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La moitié du gâteau aux noix

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Le bruit du tramway entrait par la fenêtre ouverte de la cuisine, et avec lui l'odeur des marrons grillés que le vendeur installait chaque soir au coin de la rue des Dominicaines. Élise posa le plat de pâtes sur la table et attendit. Elle connaissait déjà la suite.

Philippe piqua sa fourchette dans les tagliatelles avec la délicatesse d'un critique gastronomique, puis la reposa en grimaçant.

— C'est quoi, ça ? La copine de Julien, elle fait des pâtes fraîches maison. Elle a même acheté la machine italienne. Cent vingt euros. Et toi, tu me sers quoi ? Du Barilla réchauffé ?

Élise ne répondit pas. Elle attrapa la salière, la reposa, puis rangea le beurrier dans le frigo. Il lui fallait une occupation, n'importe laquelle, pour ne pas saisir autre chose et le lui jeter à la figure. Cela faisait dix-neuf ans qu'elle serrait les dents. Elle avait compté : depuis le premier Noël chez ses beaux-parents, quand la belle-mère avait demandé à voix haute si « la petite » savait seulement cuisiner un gigot.

— Les pâtes sont chaudes, dit-elle calmement. C'est déjà ça.

— Je ne te parle pas de température. Je te parle d'effort. Tu ne fais plus aucun effort, Élise. Regarde-toi.

La phrase glissa dans l'air comme une lame. Elle la connaissait par cœur. Philippe la prononçait avec le même ton qu'il employait pour commenter la météo ou les résultats du Tour de France. Un constat. Un fait objectif. Rien de personnel, voyons. C'était seulement la vérité : sa femme ne faisait plus d'efforts.

Élise rassembla les couverts et les posa dans l'évier. L'eau coulait, chaude, presque brûlante, et elle y laissa ses mains un peu trop longtemps.

— Peut-être que tu devrais épouser la copine de Julien, finit-elle par dire. Comme ça, tu aurais des pâtes fraîches tous les soirs.

— Oh, ne recommence pas.

— Je ne recommence pas. Je te propose une solution logique.

Philippe saisit la télécommande. L'écran du salon illumina soudain la pièce d'une lueur bleutée, et le son d'un jeu télévisé remplit l'espace entre eux. Le sujet était clos. Il l'avait décidé. Fin du débat.

Élise regarda le dos de son mari, affalé dans le canapé en velours côtelé qu'ils avaient acheté chez Emmaüs huit ans plus tôt. Elle se souvint du jour où ils l'avaient monté ensemble, en riant parce que l'escalier était trop étroit et que Philippe avait coincé son coude dans la rampe. Il riait tout le temps, à l'époque. Un rire nerveux, un peu cassé, qui la faisait fondre.

Ce rire n'existait plus.

Elle l'avait entendu pour la dernière fois cinq ans plus tôt, lors d'un dîner chez sa sœur. Philippe avait éclaté de rire en renversant son verre de vin rouge sur la nappe blanche, et Élise s'était dit : tiens, c'est vrai, il rit encore parfois. Puis les années avaient fait le reste.

Le téléphone sonna à neuf heures moins le quart, pile à l'heure habituelle. Élise n'eut pas besoin de regarder l'écran pour savoir qui appelait.

— Élise, ma chérie, tu n'as pas oublié dimanche ? demanda la voix chantante de Jacqueline, sa belle-mère. Soixante-dix ans, tu te rends compte ? On fait un grand repas à la salle des fêtes du quartier Saint-Michel, on a invité toute la famille. Les cousins d'Arcachon viennent, tu les avais rencontrés au mariage de Camille, tu te souviens ?

— Je me souviens, Jacqueline.

— Audrey apporte son fameux gâteau aux noix. Celui avec le glaçage au miel, tu vois ? Elle le prépare le matin même, pour qu'il soit bien frais. Elle a trouvé la recette dans un livre que sa grand-mère lui a offert avant de mourir.

Élise serra le téléphone contre son oreille. Audrey. La fiancée de Julien. La femme parfaite. Celle qui faisait ses pâtes fraîches maison, qui courait le dimanche matin le long des quais de la Garonne, qui apportait des gâteaux élaborés avec une recette de grand-mère décédée. La sainte. La référence absolue.

— Et toi, ma chérie, tu peux apporter une salade, si tu veux. Ou du pain. Enfin, ce que tu trouveras. Ne te mets pas en difficulté, surtout.

Ne te mets pas en difficulté. Traduction : ne viens pas avec un truc raté qui nous ferait honte devant les cousins d'Arcachon.

— Je trouverai quelque chose, dit Élise.

Elle raccrocha avant que Jacqueline ne puisse ajouter une couche de bienveillance empoisonnée.

Ce soir-là, en se brossant les dents, elle se regarda dans le miroir de la salle de bains. Quarante-six ans. Des cernes légers qu'elle attendait chaque matin comme une vieille amie fidèle. Des cheveux bruns striés de gris qu'elle refusait de teindre, par défi silencieux. Et au fond des yeux, cette lueur têtue que les années n'avaient pas réussi à éteindre tout à fait.

Elle cracha le dentifrice et se dit : plus jamais.

La salle des fêtes sentait la poussière chaude et le détergent au citron. Les chaises pliantes en skaï bordeaux grinçaient à chaque mouvement, et la sono crachotait des airs de variété française des années quatre-vingt. Élise entra avec sa tarte aux cerises, préparée selon la recette de sa propre mère, une recette que personne dans cette famille n'avait jamais pris la peine de goûter sans la comparer à autre chose.

La tarte était belle, il fallait l'admettre. Croûte dorée, cerises qui perlaient à travers les croisillons de pâte, sucre glace tamisé avec un soin presque maniaque. Elle l'avait faite pour elle, pas pour eux. C'était peut-être la clé.

Audrey arriva avec son gâteau aux noix, présenté dans une boîte en verre avec un ruban de satin. On l'applaudit presque. Jacqueline se leva de sa chaise pour la serrer contre elle avec une effusion digne d'une remise de médaille.

— Regardez-moi ce chef-d'œuvre ! s'exclama la vieille dame. Ça, c'est du travail fait avec cœur. Certains font des efforts, d'autres font semblant.

Ses yeux ne quittaient pas la tarte aux cerises d'Élise, posée un peu de travers sur la table pliante. Un cousin d'Arcachon détourna le regard avec un toussotement gêné. Philippe, assis trois chaises plus loin, découpait un morceau de poulet avec la concentration d'un chirurgien cardiaque. Il n'avait pas adressé un mot à sa femme depuis leur départ de la maison. Elle avait osé demander s'il préférait qu'elle conduise. Il avait répondu par un soupir.

Le gâteau d'Audrey fut servi en premier. Il fallait le laisser « reposer quelques minutes », avait expliqué la jeune femme, pour que le glaçage au miel puisse « exprimer tous ses arômes ». Les noix avaient été torréfiées, l'appareil à gâteau reposé toute une nuit, quinze minutes de cuisson à cent quatre-vingts degrés. Quatre heures et demie de travail, en tout, pour un dessert.

Jacqueline exigea un toast. Puis un second. Puis elle raconta une anecdote sur la grand-mère d'Audrey, une dame pieuse qui avait traversé la guerre et qui fabriquait ses propres bougies.

La tarte aux cerises, elle, fut attaquée à la fin, distraitement, dans le brouhaha des conversations qui retombaient comme une mer se retirant. Personne n'en fit un commentaire. Pas un mot. Une bouchée polie de la voisine de droite, un regard appuyé d'un oncle, un silence de plomb.

Élise se servit un verre d'eau du robinet et compta les personnes présentes. Vingt-trois. Elle connaissait leurs noms, leurs métiers, leurs opinions sur tout. Elle savait que le cousin Fabrice votait à droite, que la cousine Michèle possédait un chien obèse prénommé Pablo, que la sœur de Philippe collectionnait les assiettes décoratives des départements. Elle connaissait tout le monde. Personne ne la connaissait.

Après le dessert, Jacqueline dégaina son téléphone pour montrer des photos de famille. Soixante-dix ans de vie défilèrent en diaporama : vacances à Biscarrosse, fou rire de cousins au mariage de Pierre, un chat appelé Gitane qui n'était visiblement pas au courant qu'on le photographiait. Puis elle s'arrêta sur une photo du mariage d'Élise et Philippe, dix-neuf ans plus tôt.

— Regardez comme Élise était mince ! s'exclama Jacqueline avec une pointe de malice parfaitement calibrée. Quelle silhouette ! Enfin, chacun évolue comme il peut.

Elle n'ajouta rien. Elle laissa le silence travailler pour elle, comme une herbe poussant entre les pavés. Des rires nerveux s'élevèrent. Vite, dévisser la pression. Vite, faire comme si ce n'était pas une flèche.

Philippe posa son couteau et dit, d'une voix beaucoup trop forte pour l'assemblée :

— C'est vrai qu'Élise a un peu relâché ces derniers temps. Audrey, tu pourrais lui donner tes conseils de course à pied, non ?

La phrase tomba comme un verre brisé sur du carrelage. Audrey devint écarlate. Elle bredouilla, tenta une plaisanterie, s'empêtra dans les mots. Jacqueline sourit, satisfaite, tel un joueur d'échecs voyant son adversaire acculé.

Élise reposa son verre, très doucement, comme si le moindre choc pouvait faire tomber quelque chose de plus fragile que le verre. Puis elle se leva, tira sur le pan de sa robe, et fixa son mari.

— Tu sais, Philippe, si je ne suis pas à la hauteur de tes attentes, la porte est là-bas.

Elle indiqua la sortie d'un mouvement du menton, attrapa son sac, et quitta la salle.

Son manteau resta suspendu au dossier de la chaise, avec son écharpe en laine grise. Elle sortit dans la rue en robe légère, dans le froid de novembre, et ne se retourna pas.

Dans le taxi qui la ramenait vers l'hyper-centre, elle regarda défiler les façades haussmanniennes, les cafés aux stores baissés, les lampadaires orange qui jetaient des flaques de lumière sur les trottoirs mouillés. Le chauffeur, un homme à la cinquantaine fatiguée, sifflotait un morceau de Jacques Brel. La radio annonçait une baisse des températures pour le lendemain.

Cela faisait des années qu'elle n'avait pas pris un taxi seule, sans consulter personne, sans rien expliquer à personne.

Chez elle, elle mit vingt-sept minutes à faire sa valise. Elle avait déjà tout rangé mentalement depuis des semaines : passeport, cartes, ordinateur portable, sous-vêtements pour une semaine, deux chemisiers propres, une robe noire pour les jours importants, la trousse de toilette en cuir que sa sœur lui avait offerte trois ans plus tôt et qu'elle n'avait jamais osé utiliser. Une chorégraphie répétée sans spectateur.

Quand Philippe franchit le seuil, un peu avant onze heures, la valise attendait dans l'entrée, comme une réponse depuis longtemps écrite.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il, le souffle court. Tout le monde m'a regardé. Ma mère était furieuse. Tu peux me dire ce qui t'a pris ?

— Ta mère est furieuse, répéta Élise sans se retourner. Et moi, Philippe ? Dix-neuf ans que je suis comparée à Audrey, à ta cousine, à ta première copine du lycée, à toutes les femmes de la terre sauf à moi-même. Et tu n'as jamais rien dit. Pas une fois.

— C'était pas méchant. Maman a bu, elle disait n'importe quoi.

— Elle dit la même chose depuis dix-neuf ans. Sobre. Ivre. À Noël, à Pâques, aux anniversaires. Et toi, tu découpes ton poulet.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Je t'aime, Élise.

Elle se tourna enfin vers lui.

— Si tu m'aimais, tu ne m'aurais pas laissée sortir seule de cette salle. Si tu m'aimais, tu ne dirais pas que j'ai « relâché » devant ta famille. Si tu m'aimais, tu me regarderais comme au début.

Philippe resta figé, les bras ballants. L'ampoule du couloir clignota une fois, comme un signal de fin. Dehors, le vendeur de marrons remballait sa charrette dans un bruit de tôle.

— Élise, tu commets une erreur. Je suis sûr qu'on peut encore…

— C'est mon erreur, alors. Je préfère me tromper seule que d'être humiliée à deux.

Elle attrapa la poignée de sa valise, passa dans le couloir, et referma la porte sans la claquer. Par vieille habitude. Par réflexe de douceur pour un homme qui n'avait jamais appris à être doux.

À l'hôtel, une chambre au troisième étage donnant sur une cour intérieure, elle dormit d'un trait, sans rêve. Au matin, elle appela son bureau, une agence de comptabilité où elle travaillait depuis quatorze ans, dans un open space gris où les néons bourdonnaient comme des insectes. Elle annonça qu'elle prenait quelques jours de congé sans solde.

— Un souci ? demanda la chef de service, une femme perdue dans un pull en laine beige.

— Non. Enfin, si. Mais je gère.

— D'accord.

Élise raccrocha. Elle se sentit soulagée d'un poids, comme si elle venait de poser un sac de courses trop lourd sur le trottoir.

Les SMS de Philippe commencèrent à arriver en début d'après-midi.

« Pardon. »

« Rentre à la maison Élise. »

« On peut en parler ? »

Elle les lut, les supprima, puis éteignit son téléphone pendant deux heures. Le silence était un luxe dont elle avait oublié le goût.

Le jeudi, Jacqueline appela. Élise hésita, puis décrocha. Elle voulait savoir jusqu'où l'autre pouvait aller.

— Élise, ma chérie, enfin ! Philippe est effondré, il ne mange plus. Tu veux de l'argent ? Dis-moi combien il te faut. Sept cents euros ? Mille ? On peut s'arranger. Mais rentre à la maison, voyons. Les gens vont jaser.

Les gens vont jaser. Élise faillit rire. Dix-neuf ans de commentaires sur son poids, ses cheveux, ses tartes, ses pâtes, son âge, sa coupe de cheveux, sa façon de conduire, et la grande crainte de Jacqueline, c'était que les gens jasent.

— Au revoir, Jacqueline.

Elle raccrocha. Elle n'avait plus besoin de dire autre chose.

Le samedi, elle fit un tour à la librairie Mollat, rue Vital-Carles, et acheta deux romans de poche. Le premier, une histoire d'île et de phare. Le second, un récit de femme qui quitte tout pour élever des abeilles dans le Gers. Elle glissa les livres dans son sac et marcha jusqu'à un petit square derrière la mairie, où un cycliste apprenait à son fils à faire du vélo sans roulettes. L'enfant criait de joie, le père applaudissait.

Elle dîna seule dans un restaurant du quartier Saint-Pierre, à une petite table près de la vitre embuée, et regarda les passants. Personne ne lui demanda pourquoi elle était seule. Personne ne la compara à qui que ce soit.

Le lundi, elle appela celle qu'elle n'avait plus le droit de voir, ces dernières années.

— Élise ? C'est toi ? demanda la voix incrédule de Solange, son amie d'enfance, celle qui riait trop fort et buvait du café à toute heure.

— C'est moi.

— Mais je t'ai envoyé un message à ton anniversaire et tu n'y as jamais répondu ! Je croyais que tu m'avais rayée de ta vie.

— Je me suis rayée de ma propre vie, Solange. Je suis en train de me réinscrire.

Elles se retrouvèrent dans un bar à vin près du marché des Capucins, un endroit où les tables en bois portaient les stigmates de centaines de verres. Solange arriva avec un foulard rouge sang et un sourire qui fendait le visage en deux.

— Raconte.

Élise raconta. Le gâteau aux noix. La tarte aux cerises sans commentaire. La phrase sur la silhouette. La porte. La valise.

— Quand même, fit Solange en touillant son verre. Dix-neuf ans à encaisser. C'est long.

— C'est ce qui me fait le plus de chagrin.

— Quoi ?

— Dix-neuf ans. Je lui ai donné le meilleur.

Solange posa sa main sur celle d'Élise, et elles restèrent un moment sans parler, avec autour d'elles le bruit du bar et les rires de la jeunesse.

Deux semaines plus tard, Élise signa le bail d'un petit deux-pièces rue du Loup, dans le centre ancien, au troisième étage sans ascenseur. Les murs sentaient la peinture fraîche et le parquet craquait à chaque pas, chantant une chanson de vieille dame. Elle loua un camion pour transporter ses affaires, et prit rendez-vous avec une entreprise de nettoyage pour l'ancien appartement.

Elle y retourna un mardi matin, pendant que Philippe était au travail. Elle connaissait son emploi du temps par cœur : il partait à huit heures cinq, rentrait à dix-huit heures trente, avec un arrêt au café de la place le mercredi. Le mardi était donc sûr.

La clé tourna dans la serrure sans un bruit. Elle entra, ôta ses chaussures, s'avança dans le couloir comme dans un lieu qui ne lui appartenait plus tout à fait. Qu'est-ce qu'elle venait chercher ? Pas les vêtements, ni les meubles. Pas les casseroles.

Elle ouvrit le buffet de la cuisine, en haut à gauche. Il était là, enveloppé dans un vieux papier d'emballage bleu. Le mug rouge, celui avec le petit cœur blanc ébréché. Philippe le lui avait offert vingt ans plus tôt, lors d'un voyage à Avignon. Il l'avait déniché dans une minuscule boutique derrière le palais des Papes. Elle se rappelait encore le froissement de l'emballage, ses yeux à lui qui guettaient sa réaction.

Au fond du mug, l'inscription : « J'ai de la chance. »

Elle l'attrapa, le retourna, lut les lettres usées par les lavages. Un objet dérisoire, ridiculement sentimental, qui occupait pourtant dans sa mémoire une place immense.

Elle écrivit un mot sur la table de la cuisine :

« J'ai pris le mug. Pour le reste, nous verrons avec le notaire. Je te souhaite d'être heureux. Vraiment. »

Puis elle partit.

Dehors, le vent faisait voler les feuilles des platanes sur les quais. Elle s'assit sur un banc pour regarder les bateaux glisser sur l'eau grise, le mug serré contre elle dans son sac. Une femme passa en tirant un petit chien qui reniflait chaque pied de lampadaire. Une gitane tendit une rose sans grand espoir. Un homme en costume criait dans son téléphone : « Oui, oui, je suis presque arrivé, passe-moi le dossier là-bas… »

Élise se leva, traversa le pont, et rentra chez elle.

Le soir, Solange vint visiter le nouvel appartement. Elle apporta une bouteille de vin et une plante verte en pot. Les deux femmes s'assirent par terre, sur des cartons pas encore défaits, et trinquèrent dans des verres dépareillés.

— Il t'a rappelée ? demanda Solange.

— Trois fois. J'ai laissé sonner.

— Même pas écouté les messages ?

— Non.

Solange but une gorgée, puis sourit.

— Tu sais que ça me fait penser à nous quand on avait vingt ans. On traînait des heures au café de la place Gambetta, tu te souviens ? Tu disais que tu voulais écrire un livre, un jour.

— J'y repense, depuis quelques jours. Peut-être que je vais m'y remettre.

— Il serait temps.

Elles rirent, un rire qui montait du ventre, un rire que les années n'avaient pas abîmé.

Le lendemain matin, Élise installa le mug rouge sur l'étagère de sa nouvelle cuisine, à côté d'un pot de confiture vide qu'elle gardait pour les épices en vrac. Il trônait là, ébréché, dérisoire, un peu ridicule dans cette cuisine encore à moitié vide.

Le téléphone sonna. Un numéro inconnu. Elle hésita, puis décrocha.

— Allô ?

— Madame Marchetti ? C'est Maître Aubin, notaire à Bordeaux. J'ai reçu votre demande de procédure de divorce. Votre époux a bien été notifié ce matin. Il a laissé un message pour vous.

Elle retint son souffle.

— Il dit qu'il ne signera pas sans vous avoir parlé. Vous pouvez passer à l'étude quand vous le souhaitez.

Élise tourna le mug dans sa main, machinalement, faisant courir son pouce sur l'ébréchure du cœur blanc.

— Notez pour jeudi, répondit-elle. En début d'après-midi.

Elle raccrocha.

Elle avait donné dix-neuf ans à cet homme. Elle pouvait bien lui accorder une heure et demie de plus pour entendre, enfin, ce qu'il avait à dire.

Ou pas.

Elle glissa le téléphone dans la poche arrière de son jean et sortit sur le balcon minuscule. La ville s'étendait là, rousse et grise sous le ciel bas de novembre. Elle inspira. L'air sentait le froid, la laine mouillée, et les marrons grillés d'un vendeur qui remontait la rue en contrebas, poussant sa charrette de tôle cabossée.

Elle rentra, posa le mug sur la table, juste devant elle, et s'assit pour boire son café dedans, seule, dans la cuisine qui n'appartenait qu'à elle.

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