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Le garage de la rue Vaugelas

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Dix ans plus tôt, Camille m'avait quitté pour un promoteur immobilier qui possédait trois restaurants à Lyon. Elle était partie un mardi, sans un mot pour notre fils, en laissant juste un post-it sur le frigo. Depuis, j'avais repris seul le garage automobile de mon père, rue Vaugelas, à Villeurbanne, et j'avais élevé Hugo entre les carters d'huile et les devoirs de CM2. Et puis, dix ans après, Camille m'a envoyé un faire-part. Elle se remariait au Domaine de Chalendray, près de Lyon, et voulait que je vienne. Avec Hugo.

J'ai failli déchirer l'enveloppe. Mais Hugo, qui avait maintenant dix-sept ans, l'a lue par-dessus mon épaule et m'a dit une chose simple: « Si on n'y va pas, elle pensera qu'elle a gagné quelque chose. »

Il fallait quelqu'un à mes côtés. Pas par orgueil, pas pour épater qui que ce soit — juste pour ne pas y entrer seul avec mon vieux costume gris et mes mains encore tachées de cambouis sous les ongles. J'ai pensé à Éléonore, la comptable qui tenait mes factures depuis trois ans, celle qui venait chaque jeudi relever la caisse et qui avait toujours un mot gentil pour Hugo quand il traînait au garage après les cours.

Je lui ai proposé un marché, maladroit et un peu absurde: jouer ma compagne pour une après-midi, contre deux cents euros et un dîner. Elle a éclaté de rire au téléphone.

— Tu es sérieux, Antoine?

— Complètement sérieux.

— D'accord. Mais je choisis la robe.

Le jour venu, elle est arrivée chez moi avec un calme tranquille, sans une once de condescendance, dans une robe bleu marine qu'elle avait payée elle-même. Hugo est sorti de sa chambre, l'a toisée de la tête aux pieds.

— C'est toi, la fausse copine?

Je me suis senti rougir.

— Hugo…

Mais Éléonore a ri la première.

— Exactement. Contrat d'un jour. Pas d'heures sup'.

Hugo a esquissé une grimace amusée, la première depuis des jours. La glace était rompue. On a passé l'heure suivante à discuter du mariage, du rôle qu'elle allait jouer, des questions auxquelles elle devrait répondre sans se couper.

— Je ne veux pas humilier Camille, lui ai-je dit.

— Alors pourquoi tu m'engages?

Je me suis tu un instant, à chercher mes mots sur le bord de la table de la cuisine.

— Parce que je ne veux pas que mon fils croie qu'on vaut moins qu'elle.

— Je comprends, a-t-elle dit, et elle a continué à boutonner son chemisier comme si de rien n'était.

Le jour J est arrivé trop vite. Le Domaine de Chalendray ressemblait à une publicité pour champagne: allée de gravier blanc, Porsche et Range Rover garées en épi, invités en tenue de soirée qui sentaient tous le même parfum d'ambiance. J'ai garé mon utilitaire Renault Trafic — celui avec le logo du garage encore collé sur la portière — tout au bout du parking, derrière les bennes à verre. Pendant une seconde, j'ai voulu repartir.

Éléonore a posé la main sur mon bras.

— Si tu pars maintenant, tu le regretteras toute ta vie.

Hugo a ouvert sa portière.

— On y va, papa.

On est entrés. Camille nous a repérés tout de suite. Elle était près de son futur mari, souriant largement pour les photographes. Quand elle a vu Éléonore à mon bras, son sourire a vacillé une fraction de seconde. Puis elle s'est approchée.

— Antoine… je ne m'attendais pas à ça.

Son regard s'est fixé sur Éléonore.

— Et cette dame est…?

Éléonore a tendu poliment la main.

— Éléonore. La compagne d'Antoine.

Camille a forcé un sourire.

— Quelle surprise…

Puis elle a baissé les yeux sur mon costume.

— Je vois que tu as gardé le même fourgon.

Éléonore a répondu avant moi.

— Oui. Et il tourne parfaitement. Comme l'homme qui l'a acheté.

Camille n'a rien trouvé à dire.

La cérémonie a commencé. Hugo est resté près de moi tout le temps. Camille ne l'a même pas regardé pendant les vœux. Ce n'est qu'après les photos qu'elle s'est souvenue de son existence.

— Hugo, viens près de moi pour une photo.

Mon fils n'a pas bougé.

— Non.

Elle a ri, gênée.

— Allez, maman te demande…

— S'il te plaît, ne m'appelle pas comme ça, a dit Hugo.

Un silence s'est installé autour de nous. Camille a fait un pas vers lui.

— Ne fais pas de scène.

Hugo a respiré profondément.

— Je ne fais pas de scène. C'est toi qui as disparu pendant dix ans.

Le silence qui a suivi pesait plus lourd qu'un cri. Son nouveau mari a reposé sa coupe de champagne sur le plateau d'un serveur qui passait, sans un mot.

Camille a tenté de détourner la conversation.

— Il est juste énervé.

Mais Hugo n'a pas lâché.

— Papa était là à chaque anniversaire. À chaque kermesse de l'école. À chaque match. Quand j'avais de la fièvre. Quand j'avais peur la nuit. Toi, tu n'étais là pour aucun de ces moments. Et aujourd'hui tu m'invites juste pour que tout le monde croie que tu es une bonne mère.

Tous les invités regardaient en silence. Camille essayait de sourire, mais son sourire s'effaçait seconde après seconde. Son mari n'a rien dit. Il a juste ramassé sa veste posée sur le dossier d'une chaise et s'est éloigné vers le fond du jardin, seul, sans se retourner.

Quelques minutes plus tard, on s'est levés pour partir. Personne ne nous a retenus. Sur le parking, Éléonore a retiré ses talons un à un.

— Je crois que c'est le rôle le plus étrange de toute ma carrière.

Hugo a tendu la main.

— Donne, je les porte.

Elle les lui a tendus sans un mot, pieds nus sur le gravier blanc, et a juste dit:

— Garde-les.

On est remontés dans le Trafic sans parler. Hugo a posé les talons entre ses pieds, sur le tapis de sol taché d'huile, et a regardé par la fenêtre tout le trajet jusqu'à Villeurbanne.

Les semaines suivantes, Éléonore a continué à passer nous voir. D'abord pour aider Hugo à préparer son bac de français. Puis parce qu'on allait boire un café ensemble au bistrot du coin de la rue Vaugelas — un café toujours trop amer, qu'elle buvait quand même jusqu'au bout sans jamais se plaindre. Et puis, un jour, on n'avait plus besoin d'aucun prétexte.

Un soir, Hugo nous a regardés, un sourire en coin.

— Je peux vous demander un truc?

— Vas-y.

— Vous êtes encore mari et femme juste sur le papier… ou ça commence à devenir vrai?

On a éclaté de rire tous les deux, Éléonore et moi. J'ai pris sa main sous la table, sans rien dire. Ce geste-là n'était plus une mise en scène.

Six mois plus tard, un jeudi comme les autres, Éléonore est arrivée pour relever la caisse. Je l'ai trouvée en train de ranger un classeur bleu dans le tiroir du bas — la vieille procuration que Camille avait signée dix ans plus tôt, celle qui lui laissait encore un droit de regard sur le bail du local, une broutille que je n'avais jamais eu le courage de régler.

— J'ai vu Maître Bessières hier, a-t-elle dit sans lever les yeux. Radiation signée. Elle n'a plus rien à voir avec cet endroit.

— Combien?

— Deux cent dix euros. J'ai gardé le reçu.

Elle a posé le classeur, a attrapé la tasse de café froid laissée sur le bureau depuis le matin, et a avalé une gorgée en grimaçant.

— C'est dégueulasse, ce café.

— Je sais.

Dehors, sur l'échelle, Hugo finissait de visser la nouvelle plaque au-dessus de la porte du garage: Garage Hugo & Antoine Vasseur. Il a passé un chiffon sur les lettres pour enlever la poussière de perçage, a reculé de deux pas pour juger de l'effet, et a lancé, sans se retourner vers nous:

— Elle penche un peu à gauche.

— Laisse-la pencher, a répondu Éléonore en reposant sa tasse sur le bureau.

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