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Le gâteau au chocolat de la rue des Lilas

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Thibault Mercier avait trente-deux ans et venait de signer le contrat de sa vie : la vente de sa chaîne de restaurants bio à un groupe lyonnais, pour une somme qui allait enfin lui permettre de respirer. Deux millions trois cent mille euros. Onze ans de travail, de nuits blanches, de prêts remboursés centime par centime.

Il avait fermé le dossier à dix-sept heures, dans son bureau du quartier de la Part-Dieu, et il avait pleuré, seul, devant son ordinateur. Puis il avait couru chez le pâtissier de la rue Victor-Hugo acheter le gâteau préféré de Camille, sa femme — un fraisier, parce qu'elle disait toujours que le chocolat c'était pour les enfants. Il avait pris aussi un bouquet de pivoines chez la fleuriste du coin, trop cher pour un mardi, mais tant pis.

En arrivant devant leur maison, rue des Lilas, à Caluire-et-Cuire, il avait klaxonné deux fois, comme un adolescent. Les volets du salon étaient fermés. Étrange, pour vingt heures en plein mois de juin.

C'est Léo qui lui a ouvert la porte. Six ans, pyjama Spider-Man, les cheveux dressés sur la tête.

— Papa, t'es rentré ! Dis, pourquoi Fabien il dort dans le lit de maman ?

Thibault a posé le gâteau sur la console de l'entrée, avec une précaution presque comique, comme on dépose un objet qui pourrait exploser.

— Qui c'est, Fabien, mon grand ?

— Le monsieur qui vient le mardi quand t'es au bureau. Il dit qu'il faut pas te le dire parce que c'est une surprise.

Le nom a frappé Thibault en pleine poitrine. Fabien Rastoin. Le kiné de Camille. Celui qui venait « pour son dos », depuis huit mois, tous les mardis, pendant que Thibault enchaînait les rendez-vous à Villeurbanne.

Il n'a pas couru. Il a monté l'escalier en comptant chaque marche, une main crispée sur la rampe, parce que ses jambes refusaient d'aller plus vite que lui. Devant la porte de la chambre, il a entendu des rires étouffés, puis la voix de Camille, basse, et une autre voix, un homme, qui disait « chut, chut, c'est rien, c'est le petit ».

Il a ouvert la porte sans frapper.

Camille s'est redressée dans les draps, le visage blanc. Fabien, lui, a bondi vers son pantalon posé sur la chaise, en bafouillant quelque chose qui ressemblait à « Thibault, on peut t'expliquer, c'est pas ce que tu crois ».

Thibault n'a rien dit. Il a éteint la lumière du plafonnier, d'un geste sec, comme pour couper l'image. Puis il l'a rallumée presque tout de suite, comme s'il voulait être sûr que ce qu'il avait vu était bien réel.

— Habille-toi, a-t-il dit à Fabien. Et sors par où tu veux, mais sors.

Sa voix était calme. Trop calme. Camille a essayé de parler, de dire son prénom, « Thibault, écoute », mais il a levé la main, pas pour la frapper — jamais il n'aurait fait ça — juste pour lui demander de se taire.

Il est redescendu. Léo était assis sur la dernière marche, en train de manger une part de fraisier sans attendre personne.

— C'est bon, papa. T'en veux ?

Thibault s'est assis à côté de lui et a pris une fourchette.

— Oui, mon grand. J'en veux bien.

Il a entendu Fabien descendre quelques minutes plus tard, en marmonnant une excuse que personne n'écoutait, et sortir par la porte de derrière, celle du jardin, comme un voleur. Camille est apparue en haut de l'escalier, en peignoir, le mascara coulé sous les yeux.

— On peut en parler, s'il te plaît ?

— Pas ce soir, a répondu Thibault. Demain, chez Maître Dubreuil. Mon avocat.

*

Maître Dubreuil n'a pas laissé Thibault savourer longtemps sa victoire du soir.

— Vous allez m'écouter avant de faire quoi que ce soit avec cet argent de la vente, a-t-elle dit, le lendemain matin, en tapotant le dossier posé devant elle. La maison est au nom des deux. Et deux millions trois cent mille euros qui tombent sur votre compte juste avant un dépôt de requête en divorce, ça s'appelle un bien à partager — pas un trésor à cacher.

— Je ne compte rien cacher, a répondu Thibault. Je veux juste le mettre à l'abri le temps que ça se règle.

— "À l'abri", c'est exactement le mot que va utiliser l'avocat de Madame Mercier pour demander le gel du compte et une astreinte. Si vous transférez cette somme sur un compte à votre seul nom chez un notaire la semaine où vous déposez le divorce, vous ne protégez rien. Vous signez l'aveu que vous aviez quelque chose à cacher.

Thibault l'a fait quand même, deux jours plus tard, pressé par une angoisse qu'il n'arrivait pas à nommer — comme s'il fallait sécuriser ce qui restait de onze ans de travail avant que tout ne lui échappe. L'argent est parti sur un compte à son seul nom, chez un notaire de la place Bellecour.

L'avocate de Camille, Maître Second, l'a repéré en moins d'une semaine. La convocation est arrivée un vendredi : audience en référé devant le juge aux affaires familiales, demande de gel conservatoire sur l'intégralité des fonds, plus dommages et intérêts pour recel de communauté.

— Vous aviez prévenu, a dit Thibault à Dubreuil, dans la salle d'attente du tribunal, carrelage froid et néons qui bourdonnaient.

— Je vous avais prévenu. Maintenant on nage.

L'audience a duré quarante minutes. Le juge, un homme fatigué d'une cinquantaine d'années, a posé une seule question qui a fait taire tout le monde : pourquoi ce virement, précisément ce jour-là. Dubreuil a plaidé la prudence patrimoniale légitime ; Second a parlé de dissimulation organisée, de mauvaise foi, de calcul. Le juge a tranché au milieu : gel des fonds jusqu'au jugement de divorce, et un avertissement sec à Thibault — la moitié de cette somme appartenait, en droit, à son épouse, quoi qu'elle ait fait dans leur lit un mardi de juin.

Thibault est sorti du palais de justice les mâchoires serrées. Onze ans de travail, bloqués par un virement qu'il avait cru malin.

*

C'est en préparant le dossier pour l'audience suivante que Dubreuil a trouvé la faille de Camille.

— Vous saviez, a-t-elle demandé à Thibault, que votre femme virait de l'argent à ce Rastoin depuis des mois ?

Elle a étalé les relevés sur la table : mille six cents euros de séances facturées depuis novembre, alors que la secrétaire du cabinet de kiné confirmait que Camille n'avait pas mis les pieds dans la salle de soins depuis l'été précédent. Et quatre mille euros virés le mois d'avant, à "F. Rastoin, SARL Kiné Plus", officiellement pour une cure thermale que personne n'avait jamais vue sur aucun agenda.

— Ça ne change rien à votre problème de virement, a précisé Dubreuil. Mais ça change beaucoup au sien.

À l'audience de divorce, Second a tenté de maintenir la pression sur les deux millions trois cent mille euros. Dubreuil a répondu en déposant les relevés de Rastoin sur le bureau du juge, et en posant la question à voix haute, devant Camille : qui, dans ce couple, avait réellement utilisé l'argent commun pour financer sa propre vie séparée pendant que l'autre travaillait soixante heures par semaine ?

Camille a blêmi. Elle a nié avoir su pour les fausses séances — elle pensait payer un vrai suivi médical, a-t-elle juré, la voix cassée. Le juge n'a pas eu à trancher si elle disait vrai ou non : l'image suffisait. D'un côté, un homme qui avait mal protégé un argent qui restait, pour moitié, légalement le sien ; de l'autre, une femme dont l'amant avait siphonné le compte commun sous couvert de soins fictifs, pendant qu'elle le couvrait.

Le partage final a donné à Thibault un peu plus que la moitié stricte — le juge a retenu la "recette" détournée vers Rastoin comme une dette de Camille envers la communauté, à déduire de sa part. Ce n'était pas la victoire nette que Thibault avait imaginée en signant chez le notaire. C'était un compromis payé cher, en stress et en honoraires d'avocat, pour récupérer ce qu'il aurait eu de toute façon s'il n'avait rien tenté.

Il a gardé la garde principale de Léo — l'enfant avait tout vu, tout dit sans le savoir, et le juge aux affaires familiales a estimé, au vu du rapport d'enquête sociale, que le foyer stable était celui du père.

*

Fabien Rastoin, lui, n'a pas simplement disparu par la porte du jardin sans laisser de trace. La secrétaire du cabinet, convoquée comme témoin, a confirmé les fausses facturations devant huissier ; Thibault, sur les conseils de Dubreuil, a déposé une plainte pour abus de confiance. Rastoin a dû rembourser les sommes détournées et a perdu, dans la foulée, deux autres patientes qui avaient eu vent de l'histoire au cabinet. Il n'a jamais reparu rue des Lilas, mais il n'est pas sorti indemne.

Camille, elle, s'est défendue jusqu'au bout — elle a fait appel du partage, a changé deux fois d'avocat, a tenu bon pendant six mois avant de signer l'accord définitif, dans le bureau de Dubreuil, le stylo manquant deux fois la ligne de signature. Ce n'était pas une reddition silencieuse. C'était une femme qui se battait pour ne pas tout perdre, et qui a fini par perdre quand même, un peu.

La maison, Thibault l'a vendue. Trois cent soixante-dix mille euros, en août, à un couple de retraités venus de Grenoble. Camille a dû quitter les lieux avec deux valises et un carton de vaisselle, le jour même où les nouveaux propriétaires sont arrivés avec le camion de déménagement.

Elle a appelé Thibault ce jour-là, en larmes, pour lui demander où elle allait dormir.

— Je ne sais pas, Camille, a-t-il répondu, debout dans le jardin de leur ancienne maison, en regardant Léo courir après le chat des voisins.

Il a raccroché, a pris Léo par la main, et ils sont montés dans la voiture pour aller manger une glace place des Terreaux.

— Papa, a dit Léo, la bouche pleine de glace à la pistache, on pourra garder le chat des voisins quand on aura une nouvelle maison ?

— On verra, mon grand, a répondu Thibault. On verra.

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