ai parlé à personne. Ça m'a fait un bien fou.

Le samedi suivant, j'y suis retournée. Puis ça s'est installé, sans que je le décide vraiment. Je me préparais un peu, je prenais mon sac, et je sortais vers neuf heures moins le quart. La serveuse, une jeune femme du nom de Manon, savait déjà ce que je commandais avant même que j'ouvre la bouche. Parfois j'apportais un livre. D'autres fois je me contentais de mon téléphone, ou je ne faisais rien du tout, ce qui est devenu rare avec l'âge. Quand j'en ai parlé à Dominique, il a ri. « Voilà madame qui a ses habitudes de bourgeoise, maintenant. » Ça ne m'a pas vexée. Pendant plusieurs mois, ce moment m'a appartenu entièrement.

Jusqu'à un samedi où, en enfilant sa veste, Dominique a lancé : « Attends, je viens avec toi. » Ma première réaction a été de demander pourquoi. Il a eu l'air surpris. « Pour prendre le petit-déjeuner avec toi, tiens. » Je n'avais aucune raison raisonnable de refuser. Alors on y est allés.

Il a parlé tout le long du trajet, des travaux sur le quai, du prix de l'essence, de son épaule qui allait mieux. À la boulangerie, il a choisi une autre table que la mienne, parce que la mienne, disait-il, était trop près de la porte, on prenait froid à chaque client qui entrait. Il a interpellé Manon pour commander avant même qu'elle s'approche de nous. Puis il m'a montré des vidéos sur son téléphone, et il a commenté chaque personne qui entrait ou sortait. Il n'a rien fait de mal, à proprement parler. Mais je n'ai pas profité de ce moment. Pas une seconde.

La semaine suivante, il a annoncé qu'il revenait. Je lui ai dit, cette fois, que je préférais y aller seule. Il est devenu sérieux d'un coup. « Ça te dérange d'être avec moi, c'est ça ? » J'ai essayé de lui expliquer que ça n'avait rien à voir. Justement parce qu'on vivait ensemble, qu'on mangeait ensemble, qu'on faisait tout ensemble, ces matinées-là me plaisaient parce que je n'avais rien à organiser, rien à négocier, personne à qui m'adapter. Dominique ne comprenait pas. « Tu peux très bien être seule à la maison. » Ce n'était pas pareil. À la maison, il y avait toujours quelque chose : une machine à vider, un coup de fil de sa sœur à prendre, un lit à faire, la chaudière qui faisait un bruit bizarre depuis mardi. À la boulangerie, je n'étais ni la femme de Dominique, ni la mère de mes fils, ni celle qui devait rentabiliser son temps. Je prenais juste mon petit-déjeuner.

Pendant quelques jours, il y a eu entre nous une distance un peu absurde, à cause d'une tartine à la rhubarbe. Dominique pensait que mon besoin d'être seule signifiait que j'en avais assez de lui. Moi, je m'énervais parce que j'avais l'impression qu'une heure par semaine devait absolument devenir une activité de couple, sinon elle comptait pour rien.

Un soir, alors qu'on rangeait la vaisselle, je lui ai posé la question autrement. « Tu voudrais que je vienne avec toi tous les jeudis, à ta partie de belote avec Marc et Bernard ? » Il a haussé les épaules. « Tu détestes la belote. » « Peu importe. Je viendrais m'asseoir à côté, je te parlerais pendant que tu joues. » Il s'est arrêté, l'éponge à la main, et il a fini par avouer qu'il n'avait jamais pensé à ses parties de belote comme à du temps « sans moi ». C'était simplement à lui, un point c'est tout : les annonces qu'on lance, l'attaque qu'on prépare en silence, les taquineries de Bernard qui perd toujours à la dernière donne, cette ambiance qui n'appartenait qu'à eux quatre. Moi, j'avais trouvé mon équivalent à soixante et un ans, et c'était une petite table près d'une vitrine, rue Beaurepaire.

On aurait pu en rester là, chacun sur sa position, et laisser ce petit conflit s'éteindre de lui-même avec le temps, comme s'éteignent la plupart des désaccords domestiques. Mais Dominique est du genre à ruminer les choses avant de les lâcher. Trois semaines plus tard, un dimanche midi, devant sa sœur venue déjeuner, il a lancé, mi-sérieux mi-blagueur : « Élisabeth a maintenant sa vie secrète du samedi, elle ne veut plus de moi là-bas. » Ma belle-sœur a ri, mais moi, j'ai reposé ma fourchette sur le bord de l'assiette. Devant elle, ça ne me dérangeait pas qu'il en parle. Ce qui m'a piquée, c'est le mot « secrète », comme si je cachais quelque chose de honteux, comme si prendre un café seule à une table équivalait à un mensonge.

Le samedi suivant, je ne suis pas allée à la boulangerie. Je suis restée à la maison, volontairement, pour voir ce qu'il ferait de cette matinée qu'il réclamait tant de partager. Dominique a tourné en rond dans le salon, a rallumé la télévision trois fois sans rien regarder, a fini par proposer qu'on aille ensemble faire les carreaux de la voiture. J'ai refusé, poliment. Je lui ai dit que je n'avais simplement pas envie de sortir ce jour-là. Il n'a pas insisté, mais son silence, cette fois, ne ressemblait pas à de l'indifférence : il ressemblait à quelqu'un qui comprend, sans le dire, qu'il vient de perdre un point dans une discussion qu'il croyait avoir gagnée.

Le samedi d'après, j'y suis retournée, seule, et j'ai fait ce qu'il fallait pour que ça ne reste plus jamais une question ouverte entre nous. J'ai pris un carnet, celui que j'utilise d'habitude pour la liste des courses, et j'ai écrit en haut de la première page : « mes samedis ». En dessous, j'ai noté une seule règle, comme un petit contrat que je me suis fait à moi-même et que j'ai décidé de rendre visible : le samedi matin m'appartient, sauf si je propose moi-même que Dominique vienne. Je l'ai posé sur la table de la cuisine, ouvert à cette page, bien en évidence, à côté de sa tasse du matin.

Il l'a lu pendant que je préparais mon sac. Il a fini par demander, d'une voix un peu moins sûre que d'habitude : « Et si moi j'ai envie qu'on partage quelque chose comme ça, mais qui soit à moi ? » Je lui ai répondu que rien ne l'en empêchait, que ce carnet n'était pas une punition mais une preuve qu'on pouvait avoir chacun notre coin sans que ça abîme le reste. Il a refermé le carnet, l'a reposé exactement là où je l'avais laissé, et il est resté à la maison ce matin-là, seul, pour la première fois depuis longtemps, sans que ce soit moi qui l'y pousse.

Depuis, je retourne seule chaque samedi. Parfois Dominique m'accompagne, mais il me le demande avant, la veille en général, jamais en enfilant sa veste au dernier moment. Et parfois je lui dis oui. Le curieux, c'est que quand je peux choisir, j'apprécie beaucoup plus sa présence.

Le mois dernier, pour notre anniversaire de mariage, je lui ai proposé de l'emmener « dans mon café ». Manon nous a servi deux allongés, et Dominique s'est assis exactement à ma table habituelle, celle près de la vitrine, face à la place où les pigeons continuaient de se disputer les miettes des terrasses. Avant même de tremper son croissant, il m'a demandé : « Aujourd'hui, je peux vraiment venir ? » On a éclaté de rire tous les deux, assez fort pour que Manon, derrière son comptoir, lève les yeux vers nous en souriant.

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