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З життя

Ce que Camille a vu dans la tempête

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Camille Ferrand tenait une petite galerie rue des Tanneurs, à Annecy, à deux pas du canal du Thiou, celui où les touristes jettent des pièces en été en espérant revenir. Elle avait cinquante-huit ans, une blouse toujours tachée de fusain, et un carnet de commandes qui se vidait d'année en année. Ce mardi de novembre, elle avait affiché sur la porte de la galerie une annonce qui allait faire parler tout le quartier : un concours, cent mille euros, pour l'œuvre qui apaiserait le mieux celui qui la regarderait. L'argent venait de la vente de la maison de son père, à Talloires. Personne ne comprenait pourquoi elle dépensait ça pour un concours de peinture amateur. Elle-même n'était pas sûre de pouvoir l'expliquer.

Les toiles étaient arrivées par dizaines, certaines roulées dans du papier kraft, d'autres encore collantes de peinture fraîche. Des champs de lavande du Verdon, des couchers de soleil sur le lac d'Annecy, des enfants endormis dans des hamacs, des vallées du Beaufortain sous la neige. Camille les avait toutes accrochées, une par une, dans l'arrière-salle qui sentait la térébenthine et le café froid. Elle prenait son temps devant chacune, un carnet à spirale ouvert sur les genoux, notant des choses que personne d'autre n'aurait remarquées — la façon dont un bleu virait au vert dans un coin, une hésitation dans un trait.

Deux toiles avaient fini par se détacher du lot.

La première montrait le lac d'Annecy par une matinée de juillet, sans un souffle de vent. L'eau turquoise renvoyait les cimes des Dents de Lanfon, si nette qu'on aurait pu croire à un miroir posé au sol. Des cygnes glissaient près de la rive, un pêcheur immobile dans sa barque, et au loin, les toits d'ardoise du village de Talloires se découpaient sous une lumière presque irréelle. L'auteure en était une certaine Marie-Hélène Coutaz, professeure d'arts plastiques à la retraite, présidente depuis douze ans de l'association des Amis du Vieil Annecy — la même qui organisait chaque année le salon de peinture sur le port et qui, disait-on, avait fait entrer trois toiles au musée-château rien qu'à force de coups de fil. Léo, le stagiaire de la galerie, avait décrété dès le premier jour que celle-là gagnerait haut la main. « Y a rien de plus reposant que ça, Camille. Et puis c'est Coutaz. Si elle gagne pas ça, elle va nous faire une drôle de tête au prochain salon. »

La seconde toile détonnait complètement. Elle représentait une falaise du cap Fréhel, en Bretagne, un jour de tempête. La mer y était noire, hérissée, projetant son écume jusque sur les rochers déchiquetés. Le ciel n'était qu'un amas de nuages gris-violet, traversé par un éclair qui découpait la silhouette d'un pin tordu, accroché au bord du vide. Aucune douceur là-dedans. Léo avait grimacé en la voyant. « Celle-là, elle va faire fuir les gens, pas les apaiser. »

Camille n'avait rien répondu tout de suite. Elle s'était approchée, si près que son nez frôlait presque le vernis encore un peu poisseux. C'est en se penchant qu'elle avait remarqué un détail que personne n'avait signalé dans les commentaires accompagnant l'envoi : sous un surplomb rocheux, protégé du vent par l'angle même de la falaise, un buisson chétif poussait dans une fissure. Et dans ses branches, un nid. Un petit oiseau blanc — une sterne, avait-elle pensé — s'y tenait, le corps ramassé sur ses œufs, à quelques mètres du tonnerre.

Dans la ruelle, on entendait le bruit sourd d'un camion de livraison qui reculait, et l'odeur de pain chaud montait de la boulangerie d'en face — celle qui faisait encore le pain au levain à l'ancienne, four à bois, cuisson à cinq heures du matin. Camille avait rouvert son carnet et écrit une seule ligne, qu'elle avait aussitôt raturée.

Le lendemain, Marie-Hélène Coutaz était venue en personne, avec une bouteille de crémant « pour fêter ça d'avance », disait-elle en riant, posant la bouteille sur le comptoir comme une évidence. Elle avait déjà prévenu le journaliste du Dauphiné, un ami de longue date, qui viendrait couvrir la remise. Elle avait aussi glissé, entre deux phrases, que l'association pourrait tout à fait organiser l'exposition suivante de la galerie — « on a un créneau libre en mars, ce serait dommage de ne pas en profiter, tu ne trouves pas ? » Camille avait rangé la bouteille dans le frigo de l'arrière-boutique sans répondre, et l'avait oubliée là plusieurs jours.

Le soir même, elle avait appelé son fils, Julien, installé à Lyon depuis son divorce, pour lui raconter sa journée. Il travaillait dans l'assurance, un métier qu'il détestait, et depuis six mois il ne décrochait plus le téléphone qu'après trois sonneries, comme s'il avait besoin de se préparer avant de parler à quelqu'un. « Maman, tu vas donner cent mille euros pour un tableau d'oiseau ? T'es sérieuse ? Tu sais ce que ça représente, cent mille euros ? » Elle avait entendu, en fond, le bruit d'une télévision qu'on baisse, puis celui d'une porte qu'on ferme doucement — Julien qui s'isolait pour continuer la conversation. « C'est ta maison, Maman. Enfin, c'était celle de papy. » Elle n'avait pas su quoi répondre, sinon que ce n'était pas l'oiseau qui comptait, mais ce qu'il faisait pendant que tout s'effondrait autour de lui. Julien avait soufflé, agacé, et avait raccroché en disant qu'il rappellerait pour en reparler. Il n'avait pas rappelé.

Les jours suivants, Camille avait recommencé à décrocher son téléphone à la moindre sonnerie, avant de se rendre compte que ce n'était jamais lui. Léo, lui, continuait de plaider pour le lac. « Coutaz a déjà fait imprimer des cartons d'invitation, Camille. Elle les a distribués au salon. Si tu changes d'avis maintenant, ça va être compliqué. » Camille avait regardé les cartons, où son propre nom de galerie figurait déjà à côté de celui de la lauréate présumée, et avait senti, pour la première fois depuis le début du concours, quelque chose qui ressemblait à du doute — pas sur la toile, mais sur sa propre capacité à tenir sa décision jusqu'au bout.

Le jour de la remise du prix, la galerie était pleine. Le journaliste du Dauphiné s'était installé au premier rang, carnet ouvert, à côté de Marie-Hélène Coutaz qui portait une veste neuve et souriait déjà comme si l'affaire était entendue. Quelqu'un avait sorti le crémant tiède oublié au frigo, faute d'autre chose sous la main. Camille avait pris le micro — un vieux micro filaire qui grésillait — et annoncé que la toile de la falaise avait gagné.

Le silence qui avait suivi n'était pas un silence poli. Coutaz s'était levée à moitié de sa chaise, avait ouvert la bouche, puis s'était rassise en articulant, assez fort pour que la salle entende : « C'est une plaisanterie. » Le journaliste avait cessé d'écrire. Léo, près de la porte, fixait ses chaussures.

Camille n'avait pas cherché à se justifier longtemps. Elle avait dit une seule phrase, en désignant la toile de la falaise : « Regardez sous le rocher, à gauche. » Puis elle avait attendu que les gens s'approchent, qu'ils voient le nid et l'oiseau. Certains avaient mis du temps à le trouver. Coutaz n'avait pas bougé de sa chaise.

Puis Camille avait fait quelque chose que personne dans la salle n'attendait. Elle avait sorti de son sac une enveloppe et annoncé, devant tous, qu'elle créait une bourse annuelle, financée sur les bénéfices de la galerie, pour les artistes qui traversaient une période difficile. Elle avait ouvert le compte à la Caisse d'Épargne du quartier ce matin-là même, cinq mille euros par an, reconductible tant que la galerie tournerait. Le premier bénéficiaire serait le peintre de la falaise, un jeune homme de Quimper qui n'avait pas pu se déplacer, et dont elle avait appris, en discutant avec lui au téléphone la veille, qu'il peignait la nuit après ses gardes d'aide-soignant, parce que le jour, il n'avait pas le temps.

Coutaz était partie avant la fin des applaudissements, sans dire au revoir, en oubliant sur sa chaise les cartons d'invitation qu'elle avait fait imprimer.

Camille était rentrée chez elle tard, avait posé son carnet sur la table de la cuisine, à côté d'un yaourt entamé qu'elle avait oublié depuis le matin. Le téléphone avait vibré une fois — un message de Julien, trois mots : « On en reparle. » Elle avait reposé l'appareil sans répondre tout de suite, ouvert le yaourt oublié, et s'était assise pour le finir, froid, en écoutant au loin le bruit d'un bateau-mouche qui rentrait au port pour la nuit.

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