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# Une lettre, trois femmes

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Étienne vivait seul à Fontaine-Rousse, un hameau au bord de la forêt de Chaux, dans le Jura. Une maison en bois avec deux fenêtres donnant sur le potager, et derrière le potager, le mur des sapins. Le matin, il sortait sur le perron et regardait la brume s'étaler entre les rangées de légumes. Il avait cinquante-deux ans. Il travaillait à l'Office national des forêts, chargé de l'entretien de son secteur. Sa femme était morte dix ans plus tôt. Les enfants s'étaient dispersés : le fils à Besançon, la fille à Paris. Le fils appelait une fois par mois, la fille — à Noël.

Étienne ne se plaignait pas. Il vivait, simplement. Il faisait cuire des pommes de terre, nourrissait la chèvre — elle avait onze ans et s'appelait Biquette, il l'avait reçue de son beau-père — réparait la clôture. Le soir, il s'asseyait près du poêle et écoutait crépiter les bûches. Parfois il allumait la lampe au-dessus de la table et lisait les vieux numéros du *Progrès* qu'apportait le facteur Bernard, la seule personne qui passait le voir régulièrement, toujours vers neuf heures et demie, toujours avec la même question : « Alors, on tient le coup, monsieur Étienne ? »

À la mi-octobre, un mardi, Étienne rentra de sa parcelle forestière. Il ôta ses bottes trempées, les posa près du poêle pour qu'elles sèchent d'ici le matin, et resta longtemps assis à table sans allumer la lumière. Sur le plateau traînait une enveloppe achetée au printemps chez l'épicier Perrin, jamais utilisée. Il prit une feuille blanche, puis un stylo, le fit tourner entre ses doigts avant de commencer.

La première phrase, il la raya : trop officielle, comme s'il écrivait à la mairie. Il froissa la feuille, le papier craqua fort dans la pièce vide, jeta la boule sous la table, en prit une autre. Cette fois il écrivit directement : que la forêt sentait l'écorce et le sous-bois après la pluie, que la chèvre avait encore dévoré les framboisiers près de la clôture, que le soir il parlait tout seul au poêle parce que le silence dans la maison devenait trop épais. Il écrivait lentement, les lettres de plus en plus penchées. À la fin, sans trop réfléchir, il ajouta : « Si vous êtes seule, venez. Je ne sais pas qui vous êtes, mais j'ai besoin de vous. » Il relut la phrase, voulut la barrer, mais plia plutôt la feuille en deux, puis encore en deux, la glissa dans l'enveloppe, la lécha, sentit le goût de la colle. Sur l'enveloppe il n'écrivit que : « Fontaine-Rousse, la maison près du bois. » Sans nom d'expéditeur, sans destinataire.

Le lendemain, quand Bernard lui tendit le journal par-dessus la haie, Étienne lui remit l'enveloppe sans un mot. Bernard la prit, la tourna entre ses doigts, haussa un sourcil, lut l'adresse deux fois. « C'est pour qui, ça ? » demanda-t-il. Étienne haussa les épaules et rentra chez lui avant que le facteur puisse poser d'autres questions.

Deux semaines passèrent. Étienne avait presque oublié la lettre, occupé à arracher les pommes de terre pour l'hiver. Le samedi, un peu après huit heures, il nettoyait la remise quand il entendit un moteur sur le chemin. Il sortit en s'essuyant les mains sur son pantalon. Dans la cour entra une vieille Renault 4, modèle sans doute des années quatre-vingt, cabossée, avec une bosse sur la portière. En descendit une femme d'une cinquantaine d'années en veste imperméable et bottes en caoutchouc, une feuille froissée dans la main, comme si elle la tenait depuis une heure.

— C'est vous qui avez écrit ? demanda-t-elle sans s'approcher.

Étienne ouvrit la bouche, mais ne dit rien. À ce moment-là, une deuxième voiture arriva, une petite Twingo rouge, avec une tache de rouille près de l'aile. En descendit une femme plus jeune, la trentaine peut-être, un petit garçon accroché à sa manche. Dans l'autre main, elle tenait la même feuille pliée. Avant qu'Étienne ait pu dire quoi que ce soit, une troisième arriva du côté de la forêt — à vélo, une enveloppe pressée contre le guidon, essoufflée, comme si elle avait pédalé en côte tout du long.

Elles se tinrent devant lui toutes les trois, en silence, l'une à côté de l'autre, chacune sa lettre à la main. Étienne regardait de l'une à l'autre, sentant ses mains devenir engourdies, comme si elles ne lui appartenaient plus.

— C'est écrit là, dit la femme en bottes en tapotant la feuille du doigt, « venez, j'ai besoin de vous ». Alors je suis venue.

— Le facteur me l'a apportée aussi, dit celle de la Twingo en rajustant le bonnet du garçon. Mardi dernier. Il a dit que c'était pour moi.

La troisième sortit l'enveloppe de son blouson. — À moi il me l'a donnée hier. Il a dit que vous attendiez, qu'il ne fallait pas tarder.

Étienne resta là, les bras le long du corps, sentant sa chemise lui coller au dos malgré le froid. Bernard. Il avait dû recopier la lettre trois fois, lettre après lettre, et la distribuer à des femmes dont il savait qu'elles étaient seules. Pourquoi ? Étienne n'en avait aucune idée. Mais trois paires d'yeux le fixaient maintenant, attendant une réponse qu'il n'avait pas.

— Entrez donc, dit-il enfin, d'une voix qui lui parut étrangère.

Il les fit asseoir à la table de la cuisine, mit la bouilloire à chauffer, les mains tremblantes en versant le thé dans trois tasses différentes, car c'était tout ce qu'il possédait. Elles se présentèrent l'une après l'autre. Chantal, veuve du village voisin, la ferme de son mari, deux vaches. Sylvie, divorcée, un fils, Léo, six ans, employée au supermarché de Dole. Et Camille, vingt-neuf ans, bibliothécaire, locataire d'une chambre, faute de pouvoir se payer un logement avec ses mille cinq cents euros de salaire.

Étienne expliqua qu'il n'avait pas envoyé la lettre à trois personnes, qu'il en avait écrit une seule, sans adresse, dans un moment de faiblesse qu'il avait lui-même du mal à s'expliquer. Les femmes se regardèrent. Chantal eut un rire bref, saccadé, la main devant la bouche. Sylvie reposa sa tasse sur la table si fort que le thé éclaboussa la nappe.

— Alors pourquoi vous avez écrit, si vous ne vouliez de personne ? demanda-t-elle, la voix tremblante entre la colère et autre chose.

Camille ne dit rien. Elle restait assise, les mains autour de sa tasse, comme pour se réchauffer les doigts, bien que le thé fumât à peine.

Étienne se leva de table si brusquement que la chaise racla le plancher. Il enfila sa veste et traversa le village jusque chez Bernard. Il le trouva près de la remise, à côté de son vélo, la sacoche de facteur encore sur le dos.

— Qu'est-ce que tu as fait, dit Étienne, sans poser de question.

Bernard posa lentement sa sacoche, comme pour gagner du temps. Il avoua avoir décacheté l'enveloppe, la lettre lui avait semblé triste, comme personne n'en avait jamais écrit dans ce village. Il l'avait recopiée trois fois, à la main, à sa table de cuisine, tard dans la nuit, et l'avait distribuée à trois femmes qu'il connaissait de sa tournée, parce qu'il savait lesquelles étaient seules et que personne ne visitait.

— Tu devais aller t'excuser auprès d'elles, dit Étienne.

Bernard secoua la tête, le regard fixé sur le tas de bois contre le mur. — Je ne m'excuserai pas d'avoir donné une chance à quelqu'un. Je me suis peut-être trompé. Mais je n'irai pas m'excuser.

Étienne ne répondit pas. Il fit demi-tour et repartit, sentant sa colère s'évaporer en chemin, ne laissant que la fatigue et le froid du soir qui s'infiltrait sous sa veste.

Il retrouva les femmes qui attendaient en silence, chacune dans un coin différent de la cuisine, comme si elles s'évitaient.

— Je ne choisis personne, dit-il, debout sur le seuil, sans s'asseoir. Mais si l'une de vous veut rester. Pas comme épouse. Comme voisine, pour l'instant. Alors je vous invite.

Sylvie se leva la première, rajusta sa veste, dit seulement : « On a perdu assez de temps » et sortit, claquant la portière de sa Twingo dans la cour. Chantal se leva plus lentement, demanda à la porte si elle pourrait parfois venir chercher des pommes, car son verger n'avait rien donné cette année. Étienne hocha la tête. Chantal sortit, sa voiture ne démarra qu'au troisième essai.

Camille resta. Léo était assis sous la table, occupé à jouer avec un lacet de chaussure. Camille croisa les mains sur ses genoux.

— Moi, ce qui s'est passé, ça m'est égal, dit-elle doucement. Je n'ai pas de logement à moi. Je sais cuisiner, travailler au jardin. Donnez-nous un coin pour l'hiver, et au printemps on verra.

Étienne ouvrit le tiroir du buffet, sortit un vieux formulaire de bail qu'il avait préparé autrefois pour son fils, quand celui-ci cherchait un logement à Besançon, et qui n'avait jamais servi. Il raya le nom du fils, écrivit : « Camille Dubois et son fils Léo occupent le logement d'hôtes jusqu'au 30 avril. En échange, Camille aide aux travaux de la ferme au moins trois heures par jour. Rémunération : logement et nourriture. » Il signa, poussa la feuille sur la table. Camille prit le stylo, hésita un instant devant la ligne de signature, puis signa vite, comme si elle craignait de changer d'avis. Étienne lui tendit les clés, lourdes, attachées à une ficelle. Camille prit son fils par la main et sortit vers le petit bâtiment de l'autre côté de la cour. Peu après, une lumière s'y alluma, une seule fenêtre, jaune dans le crépuscule gris.

Étienne resta seul dans la cuisine, devant trois tasses sales. Il regarda par la fenêtre. Le jardin n'était plus vide.

Le lendemain matin, il sortit sur le perron vers sept heures. La brume était basse, comme toujours. Du petit bâtiment sortit Léo en courant, dans une veste trop grande, et fila droit vers Biquette, l'attrapa par le poil ; la chèvre se dégagea et détala le long de la clôture, l'enfant à ses trousses, riant fort — pour la première fois depuis des mois, on entendait un tel bruit dans ce jardin. Camille se tenait près d'une petite plaque électrique qu'elle avait apportée avec elle, et préparait du café dans deux tasses.

Étienne s'approcha, sortit de sa poche la lettre originale, pliée selon les mêmes plis qu'un mois plus tôt.

— Relis-la, dit-il en tendant la feuille. Je n'y ai pas menti. Pas un seul mot.

Camille essuya ses mains sur son tablier, prit la lettre, la lut longuement, plus longtemps qu'il n'était nécessaire, comme si elle comptait les lettres. Puis elle la replia, mais ne la rendit pas, la glissa dans la poche de son tablier.

— Je sais, dit-elle enfin, sans le regarder, fixant plutôt le café qui se mettait à fumer davantage. Sauf que chez moi, cette solitude, ce n'est pas que je sois venue à cause de la lettre. De toute façon, il fallait que j'aille quelque part.

Étienne ne sut que répondre, alors il ne dit rien. Il s'assit à table. Un instant plus tard, Léo vint s'asseoir aussi, sentant la chèvre et l'herbe mouillée, la main pleine de boue que Camille lui fit aussitôt aller laver. Étienne lui poussa une tasse avec un peu de lait, comme il l'avait fait autrefois pour ses propres enfants, et pour la première fois depuis très longtemps, à cette table, il y avait une personne de trop pour appeler cela le petit-déjeuner d'un homme seul.

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