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Le relais de Clermont-Ferrand
La ville venait de tomber. On le disait depuis l'aube — les chars allemands avaient franchi la Sioule, et déjà les premières colonnes grises remontaient l'avenue vers la préfecture. Marianne Vasseur tenait ses deux filles par la main, Odile qui avait quatre ans et la petite Thérèse à peine âgée de dix-huit mois, et elles couraient vers la cave de l'immeuble du 12 rue des Gras.
Son mari, lui, était au poste. Henri Vasseur n'était pas un simple ingénieur des mines comme le croyaient les voisins — depuis trois ans, il travaillait pour les services de renseignement militaire, et ce matin-là il se trouvait justement dans les bureaux du secteur, à transmettre des messages qu'il savait désormais inutiles.
Ils s'étaient connus en 1935, lors d'un meeting d'athlétisme à Lyon. Elle courait le 400 mètres, lui le relais. Ils s'étaient mariés l'année suivante, et quand on lui avait proposé ce poste discret au contre-espionnage, Henri avait accepté sans hésiter — il fallait bien que quelqu'un surveille les réseaux ennemis le long de cette frontière mouvante de l'Est.
Dans la cave, un voisin affolé cria aux Allemands qui fouillaient l'immeuble que la femme cachée là était l'épouse d'un officier. Ils l'empoignèrent sans ménagement. On lui arracha ses filles des bras — elle se battit, mordit même un soldat au poignet — mais on l'entraîna seule vers un camion bâché, et les petites disparurent dans un autre véhicule, vers une destination qu'on ne lui dit jamais.
Elle s'évanouit dans la cellule de la prison militaire où on l'enferma. Quand elle revint à elle, allongée sur le ciment froid, une seule pensée s'imposa : il fallait vivre. Vivre pour retrouver Henri — qu'elle refusait de croire mort, malgré ce que lui répétait une gardienne par pure cruauté — et vivre pour retrouver Odile et Thérèse.
Dans la cellule surpeuplée, entre les autres femmes arrêtées on ne savait trop pourquoi, Marianne s'imposait chaque matin une discipline d'athlète : étirements, flexions, petits sauts sur place malgré l'espace minuscule. Les autres la regardaient comme une folle. Elle s'en moquait. C'était sa façon de ne pas sombrer.
On la transféra ensuite vers un camp de travail en Allemagne, dans une usine près de Stuttgart où l'on réparait des véhicules militaires. Le travail était brutal, tout se faisait à la force des bras, les mains des prisonnières saignaient contre le métal froid. Marianne serrait les dents et gardait, cachée sous une latte du dortoir, trois cents grammes de pain sec et une poignée de betteraves séchées — elle économisait depuis des mois, préparant déjà sa fuite sans savoir quand l'occasion se présenterait.
Elle vint au printemps 1944, quand un bombardement allié frappa l'usine de plein fouet. Dans le chaos des décombres et de la fumée, Marianne se glissa par une brèche dans le mur effondré et courut droit devant elle, sans se retourner.
Elle marcha des semaines, en évitant les villages le jour, dormant dans les granges ou les fossés, se nourrissant de ce qu'elle trouvait. Quand elle atteignit enfin les lignes françaises, elle hésita longtemps avant de s'approcher des soldats — on racontait, dans les camps, que les revenants d'Allemagne étaient automatiquement suspectés de collaboration et jetés en prison à leur retour. Elle ne savait pas si c'était vrai, mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre du temps à vérifier. Elle devait retrouver les siens.
Elle rallia finalement Clermont-Ferrand à l'automne, après la Libération. De leur appartement de la rue des Gras, il ne restait qu'un pan de mur noirci. Elle travailla quelques semaines dans une ferme des environs, contre un peu de nourriture et un toit, le temps de reprendre des forces et de comprendre que les rumeurs allemandes n'étaient que des mensonges destinés à décourager les fuites.
Alors elle se présenta au commissariat du secteur, puis aux services de renseignement militaire nouvellement réorganisés. On l'accueillit avec une attention inattendue — on nota soigneusement son nom, celui d'Henri, les noms des filles, leurs dates de naissance. On lui trouva même un emploi d'inspectrice à l'Éducation nationale du département.
Trois mois plus tard, on vint la chercher directement sur son lieu de travail : Henri était vivant, il arrivait par le train du soir.
De son côté, Henri n'avait appris le sort de sa femme et de ses filles que vers la fin de la guerre. Il avait continué son travail de contre-espionnage sans relâche, traquant les réseaux de collaboration et les agents infiltrés dans le Sud-Ouest, puis dans les Ardennes. On lui avait rapporté, à un moment, que Marianne et les enfants avaient été exécutées. Il avait refusé d'y croire.
Affecté après la victoire à un poste administratif à Metz, il put enfin consacrer du temps aux recherches. Il écrivit aux autorités militaires, aux services sociaux de plusieurs zones d'occupation en Allemagne, fit tirer à ses frais des dizaines de copies d'une photographie de ses filles qu'il envoyait par la poste à chaque foyer dont il trouvait l'adresse. La seule certitude qu'il obtint longtemps fut que Marianne et les petites n'avaient pas été exécutées le jour même de la capture. Pour le reste — déportée, morte, disparue — les versions se contredisaient sans fin. Quant à ses filles, elles savaient à peine parler quand elles avaient été enlevées. Sous quel nom, dans quel pays fallait-il les chercher désormais ?
Et puis le télégramme arriva. Marianne était vivante, à Clermont-Ferrand. Henri partit sur l'heure.
Leurs retrouvailles eurent lieu sur le quai de la gare, sous une pluie fine de novembre. Ils restèrent un long moment sans un mot, puis se jurèrent qu'un second miracle les attendait : ils retrouveraient leurs filles vivantes.
Peu à peu, ils apprirent des bribes du parcours des petites : évacuées d'abord vers un centre d'accueil à Karlsruhe, confiées ensuite à une famille de cheminots de la Forêt-Noire qui les avait gardées jusqu'à la débâcle de 1945, avant qu'un convoi de rapatriement ne les abandonne, comme des centaines d'autres enfants sans papiers, à l'Assistance publique d'Alsace.
En 1947 naquit un fils, Pierre. Henri ne cessa pourtant jamais ses recherches. Chaque mois, par-dessus son travail à Metz, il écrivait à une liste de foyers qu'il tenait sur un carnet à spirale, cochant au crayon ceux qui avaient répondu, soulignant ceux qui n'avaient jamais donné signe de vie — et parmi ces derniers, depuis six mois, un foyer de Strasbourg récemment ouvert, qui n'avait simplement pas eu le temps de traiter son courrier.
Henri s'y présenta lui-même un mardi de mars 1948, sans s'être annoncé. Une employée, débordée, le fit attendre près d'une heure dans un couloir qui sentait la soupe de légumes et le savon noir, avant de sortir un registre relié de carton gris et de le feuilleter devant lui, page après page, en mouillant son doigt à chaque coin corné.
Aucun nom de Vasseur n'apparaissait. Mais deux sœurs inscrites sous le nom de Helga et Ilse Brenner avaient des dates de naissance qui correspondaient, au jour près, à celles d'Odile et Thérèse.
On les fit venir dans la pièce. Elles avaient huit et neuf ans à présent, les cheveux coupés court et identiques, des robes grises trop grandes données par l'établissement. Henri sortit de son portefeuille la photo qu'il y gardait depuis des années, pliée en quatre, les bords mangés par l'usure. Il la tendit vers l'aînée sans un mot. Elle la regarda sans comprendre, puis haussa les épaules et dit quelque chose en allemand à sa sœur.
Il demanda alors, par l'intermédiaire de l'employée, qu'on relève la manche gauche de la petite. La directrice protesta, cela ne se faisait pas ; Henri insista, répéta le mot « cicatrice », montra son propre avant-bras pour mimer. On finit par céder. Sous le tissu élimé, la peau portait la marque pâle, en forme de croissant, qu'avait laissée un fer à repasser renversé quand Thérèse n'était encore qu'un bébé. Henri la toucha du bout des doigts, une fois, comme pour vérifier qu'elle ne s'effacerait pas sous son contact.
Il ne dit rien aux filles de ce qu'il venait de découvrir. Il obtint seulement, après plusieurs jours de démarches et la signature de quatre formulaires différents, l'autorisation de les emmener en visite chez lui, « pour voir si l'accueil familial leur convenait », précisa la directrice, qui n'était pas autorisée à en dire davantage avant l'issue de l'enquête administrative.
Il les fit asseoir dans le train pour Clermont-Ferrand, l'une contre la vitre, l'autre contre lui, et ne leur annonça rien du tout. En arrivant devant l'appartement, il dit simplement à Marianne, par la porte entrouverte, qu'ils avaient de la visite.
Marianne essuyait encore ses mains à son tablier de cuisine quand elle entra dans le salon. L'aînée la fixa un instant, immobile, puis traversa la pièce en courant et se jeta contre elle en criant « maman, maman ! ». Le tablier tomba par terre. Thérèse suivit sa sœur sans comprendre pourquoi elle pleurait, répétant le même mot en allemand, « Mama, Mama », avant de le reprendre à son tour en français, comme on essaie une chaussure neuve.
La famille Vasseur était réunie. Odile et Thérèse firent la connaissance de leur petit frère Pierre, puis d'une sœur, Claire, née en 1949, et enfin d'un dernier frère, Daniel, en 1952.
Les affectations d'Henri menèrent la famille dans plusieurs villes de France au fil des années. Mais chaque fois qu'ils s'installaient quelque part, la première sortie du dimanche se faisait sur la piste du stade municipal le plus proche, où Marianne chronométrait encore, à la main, le 400 mètres de ses enfants.
