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# Roses jaunes à Belleville
L'arbre de Noël d'entreprise du mari tombait toujours le troisième vendredi de décembre. Cette année-là, ils avaient loué tout le rez-de-chaussée d'un restaurant du bord de Seine, avec vue sur le quai enneigé, des serveurs en gilet bordeaux et un vestiaire qui sentait les manteaux mouillés et les parfums des autres. L'invitation était pour les salariés accompagnés — dans le mail des RH, ils l'avaient écrit en gras, deux fois, pour que personne n'ait de doute.
Margaux se tenait à l'entrée, l'invitation ouverte sur son téléphone, et regardait la fille de l'accueil faire défiler la liste des invités du doigt, plisser les yeux, puis lever le regard tour à tour vers elle, vers Nicolas, et vers Chantal, qui venait de déboutonner sa doudoune et inspectait le hall d'un air de propriétaire.
— Vous êtes trois ? demanda la fille. Sur la liste, il y a monsieur plus une personne.
Nicolas eut ce sourire que Margaux savait depuis longtemps reconnaître : celui qui annonçait qu'il allait manœuvrer pour que tout se passe « à sa façon, sans scène ».
— C'est ma mère, dit-il. Juste pour un moment. Elle restera tranquille, elle mangera un dessert.
— Voilà, ajouta Chantal. Je ne suis pas une inconnue, quand même, je suis sa mère.
Margaux se détourna vers le portant, faisant mine d'ajuster son écharpe. Une seconde, elle serra les mâchoires si fort qu'elle sentit une douleur lui traverser la tempe. Elle savait comment ça finirait. Toujours pareil. D'abord la mère de Nicolas glissait une remarque, puis lui se mettait à justifier, puis il souriait à qui il fallait, puis tout le monde faisait comme si c'était normal. Et elle restait là, à côté, sentant quelque chose s'éteindre en elle, comme si on fermait un robinet, doucement.
La fille disparut dans l'arrière-salle, revint une minute plus tard avec sa responsable, qui jeta un œil au trio, soupira, et tendit trois bracelets en papier. Nicolas remercia avec un soulagement tel qu'on aurait dit qu'il venait de décrocher une promotion. Chantal prit son bracelet, l'examina avec intérêt et dit à Margaux :
— Tu vois, ma fille, tout s'arrange. Il suffit de savoir parler aux gens, pas de rester plantée là avec une tête de six pieds de long.
Margaux ne répondit pas. Elle sentit le bracelet, pourtant en papier, devenir soudain trop serré à son poignet. Ils entrèrent dans la salle principale. Au centre trônait un immense sapin, et à côté, un photographe montait son trépied. Des enceintes sortait une version entraînante de « Last Christmas », mais si faible que personne ne dansait, chacun faisant comme s'il ne l'entendait pas. Près du buffet, ça sentait la viande rôtie et la cannelle. Par les fenêtres, de l'autre côté du fleuve, les lumières de la ville se diluaient dans la neige mouillée.
Nicolas passa aussitôt en mode entreprise : dos droit, « salut » plus sonore, tapes sur l'épaule, blagues rapides dont il riait le premier. Avec ses collègues, il était différent. Sûr de lui. Net. Comme celui que Margaux avait connu quatre ans plus tôt, quand il déposait des roses jaunes devant sa porte — les oranges, disait-il, faisaient prétentieux, et les rouges, banal. Avant qu'ils n'emménagent ensemble. Avant que sa mère ne prenne l'habitude de passer chez eux un dimanche sur deux.
Chantal regardait autour d'elle, l'œil brillant. Elle redressa la cravate de Nicolas, chassa une poussière invisible sur son épaule, puis lança, assez fort pour que tout le monde entende :
— Alors, mon grand, montre à maman comme on t'apprécie ici.
Quelqu'un pouffa nerveusement à côté. Margaux prit un verre de jus d'orange sur un plateau, alors qu'elle aurait voulu du vin, et en but une gorgée. Le jus était tiède, trop sucré, laissait une pellicule collante sur la langue. Elle resta près de la fenêtre à compter mentalement les heures qu'il restait. Trois, tout au plus, s'ils partaient avant le dessert.
Nicolas avait disparu quelque part, en discussion avec la directrice commerciale, puis avec un type de la logistique. Il réapparut près de Margaux, la prit par le coude et l'entraîna vers le sapin.
— Photo d'entreprise, dit-il. En famille, pour les conjoints. Viens.
— Tu veux vraiment que je pose avec elle ? demanda doucement Margaux.
— C'est juste une photo. Ne fais pas de drame.
Ils rejoignirent le photographe. Autour du sapin s'était déjà rassemblé un petit groupe : des salariés avec leurs conjoints, quelques enfants, un couple du service juridique qui se tenait la main. Le photographe fit signe de se rapprocher, le cadre n'était pas bon. Chantal se glissa entre Margaux et Nicolas, comme si c'était sa place naturelle. Elle rit, faisant tinter ses boucles d'oreilles.
— Alors, mon grand, maman doit être au milieu, c'est évident.
Margaux fit un pas de côté pour lui laisser la place. Chantal tendit alors la main et rajusta le col du chemisier de Margaux. Lentement, avec soin, comme on arrange un objet en vitrine.
— Ne t'en fais pas, ma fille, dit-elle, mais pas sur un ton pour la réconforter — sur un ton pour que les autres entendent. À côté de toi, j'ai l'air d'une vieille dame. Il faudrait que tu t'occupes davantage de ta peau. À ton âge, ça ne pardonne plus tout seul.
Le photographe resta figé, le doigt sur le déclencheur. Quelqu'un à côté s'étouffa avec son vin. La femme de la comptabilité, la plus proche, recula d'un pas, comme si elle venait de se trouver trop près d'une dispute qui ne la regardait pas. Nicolas eut un rire bref, nerveux, et dit :
— Maman plaisante.
Ce « maman plaisante » sonna pire que tout le reste. C'était exactement ce qu'il disait chaque fois qu'il n'avait pas le courage de dire un mot à sa mère. Margaux sentit le rouge lui monter. Pas de honte. De colère. Le sang lui affluait au visage, aux oreilles, au bout des doigts.
— Je ne plaisante pas, sourit Chantal. Je lui donne un bon conseil. Parce qu'après, elle pleurera que les plus jeunes sont mieux.
Le photographe s'éclaircit la gorge et prit la photo. Margaux ne regardait pas l'objectif. Elle regardait Nicolas, qui souriait encore, comme si on lui tenait les coins de la bouche avec des épingles invisibles.
Clic. Flash.
Et alors Margaux fit quelque chose qu'elle n'avait pas prévu. Elle retira le bracelet en papier de son poignet, le posa sur le bord d'un plateau près du buffet, et se dirigea vers le vestiaire. Elle ne courait pas. Elle marchait d'un pas normal. Elle récupéra son manteau auprès du vestiaire, laissa deux euros parce qu'elle n'avait pas de monnaie, et sortit dans le froid.
Nicolas la rattrapa au passage piéton. La neige tombait maintenant, dense et mouillée, collant aux chaussures. Il lui attrapa la manche.
— Margaux, qu'est-ce que tu fais ? Les gens ont vu. Ma mère t'aime bien, elle sait juste pas le dire, tu dois la comprendre.
— Lâche-moi, dit-elle doucement.
— Elle a son âge, elle parle comme ça, c'est tout. Toi tu es adulte, n'en fais pas un drame. Ne la contredis pas, et tout ira bien.
— Retourne auprès de ta mère, Nicolas. Elle doit déjà pleurer que tu l'aies laissée seule parmi des inconnus.
Elle ne pleurait pas. Margaux le savait. Elle devait être debout près du sapin, en train de prendre un troisième petit-four, racontant à la femme d'un collègue de la compta que « cette fille a toujours été trop susceptible ».
Margaux monta dans le dernier bus de la ligne 96. Assise près de la fenêtre, elle regardait les rues enneigées et sentait peu à peu son visage cesser de la brûler. Le bus cahotait sur les pavés, et à côté d'elle, sur le siège voisin, quelqu'un avait laissé un prospectus de pizzeria. Elle le prit, le plia en quatre, pour occuper ses mains.
Dans l'appartement — son appartement à lui, loué trois ans plus tôt à son nom, auquel elle n'avait fait que contribuer, parce que c'était « plus simple pour le bail » — elle retira ses chaussures, se versa de la vodka dans un verre à moutarde parce que les verres à pied étaient au lave-vaisselle, et s'assit par terre dans la cuisine, adossée au réfrigérateur. Elle avait trente-six ans. Rien que ça, et tant que ça. Par la fenêtre, le voisin promenait son chien, un petit bâtard qui faisait pipi contre chaque poteau les uns après les autres. Margaux le regardait faire et pensait qu'elle aimerait pouvoir avancer comme ça, tout simplement, sans se retourner pour vérifier si quelqu'un l'observait.
Nicolas rentra après une heure du matin. Dans l'entrée, il mit longtemps à enlever ses chaussures, puis vint dans la cuisine, ouvrit le frigo, le referma, se servit un verre d'eau du robinet. Il alluma la lumière et vit Margaux.
— Tu es là ? demanda-t-il.
— Je suis là.
— Tu as réfléchi ?
— Non.
— Alors peut-être que demain tu pourrais t'excuser auprès de maman. Tu l'appelles, tu dis que c'était les nerfs, que tu regrettes.
Margaux se releva du sol. Ses genoux étaient engourdis. Elle le regarda, sa cravate impeccablement nouée, que sa mère avait redressée dans la soirée, et comprit soudain qu'elle n'aimait plus cet homme depuis longtemps. Pas comme il aurait fallu. Peut-être pas du tout.
— Je n'appellerai pas, dit-elle. Et je ne reviendrai plus à votre arbre de Noël.
— C'est notre arbre de Noël, corrigea-t-il avec insistance.
— Non, Nicolas. C'est le tien et celui de ta mère. Moi, j'y étais une invitée. Et maintenant, je ne veux même plus l'être.
Le lendemain matin, elle fit son sac. Un grand, de sport, avec le logo d'une salle de fitness où elle était allée trois fois avant de comprendre qu'elle n'avait pas le temps. Dans le sac : quatre culottes, une brosse à dents, un chargeur, un ordinateur portable, des papiers, deux pulls, un jean, une trousse de toilette. Des chaussures de rechange, parce que c'était l'hiver. Elle posa son alliance sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, à côté d'un bocal de cornichons que la mère de Nicolas avait apporté en novembre. Elle ne laissa aucun mot.
Elle appela une collègue qu'elle n'avait pas vue depuis un an et lui demanda si elle pouvait dormir chez elle deux semaines. Un silence, au bout du fil. Puis :
— Donne-moi l'adresse, je viens te chercher. Sors juste avant qu'il se réveille.
Le taxi arriva dix-neuf minutes plus tard. Margaux attendait à l'arrêt sous l'immeuble, et la neige continuait de tomber, de plus en plus fine à mesure que les minutes passaient, comme si la ville soufflait la dernière couche de la nuit. Le chauffeur lui jeta un regard interrogateur, mais ne dit rien. Rue de Belleville, elle indiqua l'adresse sur son téléphone. Ils descendirent.
Deux semaines plus tard, elle trouva par une agence un studio à Belleville, à son seul nom, avec un bail où ne figurait qu'elle. Vingt-huit mètres carrés, quatrième étage sans ascenseur, loyer de sept cent quatre-vingt-dix euros, cuisine affreuse, mais une chambre séparée avec une fenêtre côté est. Elle le loua aussitôt. Paya la caution avec les économies qu'elle gardait sur un compte « vacances 2026 ». Il lui resta exactement cent cinquante euros jusqu'au prochain salaire. Elle survivrait.
Nicolas appela tous les jours pendant les deux premières semaines. Puis un jour sur deux. Puis il se mit à écrire des messages. Margaux les lisait, ne répondait pas.
Une fois, il écrivit : « Tu as tout planifié. Tu as fait exprès de créer une scène pour avoir un prétexte pour partir. »
Elle ne répondit pas. Elle savait que c'était son mécanisme : quand quelque chose se brisait, il fallait trouver un coupable. Il en trouvait toujours un. Le plus souvent, c'était elle.
Dans le studio, il n'y avait pas de sapin. Margaux acheta chez Casino une guirlande solaire, parce qu'elle passait en caisse pour un plaid, et l'accrocha au-dessus du lit. Pas parce que c'était Noël. Parce qu'elle voulait sa propre lumière.
Le soir du réveillon, elle reçut un colis de Nicolas. Le livreur se tenait devant la porte avec un carton noué d'un ruban rouge. À l'intérieur, une crème à la vitamine C, un appareil de massage facial, une crème contour des yeux — et un bouquet de roses jaunes, les mêmes qu'il déposait autrefois devant sa porte, sauf qu'elles venaient maintenant d'une station-service, déjà un peu flétries sur les bords des pétales. Une carte, écrite de la main de sa mère : « Maman a choisi les produits. Elle dit que ça finira par t'aider. Les roses, c'est de moi, pour que tu te souviennes de comment c'était au début. »
Margaux posa le carton sur le rebord de la fenêtre et le contempla une minute comme quelque chose qui n'aurait pas dû exister. Elle sortit les roses, les examina à la lumière — trois pétales déjà bruns sur les bords — et les remit parmi les produits de beauté. Puis elle emballa le tout, commanda un coursier pour le retour, et dans le champ « retour à l'expéditeur », inscrivit l'adresse de l'appartement où il vivait désormais seul avec sa mère, et son prénom à lui. Elle ajouta un mot :
« Aidez-vous d'abord vous-mêmes. Je rends aussi les roses — elles ne vont pas avec cet appartement. »
Elle l'envoya.
Le jour de Noël, elle alla dans un café au bord de la Seine, celui où on ne va pas avec sa mère, mais seule avec soi-même. Elle commanda un thé à la canneberge et une tarte aux pêches. Elle paya par carte. Près de la fenêtre, derrière laquelle tournoyaient des mouettes, elle ouvrit l'application de sa banque et trouva le virement automatique : « virement pour Nicolas – contribution au loyer, montant 750 € ». Elle se souvint comment ça avait commencé — deux ans plus tôt, quand elle avait emménagé dans son appartement loué à lui, et qu'il avait dit que puisque le bail était à son nom, autant qu'elle lui verse sa part directement, pour « ne pas compliquer les choses avec un compte commun ». Elle avait accepté, parce que c'était plus simple à l'époque. Maintenant l'appartement lui était resté, et le virement continuait chaque mois, comme une habitude plus forte que la rupture.
Elle fit glisser son doigt vers la droite. Le virement disparut.
Puis elle supprima son numéro.
Dans la poche de son manteau, tout au fond, elle retrouva une vieille fleur en papier crépon d'un ancien restaurant — un souvenir d'il y a des années, d'un dîner où Nicolas lui avait offert pour la première fois des roses jaunes, et où elle avait glissé dans sa poche cette fleur de table en papier, la trouvant drôle et charmante. Elle était maintenant fanée, froissée, tout à fait différente d'alors. Elle s'approcha de la poubelle près de l'entrée du café et la jeta avec le ticket de caisse. Elle ne se retourna pas pour vérifier si elle était bien tombée dedans.
Puis elle sortit sur le quai enneigé, sourit à une mouette qui la regardait, et marcha droit devant elle, vers le pont, sans plus se retourner sur personne.
