З життя
La chaîne en or de Mamie Solange
Je m'appelle Julien, j'ai trente-quatre ans, je suis plombier-chauffagiste à Angers, et je crois que je vais devoir vivre le reste de ma vie avec cette image dans la tête : ma belle-mère debout dans l'entrée, un chausson à la main, hurlant que si mon frère restait avec « cette folle », il n'aurait plus de mère.
Sauf que ce n'est pas ma belle-mère. C'est ma mère. Et « cette folle », c'est ma femme, Camille.
Je vais essayer de raconter ça honnêtement, même si ça ne me met pas franchement à mon avantage.
Ma mère s'appelle Odile. Elle a soixante-six ans, elle a fait toute sa carrière comme comptable dans une coopérative agricole du côté de Segré, et pour elle, une chose qui « ne sert à rien » est une chose qui doit changer de propriétaire. Point. Elle a élevé mon frère Antoine et moi toute seule après le départ de notre père, en comptant chaque centime, et je pense — je ne l'excuse pas, j'essaie juste de comprendre — que cette manière de tout évaluer en termes d'utilité, c'est resté d'une époque où on n'avait pas le choix.
Ce dimanche-là, on était chez nous, dans notre pavillon à Trélazé, celui qu'on a acheté avec Camille il y a quatre ans. Il pleuvait depuis le matin, un crachin fin qui collait aux carreaux de la cuisine, et le radiateur du couloir faisait ce petit bruit de cliquetis qu'on n'a toujours pas réussi à réparer — ironie du sort, vu mon métier. Camille avait sorti le service à café qu'on ne descend que pour ma mère, celui avec le liseré doré qu'elle a hérité de sa grand-mère, Mamie Solange.
Et là, entre deux gorgées, ma mère a lâché ça comme si elle demandait de reprendre du sucre :
— Camille, tu devrais donner ta chaîne en or à Léa. De toute façon, tu n'as nulle part où la porter.
Léa, c'est ma nièce, la fille d'Antoine. Elle vient d'avoir dix-huit ans, elle rentre en fac de droit à Nantes à la rentrée.
Camille s'est figée, la cafetière suspendue au-dessus de sa tasse. J'ai vu sa main trembler légèrement — pas de la peur, plutôt cette crispation qu'on a quand on encaisse un coup qu'on n'a pas vu venir.
Moi, je dois être honnête : à ce moment-là, mon premier réflexe, ça a été de fixer la nappe. Je ne suis pas fier de le dire, mais c'est l'automatisme de vingt ans de dimanches en famille. Ma mère parle, je me tais, ça passe plus vite. J'avais même une prise électrique démontée devant moi — je bricolais l'interrupteur du couloir — et j'ai eu très envie, l'espace d'une seconde, de me réfugier dedans comme dans un terrier.
— Maman, sérieusement ? a fini par dire Camille, la voix posée mais tendue.
— Bah quoi, a répondu ma mère en reposant sa tasse avec ce petit geste sec qu'elle a toujours. Réfléchis deux minutes. Léa commence sa nouvelle vie. Elle va rencontrer du monde, se faire des relations, elle a besoin d'avoir de l'allure. Ta chaîne, c'est du solide, de l'or ancien, ça a de la gueule sur une jeune fille. Toi, tu la portes sous ton pull, personne ne la voit jamais.
Il faut que j'explique pourquoi cette phrase-là était particulièrement cruelle, même si ma mère, j'en suis sûr, n'a pas mesuré la portée de ce qu'elle disait.
Cette chaîne, c'est la seule chose qui reste de Solange, la grand-mère de Camille, qui l'a élevée après la mort accidentelle de ses parents sur la route de Cholet quand Camille avait sept ans. Solange a été aide-soignante à l'hôpital d'Angers pendant trente-huit ans, elle a pris des gardes de nuit toute sa vie pour payer les études de Camille, et cette chaîne, un maillon torsadé assez épais, c'était le cadeau de son mariage, offert par son mari en 1962. Dans les années difficiles, elle ne l'a jamais mise au clou. Elle disait : « Ça, c'est pour le jour où vraiment on n'a plus le choix. Tant qu'on tient debout, on se débrouille autrement. » Ce jour-là n'est jamais arrivé. Solange est morte dans son sommeil il y a six ans, et Camille a hérité de la chaîne avec un petit mot glissé dans l'écrin : « Porte-la, ma puce. Elle te protégera. »
Camille travaille comme fleuriste, elle tient une petite boutique près des halles, rue Plantagenet. Elle ne l'enlève jamais, cette chaîne. Même sous sa blouse, même les mains dans la terre à préparer les compositions.
— Vous savez très bien d'où vient cette chaîne, a dit Camille, la gorge un peu serrée.
— Oh, arrête avec ton sentimentalisme, a soupiré ma mère en agitant la main. Le souvenir, ça vit dans le cœur, pas dans un bijou. Léa est presque comme une fille pour Antoine et moi, il faut qu'elle démarre bien dans la vie. Toi, tu es assise sur ton or comme une pie sur un trésor, et à quoi ça sert ? Regarde tes mains, d'ailleurs — même pas de manucure.
J'ai enfin réussi à sortir la tête de mon interrupteur.
— Maman, franchement, c'est la chaîne de Camille. Laisse-la où elle est. On peut faire un chèque à Léa, je prends des heures sup ce mois-ci, j'ai un chantier de rénovation à La Meignanne qui…
— Toi, tais-toi, Julien, m'a coupé ma mère avec ce ton qui, depuis que j'ai douze ans, me fait rentrer les épaules. Tu comptes toujours tes sous. Moi je pense à l'image de la famille. Camille vit comme une petite souris de toute façon, autant que son héritage serve à quelque chose.
Et c'est là que Camille a fait un truc que je n'oublierai jamais.
Elle a posé la cafetière. Doucement. Et elle a dit, avec un calme qui, sur le moment, m'a presque fait plus peur qu'une crise de larmes :
— Vous savez quoi, Odile ? Vous avez raison.
Ma mère a eu un sourire satisfait, ce sourire de quelqu'un qui vient de gagner une négociation.
— Ah, enfin un peu de bon sens ! Enlève-la, je l'emballe, j'ai justement pris un écrin avec moi.
Elle a fouillé dans son sac — un cabas en cuir qu'elle traîne partout depuis quinze ans — et en a sorti un écrin en velours bordeaux. Préparé à l'avance. Elle était venue avec, ce dimanche-là, certaine de repartir avec la chaîne.
Camille a dénoué le fermoir. La chaîne a glissé de son cou, elle l'a tenue un instant dans sa paume, et pendant une seconde j'ai cru — je vous jure, j'ai vraiment cru — qu'elle allait la tendre à ma mère.
C'est à ce moment précis que Bagnole est entré dans la cuisine.
Bagnole, c'est notre chien. Un bâtard qu'on a récupéré errant sur le parking d'un Leclerc, à moitié affamé, une oreille arrachée par on ne sait quelle bagarre. On l'appelle comme ça parce que quand on l'a trouvé, il dormait roulé en boule sous une Twingo, et le nom lui est resté — allez savoir pourquoi, mais Camille trouvait ça drôle. Poil hirsute, un œil légèrement de travers, une queue qui ressemble à un vieux plumeau. Il a entendu du bruit et il est venu voir s'il y avait un bout de brioche à récupérer.
Il s'est assis à côté de la chaise de Camille et a posé sa grosse tête sur son genou.
Camille l'a regardé, lui, et pas du tout ma mère.
— Bagnole, viens ici, mon grand, a-t-elle dit d'une voix presque tendre.
Le chien s'est levé, la queue battant contre le pied de la table.
Elle s'est penchée, a passé la chaîne autour de son cou épais, par-dessus son collier en toile élimée, et a refermé le fermoir.
— Voilà, Odile, a dit Camille en se redressant. Vous avez complètement raison. Je n'ai nulle part où la porter. Bagnole, lui, il sort deux fois par jour. Le matin au parc des Justices, le soir sur la promenade le long de la Maine, il y a plein de monde là-bas, des bergers allemands, des cockers, même un caniche royal avec pedigree. Il faut bien qu'il ait de l'allure lui aussi, non ? Il a besoin d'un bon départ dans la vie de chien.
Le silence qui a suivi, je pourrais presque le décrire au décibel près. On entendait la pluie sur le vasistas et le radiateur du couloir qui cliquetait toujours.
Ma mère est restée la main tendue au-dessus de l'écrin vide, la bouche entrouverte. Rien n'en sortait. J'ai vu son cou se marbrer de rouge, puis ses joues, jusqu'à la racine de ses cheveux teints en châtain clair.
Bagnole, sentant qu'on s'occupait enfin de lui, a redressé le poitrail avec un air presque fier, faisant tinter les maillons dorés contre le carrelage quand il a tapé la queue par terre.
Et moi — je l'admets, ça n'est pas glorieux — j'ai éclaté de rire. Pas un petit rire poli. Un fou rire, le genre qu'on n'arrive plus à arrêter, les épaules secouées, les larmes aux yeux, en cachant mon visage dans mes mains parce que je savais que ma mère allait m'en vouloir à vie pour ça.
— Espèce de… tu es complètement folle ! a fini par crier ma mère en se levant si brusquement que sa chaise a raclé le carrelage. Une chaîne en or ! Au chien ! Non mais tu te rends compte de ce que tu viens de faire ?
— Je fais exactement ce que vous m'avez conseillé, Odile, a répondu Camille sans hausser le ton. Je me débarrasse d'un bijou qui ne sert à rien.
Ma mère a attrapé son sac, a manqué renverser sa tasse de café, et s'est précipitée dans l'entrée. Je l'ai suivie — par réflexe, pas par courage — et je l'ai vue se battre avec ses chaussures, puis avec la poignée de la porte.
Et là, elle a lâché la phrase. Celle qui ouvre ce récit.
— Si tu restes avec cette folle, tu n'es plus mon fils !
La porte a claqué si fort que le vieux baromètre accroché dans l'entrée en a tremblé sur son clou.
Je suis resté planté dans le couloir un long moment. Puis je suis retourné dans la cuisine.
Camille était déjà en train de détacher la chaîne du cou de Bagnole, avec des gestes tranquilles, presque tendres. Elle l'a essuyée avec un coin de torchon et l'a remise à son cou, cachée sous son pull.
— Julien, a-t-elle dit sans me regarder. Je sais que c'est ta mère. Je sais qu'elle t'a élevé seule, qu'elle a bossé dur pour vous deux. Je ne lui en veux pas d'être comme elle est. Mais je ne la laisserai plus jamais décider de ce que je porte, ni de ce que je fais de ce qui vient de Solange.
J'ai mis presque une semaine à me décider à rappeler ma mère. Pas parce que j'étais fâché contre Camille — au contraire, plus j'y repensais, plus je me disais que j'aurais dû parler plus fort, avant elle, ce dimanche-là — mais parce que je ne savais pas quoi dire à ma mère sans que ça reparte en dispute.
Finalement, je suis allé la voir un mercredi soir, seul, après le travail, avec une baguette encore tiède achetée en bas de chez elle. Je me suis assis à sa table de cuisine, celle où j'ai fait mes devoirs pendant quinze ans, et je lui ai dit, simplement :
— Maman, je t'aime. Mais Camille est ma femme, et sa vie lui appartient. La chaîne de Solange, c'est à elle de décider ce qu'elle en fait — même si c'est la mettre au chien pour te prouver un point. Si tu veux qu'on continue à se voir, il va falloir que tu arrêtes de nous dire comment vivre.
Elle n'a rien répondu tout de suite. Elle a juste coupé la baguette en deux, en a posé un morceau devant moi, avec du beurre, comme quand j'étais gamin.
Elle n'a plus jamais reparlé de la chaîne. Elle a même, deux mois plus tard, offert elle-même à Léa un bracelet qu'elle avait acheté neuf chez un bijoutier place du Ralliement — six cent vingt euros, elle me l'a dit exprès, comme pour me montrer qu'elle avait compris la leçon sans avoir à le formuler autrement.
Camille porte toujours la chaîne de Solange. Le samedi suivant cette scène, on est allés dîner dans un petit restaurant de poissons au bord de la Maine, celui qu'elle regardait depuis des mois sans jamais oser réserver une table. Elle avait mis sa robe bleu nuit, et la chaîne brillait dessus, bien visible, sans rien pour la cacher.
Bagnole, resté à la maison, a eu droit en compensation à un os à moelle gros comme mon poing.
