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La copie du passeport
Je m'appelle Josette, j'ai soixante-trois ans, et je tiens la loge du 14 rue des Mimosas, dans le quartier de la Bastille, depuis vingt-deux ans. Un immeuble haussmannien, six étages, des voisins qui se saluent à peine sauf pour les fêtes des voisins en mai. Je vois tout, moi, depuis ma vitre. Le facteur, les livreurs, les disputes qui montent l'escalier avant même d'arriver aux étages.
Camille Foucher habitait au troisième, appartement B, avec son mari Julien. Elle avait acheté ce trois-pièces bien avant de le connaître — un crédit sur douze ans, remboursé jusqu'au dernier centime avant même leur mariage. Je le savais parce qu'elle me l'avait raconté un soir, en attendant son colis, avec une fierté tranquille dans la voix. Ça, ça ne s'oublie pas.
La belle-mère, Bernadette, débarquait tous les deux mois depuis Clermont-Ferrand, avec sa valise à roulettes et son parfum de violette qui remontait l'escalier avant elle. Elle s'installait dans la chambre d'amis pour une semaine, parfois plus. Un jeudi de novembre, elle est arrivée trois jours avant la date annoncée. Je l'ai croisée dans le hall, elle portait un sac en tissu épais, du genre qu'on utilise pour les documents, pas pour le linge.
Ce jour-là, il pleuvait sur les toits de zinc, ce crachin parisien qui ne s'arrête jamais vraiment. J'avais la radio allumée sur France Info, en sourdine, et mon chat Mistigri dormait sur le radiateur.
Vers dix-huit heures, Camille est descendue en courant, sans manteau, le téléphone collé à l'oreille. Elle m'a à peine vue. Je l'ai entendue dire, dans l'entrée : « Non, je n'ai signé aucun papier. » Puis elle est sortie sous la pluie, sans même prendre son parapluie qui traînait pourtant près de la porte.
Une demi-heure plus tard, un homme est arrivé, costume gris, sacoche en cuir usée aux coins. Il a demandé l'appartement B. Je lui ai indiqué l'étage, en me disant que ça ressemblait à un notaire ou à un avocat. Il est reparti vingt minutes après, la mine grave, en composant un numéro sur le trottoir avant même d'avoir passé la porte cochère.
Ce que j'ai appris ensuite, je le tiens de bribes : des éclats de voix entendus par la cage d'escalier — le son monte, dans ces immeubles anciens, on n'y peut rien — et d'une conversation que Camille a bien voulu me confier, des semaines plus tard, en bas, devant les boîtes aux lettres.
La belle-mère avait pris une photocopie de la carte d'identité de Camille dans son sac, un soir qu'elle fouillait soi-disant pour retrouver ses lunettes. Elle l'avait portée à un clerc de notaire du quartier, avec les papiers de l'appartement qu'elle avait trouvés dans un tiroir du bureau, en prétendant que sa belle-fille souhaitait mettre le logement au nom du couple, pour que Julien « se sente enfin chez lui ». Le clerc, un certain Maître Ravel, avait préparé un début de dossier de donation-partage. C'est en appelant pour confirmer un rendez-vous que Camille avait tout découvert, par hasard, en décrochant le téléphone fixe du salon avant que sa belle-mère n'ait le temps de raccrocher l'autre poste.
Le soir de l'esclandre, j'étais dans ma loge à repriser un vieux torchon — une habitude que ma mère m'a laissée, je ne sais pas coudre autrement qu'en écoutant la télé — quand j'ai entendu la porte du troisième claquer, deux étages au-dessus de moi, si fort que le lustre du hall en a tremblé. Puis des pas, plusieurs, qui descendaient vite. Bernadette est passée devant ma vitre avec sa valise à roulettes qui cognait contre chaque marche, le visage fermé. Elle n'a pas dit bonsoir, pour une fois.
Julien est resté. Je l'ai su parce que sa voiture, une Peugeot 308 grise, est restée garée toute la nuit sur le même emplacement, alors qu'il la déplace d'habitude tous les matins pour le nettoyage des rues.
Les jours suivants, j'ai vu Camille descendre plus tôt qu'avant, avec des dossiers sous le bras, direction la banque de la place, puis vers la rue où se trouve l'étude notariale. Elle avait ce pas rapide et sec des gens qui ont une liste dans la tête et qui cochent chaque ligne sans s'arrêter pour souffler. Un matin, elle m'a demandé de garder un pli recommandé si le facteur passait avant son retour — c'était l'accusé de réception d'un courrier envoyé à sa belle-mère, en lettres capitales sur l'enveloppe : LETTRE RECOMMANDÉE AVEC ACCUSÉ DE RÉCEPTION.
Deux mois plus tard, elle a déposé sa requête en divorce. Ça, je le sais parce que Julien, un après-midi, est venu chercher ses dernières affaires avec un ami, deux cartons et une valise, et qu'il a signé le registre du syndic pour la remise des clés du parking. Il avait le visage de quelqu'un qui n'a pas dormi correctement depuis des semaines. Il m'a dit, en passant devant ma loge, presque pour lui-même : « Je n'ai rien vu venir, Josette. Enfin si. Mais je ne voulais pas voir. »
J'ai fini par avoir la fin de l'histoire un soir de printemps, en avril, quand Camille est descendue vider une caisse de vieux magazines dans le local à poubelles et qu'elle s'est arrêtée pour discuter, comme elle le fait parfois quand elle a besoin de parler à quelqu'un qui ne juge pas.
Elle m'a raconté qu'après le divorce prononcé, l'appartement était resté entièrement à son nom — logique, puisqu'il n'avait jamais été question de communauté sur ce bien, acheté onze ans avant la rencontre avec Julien. Elle avait fait changer la serrure de la porte palière la semaine suivant son départ, pas par peur, m'a-t-elle précisé, mais parce que Julien avait toujours son double de clé et qu'elle ne voulait plus jamais se demander qui pouvait entrer chez elle en son absence. Elle avait aussi résilié la procuration bancaire qu'elle lui avait accordée pour le compte joint des charges de copropriété, et rouvert un compte à elle seule à la Banque Postale de la place de la Bastille.
Le dossier de donation préparé chez le notaire n'avait jamais abouti — Camille avait porté plainte pour tentative d'usage de faux, avec la photocopie de sa carte d'identité comme pièce à conviction, et le clerc avait fini par admettre, devant l'avocate de Camille, qu'aucune signature authentifiée n'avait jamais été produite. L'affaire n'était pas allée plus loin qu'un rappel à la loi pour Bernadette, mais le mal était fait, et tout le monde le savait.
Ce jour-là, devant les poubelles, avec l'odeur un peu âcre du local et le bruit d'un camion-benne qui manœuvrait dans la rue, Camille m'a montré, sur son téléphone, une photo qu'elle avait gardée : la page du faux dossier, avec la signature qui n'était pas la sienne, juste à côté d'une vraie signature qu'elle avait scannée pour comparer. « Je la garde, m'a-t-elle dit, pas pour me venger. Juste pour ne jamais oublier ce que ça fait, de voir sa propre écriture falsifiée par quelqu'un qu'on croyait de la famille. »
Elle est repartie vers l'ascenseur avec sa caisse vide sous le bras. Moi, je suis retournée à ma loge, j'ai remis la radio, et j'ai repensé à cette Peugeot grise qui n'a plus jamais repris sa place dans la cour depuis ce fameux soir de novembre. Aujourd'hui encore, quand je monte le courrier du troisième, il n'y a plus qu'un seul nom sur la boîte aux lettres : Foucher, Camille. Rien d'autre.
