FR
Sur ce coup, je vais raconter cette histoire d’un homme brisé qui trouve du réconfort inattendu, en la transposant en France avec de nouveaux personnages, un nouveau décor et mes propres détails, tout en gardant le ressort dramatique et le vrai dénouement.
Quatre pattes dans le couloir
Bertrand s'était assis sur le petit tabouret en plastique de sa fille, celui avec des canards peints dessus, et il pleurait. Un homme de cinquante et un ans, bâti comme une armoire normande, plié en deux sur ce siège ridicule, le nez qui coulait, en train de sangloter dans l'entrée de son appartement du Vieux-Lille.
On aurait dit un chêne qu'on venait d'abattre et qui n'avait pas encore compris qu'il était tombé.
Ce mardi de novembre, tout s'était effondré d'un coup, comme une étagère mal fixée qui finit par céder sous le poids accumulé pendant des années.
À sept heures moins le quart, l'hôpital Saint-Philibert avait appelé. Sa mère, opérée du cœur cinq jours plus tôt, venait de sombrer dans le coma. Elle allait pourtant mieux depuis samedi, elle avait même mangé sa compote toute seule. Bertrand roulait encore vers le service de cardiologie quand sa collaboratrice, Nadège, lui avait annoncé au téléphone que le fisc avait bloqué tous les comptes de son atelier de menuiserie. Deux mille euros de trésorerie, gelés du jour au lendemain, sans prévenir personne. À peine arrivé dans le couloir de l'hôpital, un texto de son transporteur : la commande de bois exotique était bloquée en douane à Dunkerque, un problème de déclaration, il fallait se déplacer d'urgence sinon amende. Et puis, pour finir, l'appel de sa femme.
— Bertrand, je sais que ça va te faire mal, mais je ne t'aime plus. Ça fait huit mois que j'essaie de te le dire. Je n'y arrivais pas. Il fallait bien que ça sorte un jour.
— Et Louna, elle sait ?
— Louna n'est pas ta fille, Bertrand. Je suis désolée.
Il avait roulé ensuite vers le centre des impôts, dans la voiture qui sentait encore la sciure de son dernier chantier. C'est ce dernier coup de fil qui l'avait achevé. Les soucis professionnels, la maladie de sa mère, il aurait tout encaissé. Mais ça — la trahison de la seule personne censée être à ses côtés — ça l'avait vidé.
Sa tête bourdonnait. De la douleur, de la rage, une stupeur sourde, et même une envie de tout casser qui lui donnait la nausée. Au feu rouge de la rue de Béthune, il avait fait demi-tour sans regarder, manquant de percuter une camionnette qui livrait des pizzas. Heureusement, personne en face.
C'est le grincement de la porte d'entrée qui l'avait fait sursauter, une fois rentré chez lui. Perdu dans ses pensées, il ne l'avait pas refermée, et elle s'ouvrait maintenant, lentement, poussée par le courant d'air. Bertrand s'était figé, sur ses gardes.
Un chat était entré. Trempé, crotté, l'air d'avoir traversé toute la Deûle à la nage.
— T'es qui, toi ?
L'animal s'était approché, avait bondi sur ses genoux, posé ses pattes sur ses épaules et planté ses yeux couleur ambre dans les siens. Ils étaient restés comme ça un bon moment, sans bouger. Puis le chat avait sauté, marché vers la porte, et s'était retourné vers lui. Bertrand avait su, sans se poser de question, qu'il fallait le suivre.
L'animal l'avait mené dans l'immeuble voisin, sous l'escalier, là où quelque chose remuait et couinait dans le noir. Avec la lampe de son téléphone, Bertrand avait découvert, posée sur un vieux carton d'Ikea, une chatte blanche entourée de quatre chatons encore humides, aveugles, qui rampaient sur le ventre.
— Ben dis donc, vous êtes minuscules.
En s'approchant, il avait compris que la mère n'avait pas survécu à la mise bas.
— C'est pour ça que t'es venu me chercher. Sauf que je n'y connais rien, moi, en chatons. Bon. On va se débrouiller.
Il avait retiré son bonnet, glissé un mouchoir en tissu dedans, et y avait couché les petits.
— Allez, papa. Y'a une clinique vétérinaire avenue du Peuple Belge, pas loin. On va aller leur demander comment on fait.
La vétérinaire avait lavé les chatons, montré comment les nourrir au compte-gouttes toutes les trois heures. Pendant tout ce temps, le chat roux était resté sur une chaise, à surveiller chaque geste sur sa progéniture. Puis ils étaient rentrés tous ensemble.
— Vous allez dormir dans la chambre d'amis. Je me change et on va te laver, papa.
Le bain, le chat l'avait subi stoïquement, gémissant un peu, éternuant fort quand l'eau lui chatouillait le nez, les griffes sorties puis rentrées dans les coussinets. Une fois séché à la serviette, il s'était secoué et était devenu une boule de poils orange flamboyant.
— T'es beau gosse, toi. Comment on va t'appeler ?
Bertrand avait énuméré tous les noms de chats qu'il connaissait — Titi, Roux, Garfield, Simba. Rien ne collait.
— Attends. Félix ?
Il avait repensé au vieux dessin animé qu'il regardait gamin, le mercredi après-midi, chez sa grand-mère à Roubaix, avec un paquet de Chamonix posé sur la table basse. Le chat avait arrêté de se lécher, l'avait regardé, et avait semblé sourire.
— Ça te va aussi. Alors ce sera Félix. Bon, dodo. Demain j'ai un paquet de trucs pourris à régler.
Il s'endormait déjà quand un bruit de raclement l'avait réveillé. Félix, la tête contre le carton, poussait les chatons jusque dans sa chambre. Il avait calé la boîte dans un coin, sauté dedans, regardé Bertrand, et s'était couché autour des petits.
Pendant la semaine où Bertrand avait dû s'absenter — direction Dunkerque pour la douane, puis Lille pour les impôts —, c'est Nadège qui était venue nourrir les bêtes chaque soir en sortant du bureau. Il avait fini par récupérer sa cargaison de bois moyennant une pénalité, mais sans plus de dégâts. Pour les comptes bloqués, l'affaire s'était réglée en deux jours : un agent avait inversé deux chiffres du numéro SIRET, et le blocage était tombé sur son entreprise à lui au lieu d'une autre.
À l'hôpital, sa mère était sortie du coma une semaine plus tard, transférée en chambre normale. Bertrand avait dormi sur le fauteuil relax du service plusieurs nuits. Puis sa convalescence s'était accélérée, les médecins parlaient d'une sortie avant les fêtes de fin d'année.
Côté vie de couple, il avait laissé filer, incapable d'affronter le sujet. Trop de douleur d'un coup. Vers la mi-février, son avocat avait reçu la convocation pour l'audience de divorce. Son ex-femme ne réclamait rien — de toute façon, rien ne lui appartenait, ni l'atelier, ni l'appartement acheté avant leur mariage. Le divorce était passé en une seule audience, entre avocats, en un quart d'heure.
Trois mois avaient filé depuis l'arrivée de Félix et de sa portée dans l'appartement. Ils étaient devenus, tous les quatre, copropriétaires de fait des lieux. Rien ne se décidait sans l'aval du chat, qui régentait la maison comme une gouvernante à l'ancienne.
— Faudrait leur trouver des prénoms, à ces trois-là. Ils sont déjà grands, avait dit Bertrand un soir, en caressant les chatons devenus boules de poils vives.
Félix s'était assis à côté avec un air sérieux, et ils avaient cherché ensemble. Deux heures durant, Bertrand avait égrené des noms trouvés sur Google, le chat approuvait ou fronçait le museau de dégoût. Résultat final : Garfield, roux comme son père, Nono, blanc avec une tache orange entre les oreilles, et Chaussette, un chaton d'un gris étrange qui ne ressemblait à aucun des deux parents.
— Dis, Félix. Je réalise seulement maintenant que c'est toi qui m'as sorti de tout ce merdier, en décembre. J'aurais explosé, sans toi.
Bertrand regardait le chat, les yeux brillants. Félix, couché sur ses genoux, s'était redressé, avait reposé ses pattes sur ses épaules comme ce premier soir, et l'avait fixé de ses grands yeux ambrés. Ils étaient restés ainsi trois bonnes minutes. Puis le chat lui avait donné un coup de langue sur le nez.
Le lendemain, Bertrand avait pris rendez-vous chez son notaire, rue Nationale. Il y avait apporté un dossier bleu contenant l'acte de propriété de l'atelier et les trois années de bilans qu'il avait mis de côté au nom de sa fille — enfin, celle qu'il avait crue sienne — depuis sa naissance : dix-huit mille euros. Il avait signé la clôture du compte, transféré la somme sur un livret ouvert au nom des enfants de sa sœur, à Armentières. Le notaire lui avait tendu l'enveloppe de confirmation ; Bertrand l'avait glissée dans sa poche sans un mot de plus.
Trois semaines après, en sortant de la boulangerie de la rue Esquermoise, il était tombé sur son ex-femme. Elle avait entendu parler du transfert par une cousine commune, et elle voulait comprendre.
— Cet argent, c'était censé être pour Louna.
— Louna n'est pas ma fille. Tu me l'as dit toi-même, en décembre, au téléphone. Je t'ai juste prise au mot.
Elle n'avait rien trouvé à répondre. Bertrand avait remonté la rue vers chez lui, la baguette encore chaude sous le bras, l'odeur du pain se mêlant à celle, plus fraîche, de la pluie qui recommençait à tomber sur les pavés. En arrivant, Félix l'attendait sur le paillasson, assis très droit, la queue enroulée autour des pattes, comme s'il avait deviné l'heure exacte du retour.
