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Le Sacre de la Buanderie

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**Il faut vraiment 900 euros pour une chambre chez sa propre tante ?** C'est ce que Sabine s'est demandé en posant ses deux valises rayées bleu et blanc sur le paillasson de l'appartement, à Rennes, un samedi de fin d'automne.

Camille, sa nièce par alliance, venait de perdre son mari — le frère de Sabine — huit mois plus tôt, d'un cancer du pancréas qui n'avait laissé le temps à personne de vraiment se préparer. Et Sabine, elle, arrivait de Lamballe avec un quart de l'appartement dans les poches, hérité de son frère, et une idée bien arrêtée : elle allait s'installer là, dans les cent dix mètres carrés donnant sur la rue de Fougères, jusqu'à ce que « les choses se tassent ».

— Tu voulais tes mètres carrés à toi ? Tu les as, lança Sabine en plantant ses deux sacs à carreaux devant l'entrée, du bout du pied elle fit rouler l'un des sacs sur le parquet flambant neuf, laissant une éraflure blanche.

Camille regarda la marque sans rien dire. Elle avait fait poser ce parquet en chêne trois mois auparavant, avec l'argent de l'assurance-vie de Julien. Une broutille, comparée au reste.

— Je garde mes chaussures, annonça Sabine en retirant à peine son manteau. Je suis chez moi ici aussi, maintenant. J'ai mes droits.

Camille s'écarta pour la laisser passer dans l'entrée. Elle n'avait pas envie de se battre pour un tapis. Tout avait été scellé six mois plus tôt, chez le notaire de la place Sainte-Anne, quand Sabine avait accepté sa part de succession — vingt-cinq pour cent de l'appartement — et refusé catégoriquement de la vendre. « J'ai besoin d'un point de chute en ville », avait-elle répété trois fois, comme une formule.

— Fais comme chez toi, répondit Camille sans hausser le ton. Entre.

Sabine s'attendait visiblement à un esclandre. Elle redressa le col de sa veste, renifla, et fila directement vers la cuisine sans quitter ses bottines — deux traces de gadoue sur le carrelage clair.

— Bon, moi je m'installe dans le salon, cria-t-elle depuis la pièce d'à côté. Toi tu gardes la chambre. On est de la même famille, quand même. Pas des étrangères.

Camille retira calmement ses chaussures, les rangea sur le meuble prévu à cet effet, et rejoignit la cuisine. Sabine ouvrait déjà les placards avec l'aisance d'une propriétaire, faisant claquer les tasses les unes contre les autres.

— Elle est où, la bouilloire ? J'ai la gorge complètement sèche après le TER. Et qu'est-ce que tu me donnes à manger ? J'ai rien avalé depuis Saint-Brieuc.

— La bouilloire est là, dit Camille en s'asseyant sur un tabouret. Pour manger — tu n'es pas venue en invitée. C'est toi-même qui l'as dit : chez toi aussi. Le Carrefour Express est au coin de la rue.

Sabine émit un reniflement outré.

— Ah, c'est comme ça ? Tu fais payer un bol de soupe à la sœur de ton mari mort ?

— Je ne fais rien payer, répondit Camille, très posée. Je constate juste un fait. Le frigo est vide, je mange à la boulangerie ce soir.

C'était faux. Dans le frigo trônait un reste de pot-au-feu de la veille, une belle tranche de jambon de Bayonne et un morceau de comté entamé. Mais Camille connaissait l'appétit de sa belle-sœur. Commencer à la nourrir aujourd'hui, c'était la retrouver installée dans son quotidien d'ici la semaine prochaine.

Sabine pinça les lèvres, mais ne dit rien de plus — elle devait juger que le premier jour, on pouvait bien serrer les dents. Elle sortit de son sac un saucisson sec emballé sous vide, en coupa une rondelle épaisse et se mit à mâcher, debout, adossée au plan de travail.

— Bon, je vais te dire pourquoi je suis venue, commença-t-elle la bouche pleine. À Lamballe, y'a plus de boulot, rien. Ici c'est Rennes, y'a de l'avenir. Mon appart là-bas, je l'ai mis en location, ça me rapporte pas mal. Alors je vis ici. J'ai un quart des parts, j'ai le droit.

Louer son propre logement, encaisser le loyer, et vivre gratuitement chez une belle-sœur trop polie pour dire non — la ruse était vieille comme le monde. Sauf que Camille avait cessé d'être trop polie. Les dernières années avec Julien — les traitements, les allers-retours au CHU Pontchaillou, les nuits blanches — lui avaient coûté suffisamment cher pour qu'elle n'ait plus l'énergie de se laisser marcher dessus.

— Vis ici, acquiesça Camille. Puisque tu as le droit. On partagera les charges au prorata des parts.

— Quelles charges ? s'étrangla Sabine. Je suis invitée ici ! Enfin, pardon — je suis chez moi ici ! Je paye déjà un loyer là-bas, et en plus je devrais casquer ici ?

— Évidemment, dit Camille en haussant les épaules. L'eau, l'électricité, le chauffage. Tu vas t'en servir comme moi. La facture arrive le 8 du mois. Ta part, c'est exactement vingt-cinq pour cent.

Sabine reposa sa rondelle de saucisson sur le plan de travail.

— T'es radine, Camille. Mon frère en a bavé avec toi, je comprends mieux pourquoi, maintenant.

Camille ne répondit pas. Elle se leva, se rinça les mains, les essuya avec le torchon accroché au four, et partit vers sa chambre. Il fallait vider la moitié du placard de l'entrée avant le soir. Par la fenêtre du couloir, elle vit la pluie fine tomber sur les toits d'ardoise de la rue, et un chat gris traverser en courant sous une voiture garée — le chat du voisin du dessous, qui passait toujours par là quand il pleuvait.

Le lendemain matin commença dans un vacarme de casseroles. Camille se réveilla en sursaut à six heures et demie. Elle enfila un gilet et sortit de sa chambre. Sabine, en chemise de nuit fleurie, faisait frire des œufs dans une poêle qui n'avait manifestement jamais connu de nettoyage aussi énergique. L'odeur avait quelque chose de brûlé, presque chimique.

— Bonjour, dit Camille, neutre.

— Ah, tu te lèves tôt aussi ? Je vais chercher du travail aujourd'hui, annonça Sabine, guillerette. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. T'en veux, des œufs ? J'ai pris dans les tiens, les miens se sont cassés dans le train.

— Non merci, répondit Camille en ouvrant la fenêtre en grand pour chasser la fumée. Note les œufs sur mon ardoise. La boîte de six coûte deux euros quatre-vingts. T'en as pris quatre. Ça fait un euro quatre-vingt-sept.

Sabine faillit lâcher sa spatule.

— T'es tombée sur la tête ? Tu me fais payer quatre œufs ?

— On était d'accord, non ? répondit Camille en sortant le paquet de café. Vie commune entre copropriétaires. Chacune son budget. Tu loues ton appartement, tu touches un loyer. Pourquoi je te nourrirais avec mon salaire de comptable ?

— Garde-les, tes œufs pourris ! aboya Sabine. Je te rendrai deux euros ce soir, tu peux garder la monnaie !

— Entendu.

La première semaine de cohabitation ressembla à une guerre de tranchées. Sabine comprit vite que Camille ne plaisantait pas. Plus de dîners partagés, plus de goûters improvisés autour d'un gâteau au yaourt. Camille cuisinait pour une personne, exactement, mangeait, et faisait sa vaisselle aussitôt.

Sabine essaya la ruse. Un yaourt à la fraise qui disparaissait « par accident », un fond d'huile d'olive qui manquait, une poignée de lessive « empruntée ». Camille, en réponse, posa un jour un carnet à spirale sur la table de la cuisine.

— C'est quoi, ça ? demanda Sabine, méfiante, en rentrant d'un énième entretien manqué pour un poste d'hôtesse d'accueil.

— Le cahier des comptes, répondit Camille en tournant la première page. Lessive — une dose. Yaourt à la fraise — un. Huile d'olive — cinquante millilitres environ. Mon shampoing, celui que tu as utilisé ce matin — une utilisation.

Sabine devint écarlate.

— Tu m'espionnes, maintenant ?

— Je tiens des comptes, corrigea Camille. On avait dit : parts égales aux droits. Vingt-cinq pour cent des charges, vingt-cinq pour cent de ce que tu consommes de moi. C'est arithmétique, pas méchant.

Les semaines suivantes, Sabine changea de tactique. Elle invita des amies de son ancien village à prendre le café dans le salon — sur le canapé de Camille, avec les tasses de Camille — en expliquant à qui voulait l'entendre qu'elle était « chez elle, propriétaire à part entière ». Elle laissait traîner ses affaires dans la salle de bains commune, accrochait son linge sur le séchoir du balcon sans prévenir, montait le son de sa radio le dimanche matin. Camille encaissait, notait, et continuait de facturer au centime près : l'électricité de la lampe halogène laissée allumée toute la nuit, le gaz du chauffe-eau, les trois lessives par semaine que Sabine faisait tourner.

Au bout de six semaines, Sabine craqua la première. Elle brandit une facture d'électricité de cent quarante euros, le visage tendu.

— C'est du délire, ce montant ! Je vais pas payer ça !

— Trente-cinq euros, ta part, dit Camille sans lever les yeux de son ordinateur. Le détail est dans le cahier. Tu peux vérifier.

— Je vérifie rien du tout ! Tu m'étrangles, c'est ça que tu veux !

— Je t'applique ce que tu as toi-même réclamé, répondit Camille en refermant son ordinateur. Tu voulais être propriétaire ici. Être propriétaire, ça veut dire payer sa part. Pas juste prendre la part qui t'arrange.

Ce soir-là, Sabine ne dîna pas dans l'appartement. Elle claqua la porte de sa chambre — l'ancien bureau de Julien, transformé en salon puis reconverti en chambre d'appoint — et n'en ressortit pas de la soirée. Camille l'entendit pleurer, brièvement, vers vingt-deux heures. Elle ne bougea pas de son fauteuil.

Le vrai tournant arriva un mardi de janvier. Sabine rentra en fin d'après-midi, un dossier bleu à la main, et le posa sur la table de la cuisine avec un bruit sec.

— J'ai vu un notaire, annonça-t-elle. Rue de la Monnaie. Je veux vendre ma part.

Camille leva les yeux du courrier qu'elle triait.

— Ah bon.

— T'as gagné, ta guerre d'usure. Je peux plus vivre comme ça, à compter chaque yaourt. Mon notaire dit que tu as un droit de préemption, vu que t'es déjà copropriétaire. Alors : combien tu proposes ?

Camille se leva, alla chercher dans le tiroir de la commode un classeur cartonné rouge — celui où elle gardait, depuis huit mois, chaque relevé, chaque facture, chaque estimation qu'elle avait fait faire discrètement, dès la troisième semaine de la présence de Sabine, par une agence de la rue de Nemours. Elle le posa à côté du dossier bleu.

— L'appartement est estimé à trois cent quatre-vingt mille euros, dit-elle. Ta part, vingt-cinq pour cent, ça fait quatre-vingt-quinze mille. Je te fais un chèque de banque cette semaine. À une condition : tu signes chez le notaire avant vendredi, et tu es partie d'ici avant la fin du mois.

Sabine regarda le classeur, puis Camille, cherchant visiblement la faille, la menace cachée. Il n'y en avait pas. Juste un chiffre, posé, exact.

— T'avais déjà tout prévu, dit-elle enfin, presque admirative malgré elle.

— Depuis le premier soir où tu as roulé ta valise sur mon parquet, répondit Camille. Je savais que tu ne tiendrais pas un an à vivre facturée. Je préférais racheter ta part que continuer cette guerre pendant dix ans.

Le vendredi suivant, dans l'étude de la place Sainte-Anne, Sabine signa l'acte de cession devant le même notaire qui avait réglé la succession huit mois plus tôt. Camille lui remit le chèque de banque de quatre-vingt-quinze mille euros. Sabine le glissa dans son sac sans un mot, referma le fermoir, et sortit la première, sans se retourner.

Le samedi suivant, Camille fit changer la serrure de la porte d'entrée par un artisan du quartier, pour deux cent dix euros — une broutille, dit-elle au serrurier, qui n'avait rien demandé. Elle rangea les deux nouvelles clés dans un tiroir de l'entrée, à côté du trousseau de Julien qu'elle n'avait jamais eu le cœur de jeter. Dehors, le chat gris du voisin traversait de nouveau la rue, sous une petite pluie fine de février, comme si de rien n'était.

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