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La capuche, le métro de Lyon et les quatre mots d’Hugo

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Mathilde Royer avait quarante et un ans et un fils de huit ans qui s'appelait Hugo, et ce mardi-là, elle sortait de sa quatrième séance de chimiothérapie à l'hôpital Édouard-Herriot, assise sur un strapontin de la ligne D du métro, les jambes en coton, la nausée qui remontait par vagues, et une capuche grise tirée jusqu'aux sourcils parce qu'elle n'avait plus un cheveu sur la tête et qu'elle n'était pas encore prête à ce que le monde entier le sache.

Hugo lui tenait la main. Il avait raté l'école ce jour-là, parce que Mathilde n'avait personne pour le garder le mardi, son ex-mari étant reparti vivre à Grenoble et sa sœur travaillant à l'autre bout de la ville, dans une pharmacie de Vénissieux qui ne lui laissait jamais de pause assez longue.

— Vous ne comptez pas vous lever ?

La voix venait d'une femme d'une soixantaine d'années, debout dans l'allée, un sac à main Longchamp serré contre elle, le menton levé comme un verdict déjà rendu.

Mathilde ouvrit les yeux.

— Pardon ?

— Je parle de vous lever. Les jeunes n'ont plus aucun respect. Une dame de mon âge debout, et vous, bien assise, la capuche sur la tête comme une délinquante.

Mathilde regarda autour d'elle. En face, trois hommes dans la trentaine occupaient des places assises : l'un regardait des vidéos sur son téléphone sans le son, un autre dormait, écouteurs aux oreilles, le troisième tapait un message. Aucun d'eux n'avait été interpellé. La femme avait choisi Mathilde. Peut-être parce qu'elle paraissait jeune. Peut-être à cause de la capuche, qui cachait ce que la maladie avait pris.

— Je suis désolée, dit Mathilde d'une voix qu'elle essayait de garder stable. Je ne me sens pas bien.

— Bien sûr. Tout le monde est malade quand il s'agit de rendre service.

Hugo serra la main de sa mère plus fort.

— Ma maman est fatiguée.

— Les enfants ne coupent pas la parole aux adultes, répliqua la femme sans même baisser les yeux vers lui, avant de revenir à Mathilde. Et puis vous pourriez mettre le petit sur vos genoux. Vous occupez deux places comme si le wagon vous appartenait.

Les conversations autour s'étaient tues. Tout le compartiment écoutait. Personne n'intervenait. Mathilde sentit les regards se poser sur elle comme des poids. Elle aurait voulu dire qu'elle avait perdu son poste de secrétaire médicale six mois plus tôt, qu'elle n'avait plus les moyens de prendre un taxi pour revenir de Herriot, qu'elle emmenait Hugo à chaque séance parce qu'elle n'avait personne d'autre, qu'elle risquait de s'effondrer sur le sol du wagon si elle se levait.

— Il y a plusieurs messieurs assis là-bas, murmura-t-elle. Peut-être que l'un d'eux pourrait…

— Et en plus elle répond !

La voix de la femme monta d'un cran, assez pour que des têtes se tournent depuis le quai à travers les vitres.

— Trônant comme une reine sous sa capuche, se servant de son fils pour faire ce qui lui plaît.

Mathilde baissa les yeux. Ses mains tremblaient. Elle sentit les larmes monter, mais elle ne voulait pas pleurer devant Hugo. Elle ne voulait pas qu'il comprenne à quel point les mots d'une inconnue pouvaient faire mal.

Alors une petite voix s'éleva. Ferme.

— Arrêtez de parler comme ça à ma maman.

La femme se tourna vers lui.

— Qu'est-ce que tu viens de dire ?

Hugo se leva.

— Ma maman ne peut pas se lever.

— Ça, c'est à elle de le décider.

— Elle vous l'a déjà expliqué.

— Quel enfant mal élevé.

Hugo tourna la tête vers sa mère. Ses joues étaient rouges, sa mâchoire serrée, ses poings fermés contre son blouson.

Avant qu'elle n'ait pu l'arrêter, Hugo leva les mains et tira la capuche en arrière.

L'air frais du wagon frappa le crâne entièrement nu de Mathilde. Plusieurs personnes eurent un hoquet de surprise. Hugo se plaça devant elle, comme si son petit corps de huit ans pouvait faire barrage contre tout le compartiment.

— Ma maman a un cancer ! cria-t-il, la voix se brisant. Elle sort de chimiothérapie ! Elle arrive à peine à marcher et vous n'arrêtez pas de l'insulter !

La femme resta figée. Hugo avait les larmes aux yeux, mais il continua.

— Ma maman aide toujours tout le monde. Elle laisse toujours sa place. Aujourd'hui elle peut pas.

Il montra le crâne nu de sa mère.

— Vous voyez vraiment pas ?

Le visage de la femme perdit toute couleur. Personne ne dit un mot.

Alors l'homme assis en face se leva. Sans parler. Il laissa simplement sa place libre. Puis un autre se leva. Puis une femme. Puis un troisième. En quelques secondes, toute la rangée se vida. Tous restèrent debout, en silence. Aucun ne se rassit.

La femme baissa la tête, murmura quelque chose d'inaudible et s'écarta vers la porte.

Mathilde serra Hugo contre elle. Il cacha son visage contre son cou.

— Pleure pas, maman.

— Je suis pas triste.

— Alors pourquoi tu pleures ?

Elle le serra encore plus fort.

— Parce que t'es beaucoup plus courageux que ce qu'un enfant devrait jamais avoir besoin d'être.

Le métro repartit. Mathilde crut que tout était fini. Mais deux stations plus loin, sa vue se brouilla. La bouteille d'eau lui glissa des mains. Son corps bascula sur le côté.

— Maman ! hurla Hugo.

Plusieurs passagers se précipitèrent pour la retenir. La rame s'arrêta à Charpennes. Deux agents TCL montèrent avec un fauteuil roulant. Pendant qu'on sortait Mathilde du wagon, elle aperçut quelqu'un qui marchait derrière, sur le quai. C'était la femme. Elle était descendue, le sac toujours serré contre elle, les yeux pleins de larmes.

— S'il vous plaît, dit-elle. Je ne savais pas…

Mathilde était trop faible pour répondre. La femme fit un pas de plus.

— Même si je ne savais pas, j'avais pas le droit de vous traiter comme ça.

Hugo se plaça entre les deux.

— Vous avez fait pleurer ma maman.

La femme baissa la tête.

— Je sais.

Puis elle releva les yeux vers Mathilde.

— Je m'appelle Geneviève.

Geneviève revint quatre jours plus tard, un vendredi en fin d'après-midi, devant l'immeuble de Mathilde, rue Garibaldi dans le 3ème arrondissement. Elle tenait une pochette en carton, le genre qu'on trouve dans les études notariales, et elle attendit sur le trottoir sans sonner, comme si elle n'était pas sûre d'avoir le droit.

Mathilde la reconnut depuis la fenêtre du deuxième étage. Elle hésita, puis descendit, Hugo sur ses talons, prêt à faire barrage de nouveau si besoin.

— Je ne reste pas longtemps, dit Geneviève. Je voulais juste vous expliquer. Et vous donner quelque chose.

Elle raconta, debout dans le hall, sans s'asseoir, comme en expiation. Son mari était mort deux ans plus tôt d'un cancer du pancréas, aux Hospices Civils, dans un service où elle l'avait accompagné chaque semaine pendant dix mois sans jamais trouver personne pour lui laisser une place assise. Elle avait vu trop de jeunes gens indifférents, trop d'écrans allumés, et elle avait fini par détester tout ce qui lui rappelait ce couloir d'oncologie — y compris, ce mardi-là, une femme fatiguée sous une capuche qui n'avait rien demandé.

— Ça n'excuse rien, dit-elle. Je le sais.

Puis elle tendit la pochette. Dedans, il y avait l'acte de propriété d'un studio de vingt-huit mètres carrés qu'elle possédait rue de Marseille, dans le 7ème, hérité de son mari et qu'elle n'arrivait plus à visiter sans y voir son fantôme. Elle le mettait en location depuis huit mois sans trouver de locataire — personne ne voulait payer les six cent quarante euros qu'elle en demandait, et elle n'avait pas le cœur à baisser le prix comme à vendre.

— Je ne vous demande pas de me pardonner, dit Geneviève. Je vous demande d'habiter ici tant que vous en avez besoin. Sans loyer. Le temps que votre traitement finisse, et après, si ça vous va.

Mathilde faillit refuser par réflexe. Puis elle regarda Hugo, qui tenait encore sa main, et pensa au trajet de quarante minutes en métro jusqu'à l'hôpital, aux allers-retours qui l'épuisaient plus que la chimiothérapie elle-même.

Elle ouvrit la pochette, lut l'adresse, et dit seulement :

— On visite quand ?

Trois semaines plus tard, Mathilde et Hugo s'installaient rue de Marseille, à douze minutes à pied de l'hôpital. Elle ne revit Geneviève qu'une fois par mois, pour un café place Guichard, jamais plus — ni amitié forcée, ni dette entretenue, juste deux femmes qui avaient croisé le pire l'une de l'autre et choisi d'en faire autre chose. Sur la table de la cuisine du studio, la pochette en carton restait posée, vide désormais, les papiers rangés dans un tiroir avec le dossier médical de Mathilde. Hugo s'en servait parfois pour y glisser ses dessins, entre les cartes de l'hôpital et le plan du métro qu'il avait fini par apprendre par cœur.

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