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La panthère du cabanon
Il devait être dans les six heures du soir quand Solange a entendu du bruit derrière la remise. Un genre de couinement aigu, presque mécanique. Elle a posé son sécateur, s’est essuyé les mains sur son tablier et a poussé la porte en bois gondolée par le soleil du Luberon. À l’intérieur, entre deux vieux pots de peinture et une caisse de tomettes que feu son mari n’avait jamais posées, une chatte tigrée allaitait trois boules de poils encore aveugles. La mère l’a regardée droit dans les yeux. Ni peur, ni agressivité. Juste une fatigue immense et une dignité minérale. Solange a refermé doucement la porte et elle est restée une bonne minute le dos contre le battant. Soixante-quatorze ans, veuve depuis six, les enfants à Paris, les petits-enfants qui grandissaient en neuf mois sur des photos WhatsApp. Et voilà qu’une inconnue s’installait dans son cabanon comme si tout était normal.
Le lendemain matin, elle est descendue au village. Elle a acheté des boîtes chez le véto d’Apt et elle a fait cuire un peu de blanc de poulet. La pâtée, elle la posait devant la porte entrouverte. La chatte ne bougeait pas tant qu’elle n’avait pas fait trois pas en arrière. Elles ont passé une semaine comme ça, à s’observer. Solange se surprenait à guetter le moment où elle pourrait ressortir au jardin. Pour la première fois depuis des années, il y avait une urgence douce dans ses journées. Quelqu’un l’attendait. Pas par devoir, pas par habitude, mais par besoin vital. Le dixième jour, quand elle est venue avec le poulet du soir, les chatons étaient seuls. La mère avait disparu. Solange a attendu jusqu’à la nuit. Puis jusqu’au matin suivant. Rien. Dans la caisse, les trois petites choses commençaient à trembler de faim. Alors elle a fait ce qu’elle n’avait pas fait depuis trente ans. Elle a écrasé des croquettes dans du lait tiède, elle a retrouvé un vieux biberon à confiture dans le placard et elle s’est installée sur un cageot retourné pour nourrir ces orphelins un par un.
C’est Madame Arnaud, la voisine de la bastide d’à côté, qui est passée voir si elle avait encore du romarin. Elle a jeté un œil dans la cuisine, a vu l’installation – la caisse, les linges, le lait – et elle a levé les sourcils.
« Vous allez tous les garder ?
— Pour l’instant je les sauve. Après on verra.
— Méfiez-vous, Solange. Moi aussi je disais ça avec le chien du pauvre Louis. Résultat, il est encore dans mon salon et il pète sur le canapé depuis cinq ans. »
Solange a ri mais elle savait bien que le problème était réel. Les petits-enfants venaient en août. Céleste était allergique aux poils longs. Et puis les frais de véto, à la retraite, ça compte. Le matin suivant, elle a appelé la SPA de Cavaillon. Une dame très gentille lui a expliqué qu’il y avait de la place, mais il fallait attendre une petite semaine. Solange a dit d’accord, elle a noté la date et elle a raccroché avec un poids bizarre dans la poitrine.
Cette nuit-là, elle n’a pas bien dormi. Elle s’est levée vers six heures, la lumière était encore laiteuse derrière les cyprès. Elle est sortie en robe de chambre pour respirer un peu. Et c’est là qu’elle l’a vue. La chatte tigrée était assise au portail. Sale, amaigrie, le poil hérissé par endroits comme si on l’avait mordue. Et à côté d’elle, un chaton roux complètement hétéroclite. Trois mois tout au plus. Une oreille déchirée, la patte arrière droite qui pendouillait bizarrement. La tigrée s’est levée, elle est venue se frotter contre les chevilles de Solange et elle a miaulé. Un son bref, impérieux. Pas une supplique. Plutôt comme un ordre donné à une égale : regarde ça, et occupe-t’en. Avant que Solange ait eu le temps de réagir, la chatte a fait demi-tour et elle est repartie vers le petit chemin de terre qui longe la propriété. Elle s’est arrêtée au bout, elle s’est retournée. Elle attendait clairement qu’on la suive.
Solange a enfilé ses sabots sans même réfléchir. Elles ont marché comme ça presque trois cents mètres, la chatte en éclaireur, le roux clopinant derrière. Le chemin grimpait vers la vieille ferme des Estienne, abandonnée depuis que le fils aîné était monté à Lyon pour travailler chez un promoteur. La bâtisse se dégradait sous les ronces. Sous ce qui restait du perron, dans une excavation qui sentait le moisi, il y avait une portée de chatons. Sales, les yeux collés, les côtes saillantes sous une peau où grouillaient les puces. Trois autres. La chatte s’est assise, a regardé Solange, puis a regardé les chatons. Son expression disait très exactement : voilà, j’ai fini le recensement, tu fais quoi maintenant ? Elle n’avait pas l’air d’en douter une seule seconde. Comme si elle avait enregistré, pendant les dix jours où Solange lui apportait à manger, que cette humaine-là était le seul terminal disponible du réseau de sauvetage local. Trois cents mètres. Elle avait localisé cette autre portée à trois cents mètres. Des orphelins qui n’étaient même pas les siens, probablement ceux d’une autre femelle disparue, et elle s’était dit : je connais quelqu’un.
Solange est rentrée chez elle en portant le roux contre sa poitrine. La chatte tigrée trottinait à côté. Derrière, dans une vieille cagette, les trois rescapés de la ferme des Estienne couinaient faiblement. Elle a tout installé dans la véranda, sur des serviettes propres, avec des bols et une bouillotte enveloppée d’un torchon. La tigrée s’est couchée au milieu des six, comme si elle les avait toujours eus. Le roux a calé sa tête contre son flanc. Les autres ont rampé jusqu’à trouver un peu de chaleur. La chatte s’est mise à ronronner, un bruit de vieux moteur mal réglé, et Solange s’est assise dans le fauteuil en rotin en se demandant à quel moment exactement elle avait perdu le contrôle de la situation.
Quand Madame Arnaud est repassée pour son romarin, elle n’a même pas eu la force de faire une remarque. Elle a juste regardé la scène, les six chatons endormis, la mère et ses adoptés, et elle a dit :
« C’est ferme et sans rémission, ce genre de bête. Ça vous choisit une fois, et c’est fini. »
Solange a hoché la tête. Elle avait déjà l’impression d’être la seule à ne pas l’avoir compris immédiatement.
Les jours suivants, elle a téléphoné à sa fille. Elle lui a expliqué l’idée, un peu honteuse mais déterminée. Une annonce sur le site de la mairie, une autre chez le véto, quelques photos postées par la nièce sur les réseaux. Le roux avait besoin d’antibiotiques à cause de cette sacrée patte qui s’infectait. Les trois des Estienne avaient la teigne ou quelque chose d’approchant qui nécessitait des bains de bétadine et une patience de bénédictin. La SPA de Cavaillon l’a rappelée, elle a dit qu’elle rappellerait plus tard, qu’elle avait un imprévu. L’imprévu durait depuis trois semaines.
Les premiers à partir furent deux des chatons gris de la ferme. Une jeune kiné d’Avignon est venue un samedi matin, elle les a regardés, elle les a pris contre sa joue, et elle a dit : ceux-là, je vous les enlève tout de suite parce que sinon je pleure. Le troisième des Estienne est parti chez le fils de Madame Arnaud, celui qui avait une maison à Roussillon avec un grand jardin. Solange voyait son petit troupeau diminuer sans soulagement véritable. Comme si on lui arrachait une part d’un projet qui la portait depuis des semaines. Les trois de la première portée restaient. Et le roux. Et la mère. Cinq en tout. Cinq, c’était un chiffre impossible à justifier, un chiffre qui ferait lever les yeux au ciel à son fils quand il arriverait en août. Elle a pourtant continué à trouver des excuses à ceux qui se présentaient. Trop bruyants, ceux-là. Un studio, pas possible. Un chien qui grognait, danger. La vérité était plus simple : elle n’arrivait pas à s’en séparer. Pas complètement.
Un soir de juillet, son gendre l’a appelée. Céleste avait eu une discussion avec son allergologue, il y avait un nouveau traitement, moins agressif, et elle voulait absolument venir passer les vacances chez sa mamie. C’est-à-dire qu’elle était prête à tenter le coup avec les chats. En août, la famille a débarqué. Sylvain, le fils aîné, a posé son sac dans l’entrée, a regardé les cinq chats alignés sur le canapé de la véranda comme une collection de sphinx, et il a simplement demandé :
« Maman, tu es sûre ?
— Sûre de quoi ?
— Que c’est raisonnable. Cinq.
— Tu te souviens de ce que tu disais quand vous étiez petits et que vous rameniez des lézards vivants dans la baignoire ? Tu disais : c’est la vie, maman, on a assez de place pour la vie.
— J’avais sept ans.
— Et moi, j’en ai soixante-quatorze. J’ai assez de place. »
Il n’a pas insisté. Il a même souri d’un drôle d’air en regardant le roux grimper sur le dossier du canapé avec sa patte réparée et son oreille en drapeau.
La dernière semaine d’août, quand les enfants sont repartis, la maison n’était plus silencieuse. Pas le silence d’avant, en tout cas. Celui des années vides. Il y avait le bruit des griffes sur le carrelage, le choc sourd d’une baballe en mousse roulée sous le buffet, les ronflements légers d’une tribu de chats endormis dans le panier géant qu’elle avait fini par acheter sur internet. La tigrée ne s’appelait toujours pas, Solange n’avait jamais été douée pour les noms de chat. Mais le matin, quand elle buvait son café sur la terrasse, celle-ci sautait sur la table, s’asseyait en face d’elle et la fixait avec son calme impérieux. Solange avait compris le message depuis longtemps. Un jour, cette chatte avait pris une décision. Elle avait estimé qu’une vieille femme seule avec une remise et un jardin constituait un endroit viable. Elle n’avait pas seulement demandé l’hospitalité. Elle avait exigé qu’on ouvre la porte plus grand, pour d’autres, pour ceux qui ne trouveraient jamais le chemin tout seuls. Et la vieille femme avait obéi.
Un matin d’octobre, Madame Arnaud est passée avec un cageot de figues trop mûres. Elle a regardé le panier collectif, les cinq silhouettes emmêlées, les bols alignés près du vaisselier.
« Finalement, vous avez tout gardé.
— La mère est contremaître, vous savez. Elle gère les effectifs. Je ne fais qu’exécuter.
— Et vous êtes bien, là-dedans ?
— Plus que je ne l’ai été depuis très longtemps. »
La voisine a posé les figues sur la table, elle a pris une chaise, et elles sont restées un moment à regarder le chaton le plus petit lécher l’oreille du roux comme s’il astiquait un meuble précieux. Solange a souri. Dehors, le mistral faisait danser les branches du grand tilleul. Mais à l’intérieur de la véranda, il y avait juste une chaleur calme et têtue, et six respirations paisibles qui s’accordaient dans l’air du matin.
