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Pense au Livret A du dimanche

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Il pleuvait sur Nantes ce lundi matin de septembre, une pluie fine qui collait aux vitres de l'agence du Crédit Mutuel, boulevard Guist'hau. Sept heures cinquante-cinq. Les employés finissaient leur café dans la salle du fond, la porte automatique venait de s'ouvrir pour la première cliente de la journée.

Elle s'appelait Inès. Personne ne le savait encore.

Elle portait un jean maculé de boue séchée jusqu'aux genoux, un anorak trop grand dont la fermeture éclair ne montait plus, et elle marchait pieds nus sur le carrelage — ses baskets, trouées, pendaient attachées par les lacets à son sac à dos. Un sac militaire, du genre qu'on trouve aux puces du samedi, rapiécé au gaffer noir sur une déchirure. Ses cheveux, blond sale, étaient noués en un chignon fait à la va-vite avec un élastique de bureau. Elle avait vingt-six ans, peut-être vingt-huit — l'âge était difficile à dire sur ce visage-là, buriné par des nuits sans toit.

La caissière du guichet un, Sandrine, a arrêté de compter sa caisse. Un client en costume, venu déposer un chèque, a reculé d'un pas et froncé le nez comme si l'air venait de changer d'odeur. Une mère a resserré la main de son fils et l'a tirée derrière elle, contre le distributeur de tickets.

Inès n'a regardé personne. Elle a traversé le hall, la tête droite, et ses pieds nus laissaient sur le marbre froid de petites empreintes humides qui s'effaçaient derrière elle.

Le vigile, un colosse du nom de Rachid, membre depuis huit ans de la sécurité de l'agence, s'est planté devant elle avant qu'elle n'atteigne le premier guichet libre.

— Mademoiselle, je suis désolé, mais ce n'est pas un endroit pour vous. Il y a un accueil de jour rue de Strasbourg, ils pourront vous aider. Je vais devoir vous demander de sortir.

Elle s'est arrêtée. A inspiré une fois, profondément, comme avant de plonger.

— Je viens juste vérifier le solde de mon compte, a-t-elle dit. C'est tout.

Un rire a fusé du fond de la salle — étouffé, mais audible.

— Votre compte ? a répété Rachid, sourcils levés. Mademoiselle, arrêtez ça tout de suite. Vous n'avez pas de compte ici. Je vous demande de partir avant d'avoir à vous faire sortir.

— J'ai un compte, a-t-elle répété, sans monter le ton, mais quelque chose dans sa voix a fait taire les rires. Et j'ai le droit de savoir ce qu'il y a dessus.

Le brouhaha a repris, plus bas, plus mordant.

— Elle s'est trompée de porte, celle-là.

— Faut appeler quelqu'un avant que ça dégénère.

— Regarde ses pieds, c'est dégoûtant.

Un homme en costume gris a sorti son téléphone, comme pour filmer. Une vieille dame a serré son sac Longchamp contre sa poitrine. Personne n'a proposé une chaise.

Inès n'a pas bougé. Elle n'a pas pleuré, n'a pas crié, n'a pas baissé les yeux. Elle attendait, le regard fixé sur la porte vitrée du bureau du fond, celle avec la plaque dorée.

C'est là qu'il est sorti : Bertrand Lacaze, directeur d'agence. La quarantaine bien tassée, une brioche naissante sous une chemise Façonnable repassée de la veille, les cheveux gominés en arrière, une Rolex — fausse, disait-on dans le couloir du personnel — au poignet gauche.

— Qu'est-ce qui se passe ici ? a-t-il lancé, agacé, comme si on venait d'interrompre une visioconférence importante.

Rachid a désigné la jeune femme.

— Elle prétend avoir un compte chez nous, monsieur.

Bertrand a toisé Inès de haut en bas, lentement, s'attardant sur les pieds nus, sur l'anorak déchiré, sur le sac au gaffer. Un sourire condescendant a étiré sa bouche.

— Vous avez un compte, a-t-il répété, presque amusé. Numéro de compte ? Pièce d'identité ?

Elle a fouillé dans la poche intérieure de son anorak — celle qui fermait encore — et en a sorti une carte plastifiée, écornée aux angles, presque effacée à force d'avoir été manipulée. Une carte d'identité française. Le nom lisible malgré tout : Inès Vasseur.

Bertrand l'a prise du bout des doigts, comme s'il craignait de se salir, et l'a tendue à Sandrine.

— Vérifiez ça. Rapidement, s'il vous plaît, qu'on en finisse.

Sandrine a tapé le nom dans le logiciel. Trois secondes. Puis dix. Puis son visage a changé — les sourcils qui se lèvent, la bouche qui s'entrouvre.

— Monsieur… Lacaze. Il faut que vous voyiez ça.

Bertrand a contourné le comptoir avec l'air de quelqu'un qui perd son temps. Il s'est penché vers l'écran. Le silence dans la salle est devenu total ; même le distributeur de tickets, quelque part derrière, a semblé retenir son cliquetis habituel.

Le compte affiché n'était pas un compte courant classique. C'était un compte-titres ouvert depuis onze ans, lié à un contrat d'assurance-vie et à un portefeuille d'actions hérité — le nom du bénéficiaire d'origine, en note interne, était celui d'un certain Marc Vasseur, décédé, ancien actionnaire fondateur d'une chaîne de conserveries bretonnes revendue en 2019. Le solde consolidé affichait un montant à sept chiffres. Trois cent quatre-vingt-douze mille euros, précisément, rien que sur le compte courant relié.

Bertrand s'est redressé. Sa cravate, soudain, lui a semblé trop serrée.

— C'est… c'est impossible, a-t-il bredouillé. Il doit y avoir une erreur de saisie.

— Il n'y a pas d'erreur, a dit Inès, toujours aussi calme. Mon père est mort il y a deux ans. J'ai passé dix-huit mois à l'hôpital psychiatrique de Saint-Jacques après l'accident qui l'a tué — j'étais dans la voiture. Ma tante a géré ma tutelle pendant ce temps, et mal géré, disons-le comme ça. Je suis sortie il y a six semaines. Sans appartement, sans clés, sans rien d'autre que cette carte et l'adresse de cette agence, parce que c'est celle où mon père a toujours eu ses comptes. J'ai dormi Porte de Talensac, puis square Élisa-Mercœur, en attendant d'avoir le courage de franchir cette porte-là.

Elle a désigné, d'un geste du menton, l'entrée vitrée derrière elle.

— Je ne suis pas venue demander l'aumône, monsieur Lacaze. Je suis venue vérifier que mon argent était encore là, parce que ma tante a essayé, deux fois, de faire virer des fonds vers un compte au Luxembourg sans mon accord. Vous devriez avoir une alerte de blocage dans mon dossier. Vérifiez.

Sandrine a cliqué encore. Une pastille rouge est apparue à l'écran : compte sous surveillance renforcée, tentative de virement suspecte signalée le 14 juillet.

Dans la salle, plus personne ne riait. L'homme au costume gris a rangé son téléphone sans un mot. La vieille dame au sac Longchamp fixait le carrelage. La mère qui avait tiré son fils en arrière le tenait toujours par la main, mais elle avait desserré l'étreinte, presque honteuse.

Bertrand a tenté de reprendre contenance, la voix un ton trop haut :

— Mademoiselle Vasseur, je… toutes mes excuses, il y a eu un malentendu regrettable. Venez, je vous en prie, passons dans mon bureau, nous allons régler ça immédiatement, avec un café, si vous voulez, ou —

— Je ne veux pas de café, a coupé Inès. Je veux mon dossier de tutelle complet, le relevé des mouvements des deux dernières années, et le nom de l'avocat qui a validé les procurations signées par ma tante pendant mon hospitalisation. Aujourd'hui.

Un silence. Dehors, un bus de la ligne C6 freinait avec ce grincement caractéristique qu'on entend depuis l'agence chaque matin. Quelqu'un, dans la file, a enfin tiré une chaise et l'a poussée vers elle. Elle ne s'est pas assise tout de suite.

Bertrand a envoyé Rachid chercher le dossier physique aux archives du sous-sol — il a fallu vingt minutes, pendant lesquelles Inès est restée debout, immobile, pieds nus sur le marbre, refusant toujours la chaise, refusant le café, refusant même une paire de chaussettes que Sandrine, gênée, avait sorties de son sac à main.

Quand le dossier est arrivé, elle l'a feuilleté elle-même, page par page, sans se presser. Elle a trouvé ce qu'elle cherchait à la douzième page : une procuration bancaire datée de mars, signée d'une écriture qui n'était manifestement pas la sienne, avec une fausse mention « en présence de la mandante », alors qu'elle était encore hospitalisée ce jour-là — le registre de l'établissement de Saint-Jacques le prouverait, elle le savait, elle avait déjà demandé une copie la semaine précédente, par précaution.

Elle a sorti son téléphone, un vieux modèle à l'écran fêlé, et composé un numéro qu'elle connaissait par cœur : celui de Maître Delvaux, l'avocat que son père avait toujours employé pour les affaires de la conserverie, avant la vente. Elle l'a mis sur haut-parleur, en plein milieu du hall.

— Maître Delvaux ? C'est Inès Vasseur. Je suis à l'agence du Crédit Mutuel, boulevard Guist'hau. J'ai le dossier de tutelle sous les yeux, et il y a une procuration falsifiée datée de mars. Je veux porter plainte contre ma tante dès aujourd'hui, et je veux la révocation immédiate de toutes ses habilitations sur mes comptes. Pouvez-vous venir avec les papiers de résiliation ? Je ne bouge pas d'ici tant que ce n'est pas signé.

La voix de l'avocat, un peu grésillante, a confirmé qu'il arrivait dans la demi-heure.

Bertrand, debout à côté d'elle, s'essuyait discrètement le front avec un mouchoir en papier tiré de sa poche.

Quand Maître Delvaux est arrivé, chemise froissée d'avoir couru depuis son cabinet de la rue Crébillon, il a posé sur le comptoir une chemise cartonnée bleue et un stylo. Inès a signé chaque page debout, sans s'asseoir, la main ferme malgré les cernes sous ses yeux. La révocation de la tutelle de sa tante. La demande de blocage définitif des accès externes au compte. La plainte pour faux et usage de faux, transmise dans la foulée au commissariat du quartier Bretagne.

Trois jours plus tard, sa tante — Corinne Vasseur, cinquante-trois ans, employée dans une agence immobilière de Rezé — a reçu la convocation à son domicile. Elle s'est présentée à l'agence du Crédit Mutuel deux semaines après, furieuse, exigeant de parler à Bertrand, prétendant avoir « toujours agi dans l'intérêt de sa nièce ». Elle est restée plantée devant le comptoir, son dossier sous le bras, pendant que Sandrine, sur instruction écrite d'Inès versée au dossier, refusait tout accès et toute information la concernant. Corinne est repartie sans un mot, la porte vitrée se refermant derrière elle avec ce même claquement doux qu'à l'entrée d'Inès, trois semaines plus tôt.

Inès, elle, a loué un studio rue Fouré, près du Jardin des Plantes, une semaine après sa première visite à l'agence — un petit deux-pièces avec une fenêtre qui donne sur un tilleul. Elle a gardé, encadrée sur son bureau, la copie de la première page du dossier de tutelle, celle où l'on peut encore lire, en marge, l'annotation manuscrite de Maître Delvaux : *procuration invalidée, dossier clos le 22 septembre*.

Elle n'est jamais retournée voir Bertrand Lacaze pour lui dire qu'elle lui pardonnait, ni pour lui faire de reproches. Elle a simplement changé d'agence, ouvert un nouveau compte au Crédit Agricole de la place Royale, et fait virer là-bas, en un seul mouvement, les trois cent quatre-vingt-douze mille euros restants.

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