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Le cartable en toile cirée de Mamie Odette
Il y a une odeur que je n'ai jamais retrouvée nulle part: celle du cartable en toile cirée que ma grand-mère Odette avait cousu elle-même, l'été de mes six ans, sur la table de la cuisine à Saint-Flour. Un mélange de colle Cléopâtre, de craie et de cette toile un peu grasse qui sentait le neuf sans jamais l'être vraiment.
On était en 1968, dans le Cantal, et l'école du village n'avait qu'une seule salle pour trois niveaux. Monsieur Vidal — vingt-huit élèves, un poêle à bois qu'il fallait alimenter à tour de rôle, et une règle en bois qui ne servait qu'à montrer la carte de France accrochée au mur, jamais à frapper. Il nous apprenait le calcul le matin, l'histoire l'après-midi, et entre les deux, sans qu'on s'en rende compte, il nous apprenait à nous taire quand un adulte parlait, à céder notre chaise, à ne jamais gaspiller le pain.
On n'avait pas de cartable Eastpak, pas de trousse à triple compartiment, encore moins de calculatrice. On avait deux cahiers, un crayon qu'on taillait jusqu'à ce qu'il tienne à peine entre les doigts, et un livre de lecture qui avait déjà servi à trois classes avant la mienne — la couverture rafistolée au scotch marron, des noms d'enfants qu'on ne connaissait pas griffonnés sur la première page. On ne se sentait pas pauvres. On ne savait même pas que ce mot pouvait s'appliquer à nous.
Cette histoire, je la raconte aujourd'hui parce que la semaine dernière, ma petite-fille Camille, quinze ans, est rentrée du lycée en pleurant, le nouveau sac à dos qu'on venait de lui offrir — cent trente euros, une marque dont j'ai déjà oublié le nom — jeté sur le canapé du salon.
— Elles se sont moquées de moi parce qu'il n'a pas la bonne couleur, elle a dit. Il fallait le prendre en beige, tout le monde l'a en beige.
Je me suis assise à côté d'elle, sur ce canapé qu'elle martelait du poing sans s'en apercevoir, et je n'ai rien dit tout de suite. J'ai pensé au cartable en toile cirée. J'ai pensé à Odette qui avait mis trois soirées à le coudre parce qu'elle voulait que les coins tiennent, et qui n'avait jamais entendu parler de la couleur beige comme d'un problème.
Le lendemain, j'ai fait quelque chose que je n'avais dit à personne d'avance. Je suis allée chercher, dans le grenier de la maison de Saint-Flour — celle que j'ai gardée après la mort d'Odette, celle que ma fille voulait vendre depuis des années —, la vieille malle en fer où j'entasse ce qui reste d'elle: son dé à coudre, une photo de la classe de Monsieur Vidal en 1968, et le cartable lui-même, qu'elle avait gardé toute sa vie dans du papier journal, comme une relique.
Je l'ai posé sur la table de la cuisine de Camille, à Clermont-Ferrand, entre la cafetière et le bol de céréales qu'elle n'avait pas terminé.
— Regarde, je lui ai dit. C'est celui que ta grand-mère à moi a cousu pour que j'aille à l'école. Avec ça sur le dos, j'ai appris à lire.
Elle l'a pris dans ses mains, elle a touché la toile craquelée, elle a trouvé, cousu à l'intérieur, un petit morceau de tissu à fleurs — une chute de la robe qu'Odette portait le jour de son mariage, elle me l'avait raconté cent fois. Camille n'a rien dit pendant un moment. Puis elle a demandé si elle pouvait l'emmener au lycée, pas pour remplacer son sac neuf, juste pour le montrer à sa prof d'histoire qui préparait un exposé sur les années soixante.
Ça n'a rien réglé, l'histoire du beige et des moqueries — ces filles-là continueront probablement à se moquer d'autre chose la semaine prochaine. Mais depuis, chaque soir, avant de faire ses devoirs, Camille pose le vieux cartable sur l'étagère au-dessus de son bureau, à côté de son ordinateur portable. Je ne sais pas exactement ce qu'elle y trouve. Je sais seulement qu'elle ne l'a plus quitté des yeux depuis qu'elle l'a soulevé de la malle, et que la semaine dernière, en fouillant dans mon armoire, elle m'a demandé si Odette avait gardé le dé à coudre — parce qu'elle voulait apprendre, elle, à recoudre l'ourlet de son jean toute seule, sans demander à personne de le faire à sa place.
