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Cruelle ironie du père Noël

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# La part du lot 17

Je m'appelle Hugo, j'ai trente-quatre ans, et je viens de comprendre que je ne connaissais pas la femme que j'ai épousée. Enfin… disons plutôt que je ne savais pas ce qu'elle préparait depuis des semaines.

On avait signé les papiers de mariage à la mairie de Dijon un mardi matin. Rien de solennel, juste deux témoins, une employée fatiguée, et un tampon. Le soir, j'avais tout organisé dans l'appartement qu'on louait depuis quelques mois. Des bougies, au moins une douzaine. Un bouquet de tulipes blanches sur la table. Des sashimis, des makis, du champagne — la totale. J'avais même retrouvé son vinyle préféré, un vieux Gainsbourg, pour le passer en fond.

Je me disais : voilà, c'est le début. Après trois ans de relation, on y est. Camille et moi, on s'était rencontrés pendant un stage. Elle préparait un concours de bibliothécaire, moi je vendais des encyclopédies en porte-à-porte avant de me reconvertir dans l'immobilier. On n'avait pas un sou de côté, mais on s'aimait, comme on dit dans les mauvais téléfilms.

C'est moi qui avais insisté pour cet appartement. Pas trop grand, pas trop cher : 920 euros par mois, charges comprises, près de la place Darcy. La propriétaire, une certaine madame Mercier, s'était montrée arrangeante. On avait visité un samedi pluvieux. Camille avait à peine jeté un œil dans la cuisine. « C'est bien, on le prend », avait-elle lâché avant même que j'aie relu le bail. J'avais trouvé ça rapide, mais bon. Elle était comme ça, Camille. Des décisions nettes, des phrases courtes.

Ce soir-là, après les bulles et la bougie, j'ai posé mon verre. Il fallait que je lui dise la vérité. C'était le bon moment. Enfin, du moins je le croyais.

— Camille… il y a un truc que je ne t'ai jamais dit.

Elle a éclaté de rire.

— Ne me dis pas que tu as un enfant caché !

— Non. C'est à propos de l'appartement.

Là, elle a reposé sa coupe.

— Qu'est-ce qu'il a, l'appartement ?

— Il n'est pas à moi. Il est au nom de ma sœur.

C'était la vérité. Ma sœur aînée, Élodie, avait hésité des mois avant de se lancer dans l'achat locatif. L'appartement était à elle, elle vivait à Lyon, et elle détestait les visites. Je ne l'avais presque jamais mentionnée à Camille. Disons que je n'avais jamais trouvé le moment. Le bail courait sur mon nom, oui, mais le titre de propriété, lui, portait le sien.

Camille m'a fixé.

— Donc on paie un loyer à ta sœur ?

— 920 euros par mois. C'est ce qu'on a signé.

— Et tu ne m'en as jamais parlé ?

— Je pensais que ce n'était pas important.

Elle s'est levée, a traversé le salon, et a ouvert un tiroir du buffet. Elle en a sorti une chemise cartonnée, bleu pétrole. Je ne l'avais jamais vue auparavant.

— Avant de parler du loyer, Hugo… regarde ça.

Elle l'a posée devant moi, sur la table basse, à côté des baguettes.

J'ai ouvert. Pas un bail, pas un livret de famille. Une liasse de documents officiels. Pages perforées, tampons, trombones. Les statuts de la copropriété. Le règlement intérieur. Le PV de l'assemblée générale. La liste des lots. Le lot 17, notre appartement, surligné au stabilo jaune. Puis, à la fin, le relevé de propriété. Je me suis penché plus près. Le nom du propriétaire n'était pas Élodie. Ni mes parents. Ni personne que je connaissais.

C'était un certain Théo Rambert.

— C'est toi ? j'ai demandé, bêtement.

— Non. C'est mon cousin.

J'ai eu la sensation que mes jambes se vidaient.

— Ton cousin ?

— Il a racheté l'appartement l'an dernier. Il a fait une offre à ta sœur. Elle a fini par accepter.

— Elle ne m'a rien dit…

— Tu ne l'avais pas mentionnée depuis trois ans, Hugo. Peut-être qu'elle t'a oublié en route.

J'ai reposé la dernière page. Mon cœur cognait fort.

— Et toi, comment tu as eu ces papiers ?

— Mon cousin m'en a fait une copie. Le vrai bail, c'est lui qui le gère. Il m'a dit : « Si ton mari pose un problème, tu me le dis. »

— Ce n'est pas ton cousin. Il n'y a pas de cousin.

— Il n'y a que toi qui caches des membres de ta famille ? J'ai un cousin à Lyon, Théo. Il est dans le bâtiment. Il a racheté trois apparts dans l'immeuble. C'est lui qui me demandait de repérer si un jour ça sentait le moisi dans la cour.

Quelque chose vibrait dans ma poche. Mon téléphone. « Maman. »

Je l'ai pris, par réflexe.

— Hugo ? La banque m'a appelée. Il y a eu un virement de quarante mille euros sur un compte de la SCI. Dis-moi que c'était toi.

J'ai raccroché sans répondre.

Camille a ramassé son verre.

— L'argent que ta mère t'a prêté pour la caution… tu ne lui as jamais dit qu'on l'avait versé pour le lot 17 ?

— Comment tu sais ça ?

— Parce que c'est moi qui ai fait le versement. On dirait qu'on s'est tous les deux caché des choses. Sauf que toi, tu as caché une sœur. Moi, j'ai caché un propriétaire.

Elle a terminé le champagne.

— Alors maintenant, on reparle du loyer ? Mon cousin m'a proposé de racheter la SCI de ta mère. En échange, tu lui cèdes tes parts dans la boutique de Dijon. Celle que tu voulais ouvrir.

Je me suis levé d'un coup.

— Tu me proposes un chantage ?

— Un échange.

Trois semaines plus tard, j'étais devant l'agence de Théo, rue de la Liberté, avec un sac plein de quittances et de relevés. Camille m'avait donné rendez-vous à dix heures. Théo m'a reçu dans un bureau minuscule, un plan de l'immeuble déplié sur la table.

— Votre sœur a fini par vendre, en janvier. Un peu tard, mais elle a vendu. Douze mille de plus que mon offre initiale — je lui ai laissé le temps de faire monter le prix, et elle en a profité.

— Camille m'a dit qu'elle avait refusé, puis accepté tout de suite.

— Camille arrange les histoires pour qu'elles tiennent debout. Moi, j'ai le compromis signé le 14 janvier, si vous voulez le voir.

Il l'a sorti d'un classeur et l'a posé devant moi, retourné, la signature d'Élodie bien visible en bas de la page.

Je suis resté avec ce papier entre les mains. Élodie avait vendu. Elle avait négocié, elle avait empoché, et elle ne m'avait rien dit — pas parce que Camille l'en avait empêchée, mais parce qu'elle n'avait jamais eu l'intention de me le dire, à moi.

Camille est arrivée à dix heures pile, son écharpe rouge autour du cou, pressée comme toujours. Elle a vu le compromis sur la table, la date, la signature.

— Tu voulais la vérité, la voilà, a-t-elle dit en s'asseyant. Élodie a vendu en janvier. Je l'ai su en février, par Théo. Je ne t'en ai pas parlé tout de suite parce que j'attendais de comprendre ce que ça changeait pour nous, pour le prêt de ta mère, pour tout.

— Tu as fait virer les quarante mille euros de ma mère sur la SCI de Théo sans me le dire.

— J'ai sécurisé cet argent avant que ta sœur ne le fasse filer ailleurs. Ta mère l'a validé au téléphone, avec moi, en décembre. Demande-lui.

Elle a posé sur la table un relevé bancaire, daté, avec la signature électronique de ma mère au bas de l'ordre de virement.

— Elle savait, Hugo. C'est toi qu'on n'a pas mis dans la boucle. Parce que tu ne poses jamais les bonnes questions au bon moment.

Théo s'est levé, a pris sa veste.

— Je vous laisse. L'appartement reste loué à votre nom jusqu'à la fin du bail, aux mêmes conditions. Après, on verra qui rachète quoi.

Il est sorti. Il ne restait plus que Camille et moi, et le compromis de vente entre nous, sur la table en formica.

— Je ne veux pas de tes parts dans la boutique, ai-je dit. Et je ne veux pas que ma mère finance un appartement qui n'est plus à ma sœur, dans un immeuble géré par ton cousin.

— Alors on rend l'argent à ta mère, et on reste locataires, comme avant. Simple.

— Et le mariage ?

Camille a rangé le relevé bancaire dans son sac, sans se presser.

— Le mariage, il tient si tu arrêtes de croire que je te cache des choses pour te nuire. Je les cache parce que tu mets trois semaines à digérer une phrase. Regarde-toi : ça fait vingt et un jours que tu tournes autour du pot pour appeler ta sœur.

Elle s'est levée, a boutonné son manteau.

— Le compromis reste chez Théo, l'argent de ta mère repart chez elle lundi, et toi, tu appelles Élodie ce soir, devant moi, pour lui dire ce que tu penses vraiment. Pas dans trois semaines.

Elle est sortie de l'agence. Par la vitrine, je l'ai regardée traverser la rue de la Liberté, sans se retourner, pressée comme d'habitude.

Le soir même, j'ai appelé Élodie, Camille assise en face de moi à la table de la cuisine, les bras croisés.

— Tu as vendu sans me le dire, ai-je dit. Douze mille euros de plus, et tu ne m'as même pas envoyé un texto.

Il y a eu un silence, puis :

— Tu ne m'as jamais présentée à Camille en trois ans, Hugo. Pourquoi je t'aurais prévenu, moi ?

Elle a raccroché. Pour de bon, cette fois.

J'ai reposé le téléphone sur la table, entre les baguettes qui traînaient encore depuis le soir du mariage. Camille a poussé vers moi le relevé de la banque.

— Lundi, l'argent repart. Et le lot 17, on le rendra quand le bail sera fini. Ce sera déjà ça de réglé.

J'ai pris le relevé, je l'ai plié en deux, et je l'ai glissé dans la chemise bleue, avec le reste.

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