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Le Doudou aux Oreilles Rongées
La première fois que je l'ai vu, c'était sur une photo. Un berger croisé griffon, poil roux, oreilles en bataille. Le regard de côté, comme s'il n'osait pas fixer l'objectif. On aurait dit qu'il s'excusait d'exister.
Ma femme a rempli le formulaire d'adoption un mardi soir. Le refuge de Montpellier nous a répondu le lendemain. Ils voulaient nous rencontrer, voir l'appartement, vérifier qu'il y avait assez d'espace. Normal. Ils ne confient pas un animal cabossé à n'importe qui.
Le jour de la visite, une bénévole nous a prévenus. Il venait d'un élevage clandestin du côté de Béziers. Dix-sept chiens entassés dans un garage, sans lumière, sans soins. Lui, il avait passé les cinq premières années de sa vie dans une cage trop petite pour se retourner.
On a signé les papiers le jeudi. Le samedi matin, on a pris la nationale 113 pour aller le chercher. Soixante kilomètres de platanes et de ronds-points. Ma femme n'a pas allumé la radio. On n'a presque pas parlé.
Au refuge, une employée nous a accompagnés jusqu'à son box. Quand la grille a coulissé, il n'a pas bondi. Il est sorti pas à pas, le corps bas, les pattes raides, comme s'il marchait sur du verre.
Et c'est là que je l'ai vu.
Entre ses mâchoires, serré avec une douceur incroyable, il tenait un nounours en peluche. Un vieux machin beige, délavé, avec les oreilles rongées et une couture qui lâchait sur le ventre. La bénévole a haussé un sourcil.
« Il ne le lâche jamais. On a essayé de le lui laver une fois, il a hurlé pendant deux heures. Il est arrivé avec, à l'époque. Personne ne sait d'où ça vient. »
On l'a installé sur la banquette arrière, sur une vieille couverture de la maison. Le nounours était toujours dans sa gueule. Pendant tout le trajet, il a respiré vite, les narines dilatées, les yeux qui faisaient des allers-retours entre la vitre et nous. Comme s'il attendait qu'on le ramène à sa cage.
Septembre à Montpellier, c'est encore la chaleur. Le soleil tapait sur le pare-brise. Ma femme a mis la climatisation, et au premier souffle d'air froid, il s'est plaqué contre le dossier. Un réflexe. Une raideur brève, presque animale. Et puis il s'est détendu, centimètre par centimètre.
On l'a appelé Noé. Parce que l'arche, ça nous faisait sourire. Parce qu'on avait l'impression de le sauver des eaux.
Les premiers jours, il a refusé de rester seul dans une pièce. Il nous suivait partout, sauf dans la cuisine, où le carrelage brillait trop. Le bruit de ses griffes sur les tomettes, c'était devenu notre horloge. Deux heures du matin, il descendait boire. Il passait devant notre porte, s'arrêtait, repartait. Le nounours ballottait entre ses crocs.
Un truc que personne ne dit sur les chiens maltraités : ils apprennent à disparaître. Noé savait se couler derrière le canapé, sous la table, dans l'angle mort du couloir. Toujours le long des murs. Chez un chien normal, la pièce est un espace de vie. Chez lui, c'était un territoire miné.
La nuit, c'était le plus dur. Il dormait sur une couverture au pied de notre lit. Enfin, dormir, c'est un bien grand mot. Il somnolait par à-coups, et puis son corps entier se raidissait, et il poussait des gémissements aigus, minuscules, comme un chiot qu'on écrase. Ça durait dix secondes. Parfois trente. Je posais une main à plat sur son flanc, sans appuyer. Il se réveillait en sursaut, clignait des yeux plusieurs fois, et se recouchait, la truffe contre mon poignet. Le nounours était toujours quelque part entre ses pattes, chiffonné, trempé de salive.
Un matin, j'ai essayé de le lui prendre. Juste pour le mettre de côté, pendant qu'il mangeait. Il n'a pas grogné. Pas de bruit. Juste une immobilité totale, et des yeux noirs, fixes, plantés dans les miens. Ceux d'un chien qui a appris que la moindre protestation lui coûtait cher, et qui a décidé que cette fois, il ne lâcherait pas.
J'ai reculé. « D'accord, mon gars. Il est à toi. Il a toujours été à toi. »
Le lendemain, ma femme est allée acheter un panier neuf. Un truc en velours côtelé, soixante-dix-neuf euros, avec un coussin orthopédique. On l'a installé dans l'angle de la chambre, là où il se sentait le plus en sécurité. Noé l'a observé de loin, méfiant. Il a fait trois fois le tour du panier, reniflant chaque centimètre, comme s'il cherchait le piège. Puis il est allé chercher son nounours, l'a déposé à l'intérieur, exactement au centre du coussin, et il est ressorti sans se coucher dedans.
Il a mis deux jours avant d'accepter d'y poser une patte.
Ça fait maintenant cinq mois que Noé vit avec nous. Il a grossi. Son poil a changé de texture, il est devenu brillant, épais. Il ne se jette plus sous la table quand un bus passe dans la rue. Il mange sans surveiller la porte.
Mais le nounours, il ne le quitte pas. Il dort avec, il le transporte du panier au salon, du salon à la cuisine. Parfois il s'installe près de la baie vitrée, face au couchant, le nounours contre son flanc, et il reste là, la tête tournée vers la rue, comme s'il montait la garde.
L'autre soir, je l'observais depuis le canapé. Il n'y avait pas un bruit. Juste le frigo qui ronronnait, et le néon du parking qui clignotait à travers le store. Noé était couché sur le carrelage, le menton posé sur le nounours. Ses paupières tombaient. Et puis il s'est relevé, s'est approché de moi, a posé sa tête sur mes genoux, sans me quitter des yeux.
Je l'ai gratté derrière l'oreille, là où le poil est plus clair. Il a remué la queue, deux fois, trois fois. Puis il est retourné vers le nounours, l'a pris délicatement entre ses crocs, et l'a déposé sur mes genoux, à côté de moi.
C'est la première fois qu'il me le donnait.
Je n'ai pas bougé. Je suis resté longtemps comme ça, le nounours trempé de salive posé sur mes cuisses, à fixer le néon rouge qui clignotait sur le store. Noé s'est couché contre mes pieds, tout son poids relâché d'un coup, comme s'il avait posé quelque chose de bien plus lourd qu'une peluche.
Aujourd'hui, Noé court après les pigeons sur la promenade du bord du Lez. Le nounours reste dans le panier, à l'appartement. Il y dort la journée, pendant que Noé renifle les buissons, tire sur sa laisse, s'arrête pour regarder passer les péniches. On rentre, essoufflés, et il fonce direct vers le panier, attrape la peluche, la secoue une fois, deux fois, et se laisse tomber dessus, la truffe dans les oreilles rongées.
Ce soir-là, la peluche avait pris un peu de poussière sur le coussin. Personne n'y avait touché de la journée.
