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Loïc est arrivé un dimanche soir, avec deux valises et une caisse de matériel photo
La sonnette a retenti à vingt-deux heures passées. Nina a posé son stylet, le regard encore fixé sur l’écran de sa tablette graphique. Une commande urgente, une illustration à rendre pour le lendemain midi, et voilà que quelqu’un tambourinait à la porte comme si le feu était à l’étage.
Quentin est allé ouvrir. Elle a entendu des éclats de voix dans l’entrée, le choc sourd d’une valise contre le mur, puis ce timbre qu’elle connaissait trop bien.
— Doucement avec le matos, Quentin ! T’as idée de ce que coûte un Canon série L ? Si tu me le flingues, t’as intérêt à avoir une bonne assurance.
Loïc. Le frère cadet de Quentin. Trente-trois ans, aucune fiche de paie depuis la fin de ses études, et un CV qui tenait en deux lignes sous le titre pompeux de « réalisateur indépendant ». En clair, il vivait d’emprunts jamais remboursés et de la bonne volonté familiale.
Nina est restée dans le salon, les yeux rivés sur son écran, mais l’oreille aux aguets. Quentin est entré, l’air coupable, les mains enfoncées dans les poches de son jogging.
— Nina… Il est un peu dans la galère avec Noémie. Ils se sont séparés, il a besoin d’un point de chute. Juste quelques jours, le temps qu’il se retourne.
— Quelques jours, a répété Nina sans lever les yeux.
Loïc a fait irruption dans le salon, un blouson en cuir sur l’épaule.
— Je prendrai le bureau, a-t-il annoncé en balayant la pièce du regard. La lumière est bonne le matin, je pourrai bosser sur mes projets. Et puis le canapé-lit, ça me va. Vous n’aurez qu’à mettre vos paperasses ailleurs, Nina. L’administratif, c’est pas créatif de toute façon, tu peux bien le faire dans la cuisine.
Il a souri, un sourire large et blanc qui lui servait de laissez-passer depuis l’enfance. Nina s’est contentée de hocher la tête. Vingt ans de free-lance lui avaient appris une chose : on ne négocie pas avec quelqu’un qui croit que le monde lui appartient. On attend, et on laisse venir.
Le lendemain matin, elle est descendue acheter le pain. En rentrant, elle a trouvé Loïc attablé dans la cuisine, les pieds sur la chaise d’en face, en train de tartiner une épaisse couche de confiture de figues sur la dernière tranche de brioche.
— Ah t’es allée chercher le pain ? a-t-il fait la bouche pleine. T’aurais dû prendre des pains au chocolat, tant qu’à faire. Et votre machine à expresso, elle date de Mathusalem ou quoi ? J’ai mis dix minutes à comprendre comment elle marchait. Même le café est imbuvable.
Nina a posé le pain sur le plan de travail. Elle a rangé le beurre qui traînait, refermé le pot de confiture, puis elle s’est assise en face de lui.
— Loïc, on va établir quelques règles.
Il a éclaté de rire.
— Des règles ? Chez mon frère ? T’es mignonne, toi.
Le téléphone a sonné. France, la mère de Quentin et Loïc. Elle appelait toujours au moment précis où il fallait donner un coup de pression supplémentaire.
— Nina, ma chérie, a-t-elle roucoulé dans le haut-parleur. Quentin m’a dit que vous hébergiez Loïc. Quelle chance il a de vous avoir ! Tu sais, c’est un artiste, un hypersensible. Il a besoin de calme et de compréhension. Fais-lui des petits plats, surtout. Il est si maigre, mon petit.
Nina a répondu d’une voix douce, presque sucrée :
— Ne vous inquiétez pas, France. Loïc est entre de bonnes mains.
Elle a raccroché, s’est tournée vers son beau-frère et a déposé devant lui une feuille quadrillée, couverte de chiffres.
— C’est quoi ça ? a demandé Loïc en plissant le front.
— La note d’hôtellerie. Puisque tu t’installes ici, on fonctionne en pension complète.
Loïc a écarquillé les yeux. Puis il a rejeté la tête en arrière avec un rire forcé.
— Attends, tu veux me faire payer ? À moi ? Le frère de ton mari ? T’es sérieuse, là ? Moi je crée, je suis dans l’immatériel, tu peux pas mesurer ça en euros ! L’argent, c’est une énergie bassement matérielle. Ça tue la spontanéité.
— L’électricité que tu as consommée cette nuit en laissant toutes les lumières allumées, a répondu Nina en tapotant la feuille, elle est très matérielle. Elle coûte dix-huit centimes le kilowattheure. Pareil pour l’eau chaude de ta douche de trente-cinq minutes à six heures du matin. Alors voilà le détail : chambre avec bureau, dix-neuf mètres carrés exposés sud, tarif Airbnb en basse saison. Pension repas, ingrédients bio du marché. Forfait ménage et blanchisserie.
— Mais j’ai pas un rond ! s’est étranglé Loïc. Tu le sais très bien !
— Alors tu paies en services. Cuisine, vaisselle, ménage. Le planning des tâches est au dos de la feuille. Aujourd’hui, c’est toi qui nettoies la salle de bain.
Loïc s’est levé d’un bond, faisant trembler la table.
— Quentin ! a-t-il hurlé. Tu laisses ta femme me traiter comme un boy ? Je suis ton sang, bordel !
Quentin est apparu dans l’encadrement de la porte, une tasse de café à la main. Il avait l’air fatigué. Pas de son frère, non. Fatigué de la situation.
— Loïc, a-t-il dit calmement. Tu vis chez nous. Nina travaille soixante heures par semaine pour payer ce toit. Moi aussi. Toi, t’attends quoi exactement ? Qu’on te serve ?
Loïc a ouvert la bouche, l’a refermée. Le frère qui l’avait toujours couvert, toujours excusé, venait de changer de camp. C’est là que Nina a poussé le dernier pion.
— Et si jamais Quentin a l’idée de régler ta note sur ses propres deniers pour t’éviter la corvée de serpillière, a-t-elle ajouté en fixant son mari droit dans les yeux, on déduira la somme du compte épargne pour le voyage au Japon. Un euro pour Loïc, un euro en moins pour Kyoto.
Quentin a blêmi. Le Japon, c’était leur projet à eux. Trois ans qu’ils mettaient de côté, qu’ils regardaient des documentaires, qu’ils apprenaient quelques mots de japonais. Son regard est passé de sa femme à son frère. Il a reposé sa tasse. Un silence s’est étiré, lourd, à peine troublé par le ronron du réfrigérateur. Quentin a pris une inspiration, la mâchoire crispée, puis il a lâché dans un souffle :
— Nina a raison, Loïc. Soit tu mets la main à la pâte, soit tu te trouves une autre solution.
Loïc a reculé d’un pas, incrédule. Sa main a cherché son téléphone à tâtons sur la table.
— Maman ? a-t-il lancé dès que la communication s’est établie. Maman, ils sont devenus fous ! Nina veut me faire payer un loyer, et Quentin est d’accord ! Je peux venir chez toi ?
La voix de France a grésillé dans le combiné.
— Oh, mon chéri, mais tu sais bien que j’ai la chaudière en panne depuis hier. Il fait douze degrés dans l’appartement, tu vas attraper la mort. Et puis j’ai Mme Guillemot qui vient dormir, tu sais, ma voisine, elle a besoin d’être entourée… Reste chez ton frère, voyons. Fais un effort.
Clic. Elle avait raccroché. Loïc est resté un long moment le téléphone vissé à l’oreille, le visage soudain très nu, très pâle. Le vernis d’artiste incompris s’écaillait, laissant voir la réalité toute crue : un homme de trente-trois ans sans adresse, sans revenus, que même sa mère ne voulait plus héberger.
Il a regardé la feuille sur la table, puis la serpillière appuyée contre le mur de la cuisine, puis la porte d’entrée.
Sans un mot, il est allé dans le bureau. Des bruits de tiroirs, de fermetures éclair. Dix minutes plus tard, il traînait ses valises dans le couloir. La caisse de matériel photo bringuebalait dangereusement sur le dessus.
Nina n’a rien dit. Quentin non plus.
La porte d’entrée a claqué, et le silence est retombé dans l’appartement. Nina a récupéré sa tablette graphique, a ajusté son stylet, et s’est remise à dessiner. Le trait était plus sûr, plus fluide.
Quentin s’est assis à côté d’elle, a posé une main sur son épaule. Il n’a pas dit « pardon », ni « t’avais raison ». Il a juste regardé l’écran, le ciel rose et or que Nina était en train de composer pour l’illustration.
— C’est beau, a-t-il murmuré.
Le soir, un message est arrivé sur le téléphone de Quentin. Loïc avait trouvé un canapé chez un ancien pote de fac. « Pour dépanner », disait-il. Pas de remerciement, pas d’excuse. Juste une adresse à l’autre bout de Lyon.
Nina a effacé la feuille de frais restée sur le plan de travail. Elle l’a remplacée par une enveloppe, celle où ils glissaient chaque mois les billets pour le Japon. Elle l’a soupesée, a souri, puis l’a remise dans le tiroir.
