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Le parfum de Chloé
Élise Fontenay a senti l'odeur du parfum avant d'entendre le prénom. Un vendredi soir, dans leur appartement de la rue des Tanneurs à Annecy, alors qu'elle rangeait la veste de son mari, un flacon de Chloé tomba de la poche intérieure — trop féminin, trop neuf pour être un cadeau pour elle. Trois jours plus tard, en passant devant la porte du bureau que Julien s'était installé dans la chambre d'amis, elle l'entendit dire, tout bas : « Ma puce, ce soir c'est compliqué, ma femme veut qu'on regarde un film. » Elle poussa la porte sans frapper. Il raccrocha si vite que l'écran resta allumé sur l'appel coupé.
— C'était qui ?
— Une cliente. Un dossier urgent.
— Une cliente qu'on appelle « ma puce » maintenant, chez les notaires ?
— Tu inventes des histoires, Élise.
Il sortit de la pièce en évitant son regard. Élise resta debout, la veste encore sur le bras, à écouter ses pas descendre l'escalier. Le clebs du voisin du dessous, un vieux beagle édenté, se mit à aboyer comme chaque soir à cette heure — leur horloge, en quelque sorte, depuis six ans qu'ils vivaient dans cet immeuble.
Douze ans de mariage, un cabinet de notaire qui marchait bien, un appartement hérité de sa grand-mère et resté à son seul nom. Élise avait quarante et un ans, dirigeait une petite agence de communication à deux pas du lac, courait trois fois par semaine — elle n'avait rien d'une femme délaissée. Alors pourquoi cette adresse effacée trop vite sur son téléphone, ce parfum qui ne lui appartenait pas ?
Elle appela Corinne, l'assistante du cabinet, qu'elle connaissait depuis des années.
— Corinne, dis-moi, vous avez une nouvelle stagiaire en ce moment ?
— Une stagiaire ? Non, mais on a embauché une clerc de notaire il y a deux mois. Camille Verrat. Belle fille, très sûre d'elle. Personne ne l'aime beaucoup ici, elle regarde tout le monde de haut. Pourquoi tu demandes ?
— Pour rien, curiosité. Elle est en couple ?
— Mariée, je crois. Son mari vient la chercher parfois avec une Audi grise. Un type charmant, plutôt du genre représentant de commerce.
Élise raccrocha et chercha Camille Verrat sur Instagram. Le compte était public, rempli de photos de restaurants et de week-ends à Chamonix. Sur l'une d'elles, un homme brun souriait, bras autour de sa taille : la légende disait « avec mon Thibault ». Elle finit par retrouver le profil professionnel de Thibault Verrat — agent immobilier, avec son numéro affiché en gros sur sa page. Elle en fit une capture d'écran, sans trop savoir encore pourquoi.
La semaine suivante, Élise proposa à Julien d'aller voir le dernier film au cinéma Pathé de la place. Ils prirent l'apéro dans la cuisine avant de partir, et c'est en allant chercher son gilet dans la salle de bain qu'elle l'entendit, à travers la porte entrebâillée, chuchoter au téléphone :
— Camille, je ne peux pas ce soir, j'ai promis un ciné à ma femme. Je me rattraperai, promis.
Elle referma la porte de la salle de bain sans un bruit, le cœur en accéléré, et retourna s'asseoir face à son verre de rosé comme si de rien n'était. Le lendemain, en allant travailler, elle repensa à cette phrase — « je me rattraperai » — et sentit une colère froide s'installer, plus solide que la peine.
Elle mit son plan au point le mardi suivant.
— Julien, je dois partir trois jours, ma sœur a besoin d'aide pour son déménagement à Chambéry.
— Bien sûr, vas-y, c'est important la famille, dit-il, les yeux soudain plus vifs qu'ils ne l'avaient été depuis des semaines.
Le mercredi matin, elle prépara un sac, l'embrassa sur le pas de la porte et fila au bureau. Elle avait sa propre voiture, garée devant l'agence — ça tombait bien. Le soir, au lieu de prendre la route pour Chambéry, elle passa chez sa mère, à Cran-Gevrier, prétextant une dispute avec Julien. « J'ai besoin de souffler un peu, maman. » Sa mère, sans poser de questions, lui prépara une tartiflette et la laissa dormir dans son ancienne chambre.
Le lendemain soir, Élise reprit sa voiture, mais au lieu de rentrer chez sa mère, elle roula jusqu'à la rue des Tanneurs et se gara dans la ruelle derrière la boulangerie, à deux rues de chez elle. De la lumière filtrait des fenêtres du salon. Elle attendit vingt minutes, assise dans le noir, avant de voir une silhouette apparaître sur le petit balcon — Camille, une cigarette à la main, en peignoir. Élise sortit son téléphone et prit une photo, puis une vidéo de quelques secondes.
Elle retrouva la capture d'écran du numéro de Thibault Verrat et composa.
— Allô ?
— Bonsoir, Thibault. Vous ne me connaissez pas, mais mon mari connaît très bien votre femme Camille. Ils sont ensemble en ce moment, dans mon appartement.
— … Donnez-moi l'adresse.
Dix minutes plus tard, Thibault se garait juste derrière elle, encore en costume de travail, la cravate desserrée.
— On monte ensemble, proposa Élise. J'ai les clés.
Ils montèrent au deuxième étage sans un mot. La porte s'ouvrit sans grincer — Élise avait fait huiler la serrure le mois dernier, sans savoir qu'elle s'en servirait ainsi. Le couloir était silencieux. Elle poussa la porte de la chambre.
— Alors, on fait des heures supplémentaires au cabinet ?
Julien se redressa d'un coup, le drap remonté jusqu'au torse. Camille resta figée, la bouche entrouverte.
— Élise… qu'est-ce que tu fais là ?
— Je suis chez moi, figure-toi. C'est toi qui n'as rien à y faire.
Camille s'enroula dans le drap et se précipita vers Thibault, qui se tenait dans l'encadrement de la porte, immobile.
— Thibault, je suis désolée, je ne sais pas ce qui m'a pris…
Il ne dit rien. Il tourna simplement les talons et sortit de la chambre. Élise le suivit dans le salon.
— Venez, on va dans la cuisine le temps qu'ils s'habillent. Je n'ai pas envie de regarder ce spectacle plus longtemps.
Elle sortit une bouteille de Chignin du frigo, en servit deux verres. Thibault vida le sien d'un trait.
— Qu'est-ce que vous allez faire ? demanda-t-il.
— Divorcer, évidemment. L'appartement est à mon nom, il repartira avec sa voiture et ses affaires. Le reste ne me regarde plus.
Julien apparut dans le couloir, en train de boutonner sa chemise.
— Élise, on peut en parler calmement, non ? Tout le monde a droit à l'erreur.
— Pars, Julien. Il n'y a rien à discuter. Ce n'était pas une erreur, c'était un choix. Tu l'as fait pendant deux mois, pas pendant cinq minutes.
Camille sortit à son tour, les cheveux emmêlés, le mascara coulant sous les yeux. Élise faillit rire devant cette scène.
— Prends tes affaires et pars. Tout de suite. Je dépose la demande de divorce lundi matin.
Julien attrapa quelques vêtements dans l'armoire, les fourra dans un sac de sport, et partit avec Camille sans un regard en arrière.
— On finit la bouteille ? proposa Élise à Thibault.
— Je ne pensais jamais me retrouver dans une situation pareille. Un film de mauvais goût, littéralement.
Ils parlèrent une bonne partie de la nuit, burent une deuxième bouteille, rirent même par moments en évoquant leurs vies d'avant. Thibault dormit sur le canapé, trop éprouvé pour reprendre le volant. Le lendemain matin, Élise lui prépara un café et posa deux tartines grillées sur la table, comme s'il était naturel qu'un inconnu de la veille se retrouve assis dans sa cuisine un samedi matin.
— Le compte joint, dit-elle en s'asseyant face à lui, on l'avait ouvert pour les vacances, la voiture, ce genre de choses. Huit mille euros dessus. Je vais tout garder. Il n'a qu'à demander sa part au tribunal s'il l'ose.
Le divorce fut prononcé six semaines plus tard : pas d'enfants, pas de bien à partager, l'appartement étant resté depuis toujours au seul nom d'Élise. Elle ferma le compte joint le jour même du jugement et versa les huit mille euros sur son propre livret. Le lundi suivant, un artisan vint changer la serrure de l'entrée — la même qu'elle avait fait huiler quelques mois plus tôt pour entrer sans bruit ce soir-là. Il lui tendit deux jeux de clés neuves ; elle en glissa un dans le tiroir de la cuisine, l'autre dans son sac, et jeta l'ancien trousseau de Julien dans la poubelle de tri, sous les épluchures.
Julien vint une fois chercher un carton oublié dans le local à vélos. Elle le lui tendit sur le pas de la porte, sans le faire entrer.
— Tu ne veux vraiment pas qu'on essaie de se reconstruire quelque chose ?
— Il n'y a rien à reconstruire, Julien. Il n'y a que des cartons à récupérer.
Elle referma la porte avant même qu'il n'ait atteint l'escalier, puis retourna dans la cuisine où le café refroidissait dans deux tasses — la sienne, et celle qu'elle avait sortie par habitude, sans réfléchir, pour Thibault, qui devait passer la chercher à midi pour un café place Sainte-Claire. Son téléphone vibra sur la table : un message de lui, juste « J'arrive dans dix minutes, j'ai gardé la table près de la fenêtre. » Elle rinça la tasse en trop, la rangea dans le placard, et prit son sac.
