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Le Testament du Café des Tilleuls

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Je m'appelle Bernard Levasseur, j'ai soixante-douze ans, et je vais vous raconter comment j'ai perdu ma femme au profit d'une autre — et comment, quarante-trois ans plus tard, cette même femme m'a tendu la main sur un trottoir mouillé de Clermont-Ferrand.

En 1981, j'avais vingt-huit ans et je gérais avec Nadine, ma première épouse, un petit café-tabac rue des Tilleuls, près de la place de Jaude. Nadine était douce, effacée, du genre à s'excuser quand quelqu'un lui marchait sur le pied. Moi, j'étais jeune, j'étais bête, et surtout j'avais peur. Peur de finir ma vie derrière ce comptoir à servir des demis à des habitués qui ne me regardaient même plus. Nadine attendait notre premier enfant. Elle avait des nausées terribles, elle dormait mal, elle ne pouvait presque plus tenir la caisse.

C'est là qu'est arrivée Chantal.

Elle avait répondu à notre petite annonce pour un poste de serveuse. Grande, les cheveux noirs, un rire qui remplissait toute la salle. Elle portait les plateaux comme si de rien n'était, elle plaisantait avec les routiers, elle n'avait peur de rien — ni du percolateur qui fuyait, ni du patron du tabac d'en face qui nous cherchait des noises pour la concurrence. À côté d'elle, moi qui somnolais depuis des années derrière mon zinc, j'ai eu l'impression de me réveiller.

Je ne dis pas que je n'étais pas responsable. Je l'étais. Mais je veux que vous compreniez ce que je ressentais, moi, à l'époque — pas ce qu'on m'a reproché après. J'avais l'impression d'étouffer. Nadine ne me demandait jamais rien, ne se plaignait jamais, et ce silence-là, avec le temps, m'écrasait plus sûrement qu'une dispute. Chantal, elle, gueulait, riait, cassait parfois une tasse en la posant trop fort — elle était vivante, tout simplement.

Le jour où tout a basculé, je n'ai pas dormi au-dessus du café. J'étais resté avec Chantal dans l'arrière-cour, près des caisses de bouteilles vides, à parler jusqu'à quatre heures du matin de rien et de tout. Le lendemain, Nadine est venue me chercher devant les fournisseurs qui livraient la bière. Elle n'a rien dit. Elle a juste vu, à travers la vitre embuée de l'arrière-boutique, ma main sur l'épaule de Chantal. Elle s'est retournée et elle est partie.

Elle a perdu l'enfant cette semaine-là. Je l'ai appris par sa sœur, des mois plus tard, un peu par hasard, dans une lettre que je n'ai même pas eu le courage de garder.

Je suis parti vivre avec Chantal au-dessus du tabac-presse qu'elle avait repris ensuite, boulevard Gergovia. On s'est mariés deux ans après. On a eu une vie tranquille — pas riche, mais tranquille. Le café des Tilleuls a fermé en 1994, remplacé par une agence immobilière. Chantal est morte d'un cancer du pancréas en 2009. Je me suis retrouvé seul, à soixante ans passés, avec un studio à Chamalières et une pension de retraite qui ne couvrait presque rien.

Je n'avais plus jamais revu Nadine. Jusqu'à ce mardi de novembre, devant le guichet de l'Agence Nationale des Chèques-Vacances, place Delille.

Il y avait la queue depuis sept heures du matin — des retraités, des anciens combattants, tous venus demander une place dans les séjours subventionnés pour l'hiver. Moi j'y allais pour la première fois, ma nièce Solange, chez qui je loge depuis deux ans dans son deux-pièces de Montferrand, m'y avait presque traîné. « Tonton, tu ne peux pas rester enfermé tout l'hiver à regarder les infos. » J'ai fini par céder.

J'étais assis au fond de la salle, entre un ancien cheminot qui toussait et une dame qui comptait ses attestations trois fois de suite, quand j'ai entendu la porte s'ouvrir. Une femme est sortie du bureau, menue, les cheveux blancs coiffés en un petit chignon serré, un cabas en tissu à carreaux à la main. Elle s'est arrêtée, elle a regardé la salle — et j'ai reconnu ce visage-là avant même de comprendre pourquoi mon cœur s'était mis à cogner.

Nadine.

Elle ne m'a pas vu tout de suite. Moi, je n'ai pas bougé, j'ai juste senti la chaleur me monter au visage comme si j'avais quarante ans de moins et que j'étais encore devant les caisses de bière vides. Elle a demandé son numéro à la dame de l'accueil, on lui a répondu — j'ai entendu, tout le monde a entendu — qu'il n'y avait pas d'attribution pour elle cette année, comme les trois précédentes. Elle a hoché la tête, remercié doucement, et elle est sortie sans un mot de plus.

C'est moi qui suis sorti derrière elle.

Dehors, la pluie venait de s'arrêter, les pavés de la place étaient encore luisants. Je l'ai appelée — « Nadine » — et elle s'est retournée si vite qu'elle a failli perdre l'équilibre sur le trottoir mouillé. Elle m'a regardé longtemps sans rien dire, comme si elle cherchait où me ranger dans sa mémoire.

— Bernard, a-t-elle fini par dire.

Il n'y avait ni colère ni douceur dans sa voix. Juste un constat.

On s'est assis sur un banc devant la boulangerie Grellety, celle qui fait les pognons de Vonne du dimanche. Elle m'a raconté, par bribes, sans reproche : le café qu'elle avait dû revendre après mon départ, les années à faire des ménages, sa sœur Odile qui l'avait recueillie dans son deux-pièces de la rue Ballainvilliers quand sa propre retraite était devenue trop maigre pour un loyer. Trois demandes de séjour refusées, faute de points suffisants dans le barème.

Moi, je lui ai dit pour Chantal. Pour la maladie, pour les six mois d'hôpital, pour le studio à Chamalières que je paye encore avec ma petite pension de gérant. Je ne cherchais pas son pardon — je crois que je voulais juste, pour une fois dans ma vie, ne rien lui cacher.

Elle m'a regardé, elle a dit :

— Donne-moi ton dossier. J'ai gardé quelques relations là-dedans, avec les années.

Je n'ai pas compris tout de suite. Puis j'ai vu : cette femme fragile, celle que j'avais laissée seule avec sa peine, elle avait fini, après des décennies dans les associations de quartier et les comités de retraités, par connaître tout le monde à l'agence — la responsable des attributions l'appelait par son prénom.

Une semaine plus tard, j'ai reçu une lettre : une place au centre de vacances de Royat, deux semaines, tous frais couverts par le comité d'entreprise auquel j'avais cotisé quarante ans plus tôt sans jamais en profiter.

Nadine, elle, n'a rien eu cette année-là non plus. Le barème est resté le même pour elle.

Alors un dimanche, je suis allé chez sa sœur, rue Ballainvilliers. J'ai posé sur la table de la cuisine une enveloppe — le remboursement de ce que j'aurais dû lui verser depuis le divorce jamais prononcé sur le papier, calculé, avec l'aide d'un ami notaire, sur les quarante-trois années : douze mille euros, tout ce qu'il me restait de l'assurance-vie de Chantal. Je lui ai aussi tendu les clés de mon studio de Chamalières.

— Prends l'appartement, Nadine. Je vais vivre chez ma nièce, elle a de la place. Toi, tu as vécu trop longtemps dans une pièce sans fenêtre.

Elle a regardé l'enveloppe, puis les clés, longtemps, sans les toucher.

— Je ne veux pas de charité, Bernard.

— Ce n'est pas de la charité. C'est ce que je te dois.

Elle a fini par prendre les clés — pas l'argent, qu'elle a repoussé vers moi en disant qu'elle donnerait plutôt à la paroisse. Le studio, elle y vit depuis six mois maintenant, avec une vraie fenêtre qui donne sur les marronniers du parc Montjuzet. On ne s'appelle pas souvent, elle et moi. Mais l'été dernier, à Royat, en sortant du centre de vacances, je suis tombé sur elle, assise sur un banc du parc thermal, un cornet de glace à la main, en train de rire avec une autre pensionnaire du foyer d'à côté.

Je ne suis pas allé la déranger. Je me suis juste dit que, pour la première fois depuis quarante-trois ans, elle riait vraiment — et que ça ne me regardait plus.

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