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Le Chien Roux Hurlait à 21h30 Précises, et Il Savait un Secret de Famille

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Chaque soir, à la demi-heure pile, il surgissait. Un chien efflanqué, couleur mangue pelée, se plantait devant le portail rouillé de la bastide de ma grand-mère. Il ne grattait pas, n'aboyait pas. Il hurlait.

Une plainte d'abord. Puis un crescendo qui grimpait le long des pins parasols et s'incrustait sous le crâne des voisins. Au bout de trois nuits, le vieux monsieur Fernandez, de l'autre côté du chemin, a menacé d'appeler la fourrière.

À la quatrième nuit, je suis sortie. Le chien a détalé comme une flèche rousse, disparaissant entre les oliviers. Il ne laissait derrière lui qu'un silence épais et la gamelle de croquettes intacte que j'avais posée par terre le matin même.

Ce chien, il ne venait pas pour manger.

La maison de Mémé Lucienne, à Cassis, c'était mon dernier refuge. Mon mari Julien et moi, on venait d'emménager à Marseille, dans un appart qu'on avait acheté à crédit, et ma belle-mère, Claire, c'était devenu un enfer permanent.

— Écoute, Léna, nous on n'est plus toutes jeunes, avec ton beau-père, avait-elle décrété au déjeuner dominical. L'appart du boulevard Bataillon, il est grand pour vous deux. Nous, on serait tellement mieux là-bas. Vous, les jeunes, vous pourriez vous trouver un petit studio, non ? C'est l'occasion de s'entraider, dans la famille.

« S'entraider ». Le mot magique. Elle oubliait juste de préciser que le prêt, c'était Julien et moi qui le remboursions tous les mois, et qu'elle n'avait pas mis un centime dans l'apport. J'avais attrapé une migraine carabinée et j'avais filé dans la bastide de Mémé pour une semaine. Juste moi, le mistral, et ce fichu chien.

Le sixième soir, à 21h30 tapantes, j'étais prête. Je l'attendais derrière le figuier centenaire, sans lampe torche. Quand il a commencé sa litanie, j'ai vu. Il ne regardait pas la maison. Il regardait l'angle du garage, là où la glycine a envahi la vieille porte en bois. Il hurlait face au mur, comme s'il attendait une réponse.

Le lendemain, j'ai vidé le garage. Ou plutôt, j'ai commencé par le grenier, pour repousser le moment. Des cartons de paperasses, des robes des années 60 qui sentaient la naphtaline, des bocaux vides. Et un coffret en bois de cèdre, fermé par un minuscule cadenas que j'ai fait sauter avec un tournevis.

À l'intérieur, une liasse de lettres. La première, datée de 1968.

*« Ma Lucienne, ne m'en veux pas. Je t'écris de Montpellier. J'ai fait mon choix. Épouser un ouvrier, un simple maçon italien, c'était ma vie, pas la vôtre. Papa m'a reniée, toi tu t'es tue. J'attends un enfant. Si un jour quelqu'un veut savoir, je m'appelle Céline. Notre Céline, celle que vous avez rayée de l'arbre. Je vous aime quand même. »*

Céline.

J'avais toujours connu la version officielle. Mémé Lucienne n'avait jamais eu qu'un seul enfant : mon père. Une vie bien propre, sans vagues. Le genre de biographie qu'on raconte dans les mariages.

J'ai appelé mon père, le soir même.

— Papa, c'est qui Céline ?

Un blanc. Un long. Le genre de blanc qu'un grésillement téléphonique ne comble jamais.

— Où tu es, Léna ? demanda-t-il d'une voix altérée.

— À Cassis. Dans la bastide. J'ai trouvé les lettres.

Il a eu un soupir, ce bruit de quelqu'un qui retire un meuble trop lourd posé sur sa poitrine depuis trente ans.

— C'était ma demi-sœur. La fille du premier mariage de Maman, avec un Italien. Un maçon. Mon grand-père l'a chassée quand elle a annoncé sa grossesse. Maman… Maman l'a cherchée. Toute sa vie. Elle engageait des détectives privés, elle écrivait aux mairies, aux hôpitaux. Rien. Comme si la terre l'avait engloutie. À la fin, elle disait juste : « Elle reviendra. »

— Et Céline, elle a eu l'enfant ?

— Une fille, oui. Si elle a survécu, elle doit avoir mon âge maintenant. Mais on n'a jamais rien su de plus.

J'ai raccroché à 21h25.

À 21h30, le chien a hurlé.

Cette nuit-là, je n'ai pas réfléchi. J'ai enfilé une veste, j'ai ouvert le portail, et le chien roux s'est avancé. Il ne m'a pas fuie. Il m'a regardée intensément, un halètement nerveux soulevant ses côtes. Puis il a tourné la tête vers la route des crêtes et il est parti. Au pas. En se retournant tous les dix mètres pour vérifier que je suivais.

On a marché vingt minutes. Le sentier serpentait à travers la garrigue, les grillons stridulaient dans les ténèbres. J'avais la nuque moite malgré la fraîcheur. Le chien s'est arrêté devant une barrière métallique écaillée, à l'entrée d'une propriété minuscule. Une bicoque en parpaings mal crépie, à la sortie d'Ensuès-la-Redonne.

La barrière était entrouverte. Le chien l'a poussée du museau et il est allé se poster près d'un appentis en tôle ondulée, à droite de la maison principale. Là, il a gratté doucement le bas de la porte.

La porte s'est entrebâillée. Une main d'homme, épaisse et poilue, l'a saisie.

— Encore ce clebs ! Va falloir que j'appelle le camion, moi.

La silhouette d'un type en marcel, une barre de fer à la main, s'est dessinée.

— Touche pas au chien, ai-je dit en m'avançant.

Il a levé les yeux vers moi. Des yeux porcins, injectés de sang.

— C'est à vous, ça ?

— Je suis la nouvelle propriétaire. Il me semblait avoir compris qu'une certaine Manon habitait ici.

L'homme a eu un rictus. Il s'est tourné vers l'appentis et a cogné du poing contre la tôle.

— Manon ! Y'a une dame pour toi.

Une jeune femme est sortie de l'ombre du réduit. Vingt ans tout au plus. Une salopette en jean trop large, les cheveux ternes, les joues creusées. Elle tenait une boîte de conserve vide, celle qui visiblement servait de gamelle au chien roux. Le chien, lui, avait collé son flanc contre sa jambe.

— Vous êtes qui ? demanda Manon d'une voix où l'espoir luttait pour ne pas couler.

— Je m'appelle Léna Morel. Et j'ai une question qui peut paraître saugrenue. Est-ce que le nom « Céline Santini » vous dit quelque chose ?

Elle a cligné des yeux, plusieurs fois, comme une chouette prise dans des phares.

— C'était le nom de ma mère, a-t-elle murmuré. Morte il y a six ans. Pourquoi ?

Derrière elle, le type au marcel a craché par terre.

— Ah, c'est la famille de la bâtarde ? Vous savez quoi, moi je l'héberge, votre Manon, depuis que sa mère a clamsé. Ici, dans la remise. Ça fait des années. Ça mérite bien une petite compensation, tout ça, non ?

La remise. Une plaque de tôle ondulée pliée pour faire un toit, un matelas posé sur des palettes, une bassine en plastique pour se laver. En plein mois d'août, là-dedans, on devait crever de chaud. En hiver, de froid. Et le type au marcel demandait une « compensation ».

— Manon, ai-je dit doucement en ignorant le type. Tu t'appelles Manon Santini ?

La jeune femme a hoché la tête.

— Ta grand-mère, elle s'appelait Lucienne. Tu ne l'as jamais connue.

Elle hocha encore la tête.

— Viens avec moi, s'il te plaît. Prends tes affaires. Le chien aussi.

— Eh, oh, là ! a tonné le type en serrant sa barre à mine.

— Vous avez le choix, ai-je répondu sans élever la voix. Soit je lui fais quitter ce taudis de mon plein gré, soit je dépose une main courante demain matin pour séquestration de personne vulnérable et maltraitance. Vous hébergez votre nièce dans une remise non isolée, sans sanitaire, et vous vous vantez de lui soutirer de l'argent. Les services sociaux vont adorer.

Le type a changé de couleur. Sa femme est sortie sur le perron de la bicoque, un torchon à la main.

— Bernard, qu'est-ce qui se passe ? a-t-elle piaillé.

— Rien. La petite s'en va avec une cousine, a-t-il grogné en rentrant brusquement.

Manon n'avait pas bougé pendant l'échange. Elle fixait le sol, comme si elle avait trop peur que cette scène, cette délivrance soudaine, ne soit qu'une hallucination de plus.

— Vous êtes sûre ? a-t-elle demandé tout bas. Je vous connais pas. On se ressemble même pas.

— Ta grand-mère, Lucienne, a passé sa vie à te chercher. Moi, je suis juste en retard sur l'agenda familial. On va chez toi maintenant. Chez nous.

Elle a attrapé un sac à dos élimé. Rien d'autre. Pas de livres, pas de portable, pas cette ribambelle de choses inutiles qu'on accumule à vingt ans. Juste un sac et un chien roux qui lui faisait une parade d'amour en frétillant de la queue jusqu'aux oreilles.

Une heure plus tard, dans la cuisine de Mémé Lucienne, Manon regardait la cafetière italienne cracher son parfum comme si elle assistait à un miracle.

— C'est un lit, ça ? demanda-t-elle en montrant la chambre aux volets bleus.

— C'est ta chambre.

— Rien qu'à moi ?

— Rien qu'à toi.

Le chien, baptisé Roc durant la route, s'était déjà roulé en boule au pied du fauteuil, comme s'il avait toujours vécu là. Ce chien n'avait jamais été errant. Il était juste entièrement dévoué à Manon. Le jour où un gamin l'avait jeté d'une camionnette, elle l'avait caché dans sa remise, partageant ses boîtes de conserve. Depuis, il couchait sur ses pieds. Et depuis des semaines, il s'échappait dès la nuit tombée pour venir hurler devant la vieille bastide de Cassis, pistant une odeur familiale que Manon portait dans son sang sans le savoir.

Quand on dit que les chiens sentent les fantômes.

Le lendemain, j'ai rappelé Julien à Marseille.

— Comment on se sent, prêt à affronter une révolution ?

— Tu es en train de divorcer ou quoi ?

— Pire. Je refuse de donner notre appart' à ta mère, et en plus, j'ai adopté une cousine inconnue et un chien roux. On a une nouvelle invité à la maison.

Silence.

— Tu as bu du rosé, c'est ça ?

— Je t'expliquerai. Juste, appelle ta mère, s'il te plaît, et dis-lui que l'appartement est à nous. Point. Si elle ne se sent pas bien dans le sien, on peut l'aider à chercher une location. Mais on ne le lâche pas, et on n'échange pas. Je ne suis pas un pion sur son échiquier.

C'était comme si des années de silence poli venaient de tomber d'un seul coup. J'avais découvert qu'on pouvait perdre toute une branche familiale à cause de l'orgueil d'un seul homme, alors je n'allais pas laisser l'avidité de Claire m'enfermer dans une vie que je n'avais pas choisie.

Julien a dû sentir quelque chose de neuf dans ma voix. Il n'a pas argumenté.

— Je m'en occupe, a-t-il dit simplement.

Quatre mois plus tard, l'appentis en tôle ondulée d'Ensuès n'était plus qu'un mauvais souvenir. Manon s'était découvert un talent pour la pâtisserie. Elle passait ses journées dans la cuisine de la bastide, les mains enfarinées, une pointe de sucre sur la joue, à reproduire les recettes oubliées de Mémé Lucienne trouvées dans de vieux carnets. Navettes, chichis frégis, tarte tropézienne. Son chien Roc, lui, avait pris quinze kilos et le soleil sur le muret chauffait sa fourrure rousse de bien-être.

On a monté un petit dossier. Avec mes économies, on lui a trouvé une formation en CAP Pâtisserie à Aubagne. Un matin, je l'ai déposée devant le centre de formation. Elle serrait son sac neuf contre sa poitrine, les yeux effarouchés, Roc assis sagement à côté d'elle avec son harnais.

— T'es prête ? ai-je demandé.

— J'apprends pour elle, a-t-elle répondu en montrant la photo de Mémé Lucienne que je lui avais donnée. Pour qu'elle soit fière.

Puis Manon est entrée, d'un pas qui ne traînait plus. Roc a poussé un petit gémissement, puis s'est couché près de la porte vitrée. Il allait l'attendre là, comme il l'avait toujours fait.

Le soir, quand je suis passée la chercher, elle m'a sauté au cou.

— La cheffe m'a dit… a soufflé Manon, les larmes aux yeux. Elle a dit que ma pâte feuilletée, c'était du grand art.

Elle ne m'a pas remerciée avec des mots. Elle m'a juste serrée très fort. Roc, lui, s'est mis à japper de joie, une vraie sirène de bateau, tournant sur lui-même comme un dératé.

Du coup, j'ai fait la seule chose sensée : j'ai éclaté de rire.

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