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Le rosier Shania Twain de Norby Walters

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Norby Walters n’a jamais su que sa blague allait durer vingt-quatre ans. Il avait juste voulu rendre service à un copain un peu perdu, un soir de janvier 2002, en lui trouvant une cavalière pour une soirée liée aux Oscars. Le copain en question, c’était John Corbett, un gars du Kentucky qui gagnait sa vie en jouant des types bien dans des séries américaines. À l’époque, il approchait de la quarantaine et vivait seul avec son chien dans une maison trop grande pour lui.

Moi, je tiens le bar-tabac de la rue Custine, à Paris dix-huitième, depuis trente et un ans. Ce genre d’histoires, d’habitude, ça ne passe pas par chez moi. Sauf que John, justement, il est venu s’asseoir à ma terrasse un matin de mai 2026, entre deux averses, pendant que sa femme visitait une boutique de fleuristes du côté de Montmartre. Ça paraît absurde comme ça, dit d’un coup. Une star américaine en gilet de laine, appuyée au comptoir, qui me raconte comment tout a commencé. Mais c’est la vérité. Les gens célèbres, de temps en temps, ils ont surtout besoin qu’on leur parle d’autre chose : du prix du café, de la pluie, des éboueurs qui passent à six heures moins le quart. Alors on a parlé de ça d’abord. Ensuite, il a tourné sa cuillère dans sa tasse et il a dit : « Vous savez ce que c’est que d’avoir la trouille devant une femme ? Pas pour ce qu’elle peut vous faire. Pour ce qu’elle voit de vous sans que vous ayez à ouvrir la bouche. »

Il parlait de Bo Derek. Lui, à quarante ans, il avait accepté ce rendez-vous arrangé comme on va à un dîner de famille : par politesse, en se disant qu’on en sortira au plus vite. Elle, elle avait quarante-cinq ans et quatre années derrière elle à ranger les affaires d’un premier mari disparu, le cinéaste John Derek, avec qui elle avait vécu plus de vingt ans. Deux personnes qui n’attendaient plus grand-chose d’une soirée de gala. L’un nerveux, l’autre fatiguée de porter le deuil comme un manteau devenu trop lourd. Et puis la soirée est passée, et puis une autre, et puis il s’est mis à l’appeler le soir sans raison, juste pour entendre le bruit que faisait sa bouilloire au bout du fil, à Santa Ynez, dans le ranch où elle s’était réfugiée loin d’Hollywood.

Ce que les magazines ont raconté ensuite, c’est la version propre. Le couple discret, la maison à la campagne, les chevaux, les matins sans maquillage, les désaccords à propos d’une porte de grange à repeindre, le bonheur de rentrer toujours au même endroit. La vérité, elle tient surtout dans une phrase que Bo a donnée un jour à une journaliste, deux mots que John a répétés devant moi en haussant les épaules, comme si c’était la seule chose à dire : « Attirance et confort. » Le reste, c’était du remplissage. Dix-huit ans sans se marier, non pas parce qu’ils ne voulaient pas, mais parce qu’un papier ne changeait rien à la façon dont il lui préparait son café le matin, serré, avec un nuage de lait froid, même quand elle avait juste envie de thé.

En décembre 2020, chez eux, dans la cuisine, à côté d’un frigo couvert de cartes postales que des amis envoyaient de pays où personne ne pouvait plus aller, ils ont fait signer deux témoins recrutés la veille par téléphone. Le forgeron du village et la femme qui s’occupe de la comptabilité de la propriété. Pas de robe, pas de photographe, pas de liste de cadeaux. Juste l’envie que cette année-là ne ressemble pas uniquement à un trou noir. Quand tout s’est su, des mois après, John a dit à un type de la télé : « On voulait un souvenir heureux dans une année qui n’en avait pas beaucoup. » Il n’a pas parlé du reste. Il n’a pas dit qu’à la fin de la cérémonie, ils avaient ouvert une bouteille de champagne achetée au supermarché du coin, qu’ils avaient bu dans des verres à moutarde, et que le chien avait renversé un seau de cendres froides en traversant la pièce pour attraper un morceau de fromage. C’est Bo qui me l’a raconté, plus tard, en reposant son téléphone sur le zinc et en faisant glisser vers moi une pièce de deux euros pour le cendrier qu’elle ne trouvait plus.

Ce matin-là, en mai 2026, John était à Paris parce que Bo avait une histoire d’amitié de trente ans avec Shania Twain, la chanteuse. Pas un truc de façade pour les photographes. Une vraie amitié, de celles qui tiennent à distance les attaches-presse et les agents. Et Shania s’était mis en tête de lancer une rose à son nom, une variété créée par un horticulteur de la côte ouest, vendue au profit d’une association pour l’éducation des filles. L’événement avait lieu à Los Angeles, mais Bo, elle, avait commencé par chercher des graines en France. Parce qu’elle est comme ça : incapable d’aller dans un pays sans visiter les pépiniéristes, sans demander aux gens comment s’appellent leurs arbustes, sans repartir avec une bouture glissée dans une bouteille d’eau.

John, pendant ce temps-là, il avait acheté dix rosiers devant moi, assis au comptoir, avec son téléphone portable posé sur une grille de Loto à moitié remplie par le gars du bâtiment d’à côté. Dix rosiers de la variété Shania Twain. Cent trente-cinq euros pièce, livraison comprise. Il a plaisanté en disant que les copines de Bo allaient bientôt en recevoir, des fleurs, et qu’elles n’avaient qu’à bien se tenir parce qu’avec lui, on savait jamais si le bouquet servirait d’excuse ou de pot-de-vin. Sauf que ce n’était pas une blague. Il voulait faire livrer ces dix rosiers aux adresses des femmes qui comptaient pour Bo, sans lui en parler. Pas pour frimer. Pour que le geste vienne de lui seul, à destination des gens qui la faisaient rire quand lui n’y arrivait pas. Il a fallu que je le freine, moi, le barman du coin, parce qu’il n’avait pas idée des histoires de douane pour des végétaux vivants à l’entrée sur le territoire californien. Finalement, il est resté une heure à remplir des formulaires avec l’aide d’une fleuriste retraitée qui passait par là. C’était parti pour coûter plus de cinq cents euros, frais de port et certificats phytosanitaires compris. Il s’en fichait éperdument.

Quand Bo est revenue de sa promenade, elle portait un sac en papier brun avec de la menthe et un pot de confiture de mirabelles acheté à une dame qui tenait un étal près du funiculaire. Elle a vu l’écran du téléphone de John, les deux pages de commande encore ouvertes. Elle s’est assise à côté de lui. Elle n’a rien dit tout de suite. Elle a tourné le pot de confiture entre ses doigts, dévissé le couvercle, refermé. Puis elle a posé la main à plat sur le comptoir, à côté de la sienne, sans la toucher.

C’est là qu’elle a raconté le truc des verres à moutarde, à Noël 2020. Pas pour moi, pas vraiment. Pour qu’il se souvienne, lui, de la tête qu’il avait quand il avait déclaré, solennellement, devant le forgeron et la comptable : « Je promets de continuer à faire le café même quand tu n’en veux pas. » Il a ri. Elle a dit qu’elle détestait cette manie qu’il avait de la faire rire alors qu’elle essayait d’être sérieuse. Ils sont restés là, au comptoir, pendant que le ciel rebouillait au-dessus des immeubles de la rue Custine. Un couple de soixante-cinq et soixante-neuf ans, qui n’avait plus rien à prouver à personne, en train de choisir des rosiers sur un téléphone comme on choisit une destination de vacances.

Je suis rentré derrière le bar pour refaire une tournée. Quand je suis ressorti, la commande était passée. Les dix rosiers partaient pour la Californie, à quatre adresses différentes, avec un petit mot à chaque fois, signé de la main de John : « Une fleur pour celle qui a fait rire Bo plus fort que moi cette année-là. » Quatre cent vingt mots exactement, répartis en dix cartons différents. Il m’a demandé s’il pouvait laisser un pourboire en liquide ou si je préférais qu’il arrondisse sur le terminal. J’ai dit que c’était pareil. Il a laissé un billet de vingt euros plié en quatre sous la soucoupe, comme on le faisait avant que toutes les machines deviennent muettes.

Avant de partir, Bo a regardé le billet plié, puis elle a sorti de son sac une carte postale de la butte Montmartre, un stylo jetable qui fuyait, et elle a écrit quelque chose au dos. Elle me l’a tendue. Il y avait juste une phrase, sans signature : « Ce n’est pas la fleur, c’est qu’il ait pensé aux miennes avant les siennes. » J’ai rangé la carte derrière le comptoir, coincée entre la machine à café et le cadre du permis d’exploitation. Elle y est toujours. Des fois, un habitué la voit et me demande qui c’est, cette femme de dos sur la photo, avec ses cheveux gris et ce type au comptoir qui lui ressemble tellement. Je réponds que c’est une histoire d’amour qui a commencé par un arrangement et qui a fini par dix rosiers. En général, ça suffit. Les gens paient, remontent leur col, et sortent sous la pluie. Et moi, je retourne la carte dans le mauvais sens pour la centième fois, juste pour relire la phrase que personne n’a signée.

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