З життя
Le menu des soixante ans de Josette
Ce samedi-là, je me suis levée avec une boule dans l’estomac. Pas une boule d’angoisse — plutôt une boule de fatigue, de celles qui s’installent quand on sait que la journée va durer douze heures et que chaque heure aura un ordre à suivre. Josette, ma belle-mère, fêtait ses soixante ans. Soixante ans. Et depuis six semaines, la maison de Montreuil vivait au rythme de cette date comme si on préparait le 14 Juillet.
Michel, mon mari, est passé sous la douche avant moi. Je l’entendais siffler depuis la salle de bains, insouciant. Lui, sa mère pouvait lui demander n’importe quoi, il répondait « oui maman » avec la même voix que pour prendre un café au comptoir. Il ne voyait pas ce que ça me coûtait. Ou il faisait semblant de ne pas voir.
Quand je suis descendue à la cuisine, le plan de table traînait sur la toile cirée depuis la veille. Josette l’avait retouché au feutre rouge : la tante Colette à gauche, Monique la voisine près de la fenêtre, les enfants dans le salon avec la petite table basse. Moi, j’étais marquée d’une croix à côté de la porte de la cuisine. Sans commentaire.
Elle m’a tendu une feuille pliée en deux sans même me dire bonjour.
— Ma petite Sandrine, voilà le menu. Tu as tout ce qu’il faut dans le frigo. Je veux que ce soit prêt pour dix-sept heures. C’est mon anniversaire, je ne vais quand même pas passer la journée derrière les fourneaux.
J’ai déplié la feuille. Son écriture penchée, serrée, à l’encre noire.
Entrée : œufs mimosa et toasts de rillettes.
Plat : petit salé aux lentilles pour huit.
Fromages, salade, bûche aux marrons.
Ça paraissait raisonnable. Sauf que la bûche, je devais la faire maison. Elle me l’avait dit trois jours plus tôt en montrant la recette écrite à la main dans un vieux cahier d’école. « Celle du pâtissier est trop sucrée. Toi, tu sais faire. »
Michel est arrivé derrière mon épaule, une tartine à la main.
— Tu gères ? Il y a un match à la radio, je vais installer les chaises dans le jardin. Si tu as besoin, tu m’appelles.
Je n’ai rien répondu. J’ai compté les œufs dans le frigo. Vingt-quatre. La table était mise pour dix-huit. Je ne savais pas encore si je devais m’inquiéter de cela ou de la remarque de Josette sur la crème au beurre. Elle avait glissé en partant dans le salon :
— Et fais attention, la dernière fois ta mousse au chocolat avait des grumeaux.
La dernière fois, c’était à Pâques. Michel venait de perdre sa place à l’usine. J’avais fait un gâteau acheté à l’Intermarché pour ne pas prendre de risque. Elle en avait parlé quinze jours entiers.
À dix heures, je coupais les cornichons en éventail. La radio du jardin montait par la fenêtre ouverte. Un des voisins, Bernard, était venu aider Michel à sortir les tables pliantes. Je les entendais rire entre deux verres de blanc. La chaleur entrait par vagues, chargée de l’odeur du thym et du caoutchouc des parasols qu’on venait d’ouvrir.
Josette est passée vers midi. Elle tenait une robe sur un cintre, protégée par une housse en plastique.
— Tu ne trouves pas que ce bleu est trop clair pour le soir ?
J’ai levé les yeux, les mains dans la marinade.
— Il vous va bien, je crois.
— Tu crois. Bon. Les rillettes, tu les sers dans le grand plat en faïence, pas celui à fleurs. Celui-là, il est ébréché.
Elle est repartie dans le salon en laissant traîner la housse sur le bras du canapé.
À quatorze heures, j’avais les jambes lourdes et une brûlure en haut du bras droit, là où je m’étais appuyée contre la lèchefrite. Mais soixante ans, ça mérite un repas correct. C’est ce que je me disais. Pas pour elle, pour moi. Pour ne pas avoir à entendre, l’oreille tendue, les silences de la table quand un plat ne vient pas à l’heure.
C’est à quinze heures quarante qu’elle a dit la phrase. Celle qui a tout fait basculer.
Elle est venue chercher des glaçons. Il y avait un plateau de flûtes déjà alignées sur le buffet. Elle a soulevé le torchon qui couvrait la pâte à choux.
— Sandrine. Tu vas bien réussir la chantilly cette fois-ci ? Parce que, pour mes soixante ans, ce serait dommage que les invités repartent sur un gâteau de supermarché.
Le mot est sorti comme ça, presque aimable. Mais la pique, je l’ai prise en pleine poitrine. Le gâteau de supermarché. Pâques. Toujours.
J’ai mis la crème au frais, j’ai ôté mon tablier. Mes chaussures de cuisine m’avaient fait des marques rouges sur les chevilles. J’ai attrapé mon téléphone sur l’étagère à épices.
Michel était au fond du jardin, en train de réparer la guirlande d’ampoules.
— Tu crois qu’elle va bien ? a-t-il demandé sans me regarder.
— Probablement. Elle est juste restée au salon.
J’ai monté l’escalier. J’ai mis la robe noire. J’ai brossé mes cheveux attachés depuis le matin. Puis j’ai fait ce que je n’avais jamais osé faire en trois ans de vie ici.
J’ai descendu l’escalier, je suis passée au salon, j’ai pris mon sac. Et je suis sortie par la porte d’entrée.
Dehors, l’air sentait le bouleau et le crépuscule. Les premières voitures des invités arrivaient dans l’allée. J’ai marché vers le portail.
— Sandrine ? a appelé Josette depuis le perron. Où vas-tu ? Il est presque cinq heures !
Je me suis retournée, une main sur la poignée métallique du portail. La poignée était tiède, chauffée par le soleil de l’après-midi. Michel est accouru, le tournevis encore dans la main. Il bafouillait, le front mouillé de sueur. Lui qui ne comprenait jamais, il commençait peut-être à comprendre.
— Sandrine, écoute… elle ne voulait pas…
J’ai tiré la grille. Elle a couiné comme toujours, à cause du gond de droite qui s’abîme depuis le printemps. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas claqué quoi que ce soit. J’ai juste dit :
— Michel. Les gâteaux de supermarché, c’est moi qui les paie depuis que tu ne travailles plus. Le petit salé, les œufs pour dix-huit, les trois cents euros de courses de ta mère, c’est aussi moi. Ce soir, ceux qui auront faim pourront te demander où je suis.
La voisine Monique arrivait avec son cabas rempli de chips. Elle s’est arrêtée net sur le trottoir. Elle a vu Josette figée, la robe bleue encore protégée par la housse, et Michel debout, inutile, au milieu de l’allée gravillonnée.
J’ai remonté la rue des Caillettes sans me retourner. Le numéro 12 du bus est passé devant la boulangerie. Les lumières du petit Franprix s’allumaient en clignotant.
Je suis rentrée chez ma mère, à Vincennes. Dix kilomètres à peine. Le temps de sentir le cuir du siège et d’ouvrir la fenêtre, et j’étais déjà devant la porte. Je n’avais pas le double des clés de ma vie, j’avais seulement mes mains, mon sac, et un détail que je n’ai compris qu’en passant devant la vitrine de la pharmacie : j’avais gardé le stylo de la cuisine. Un stylo publicitaire bleu, le capuchon mâchonné. C’est avec lui que je faisais les listes de Josette depuis le premier jour.
Le lendemain matin, j’ai fait trois choses.
La première : j’ai téléphoné à l’étude notariale de sa sœur, Josette, pour signaler que je ne rembourserais plus le prêt à la consommation qu’elle avait signé à nos deux noms. Le prêt, au total, s’élevait à quatre mille deux cents euros. C’était pour refaire la toiture de la maison de Montreuil. Une maison qui n’a jamais été à mon nom. Je n’ai ni hésité ni crié. J’ai simplement rempli les papiers. J’ai demandé une reconnaissance de dette. La conseillère m’a répondu qu’il me faudrait le relevé bancaire. Je l’avais dans la poche intérieure du sac, plié en quatre.
La deuxième : j’ai arrêté le virement de quatre cents cinquante euros. Le virement automatique partait chaque mois vers le compte commun, le compte que Michel gérait seul. Il devait servir à l’entretien de la maison. Je l’avais vu disparaître dans les fins de mois, sans trace claire. À la banque, la dame du guichet m’a demandé deux fois si j’étais sûre. J’ai signé. De ce côté-là, au moins, les choses étaient nettes.
La troisième : j’ai appelé mon frère, qui est avocat à Paris. Il s’est mis à rire au téléphone. Pas un rire méchant, un rire fatigué. Il a dit :
— Enfin, Sandrine. Qu’est-ce que tu as mis du temps.
Puis il m’a envoyé par la poste le modèle de lettre recommandée pour la reprise de mes affaires. J’ai noté le numéro de dossier sur une enveloppe. Je l’ai posée sur le rebord de la fenêtre de la chambre, devant le radiateur en fonte, là où j’ai toujours posé mon courrier.
Michel a appelé le mardi matin. Sa voix était un peu basse, un peu rapide. Il a demandé où étaient les rallonges électriques. Pas un mot sur la fête, pas un mot sur ma robe noire, pas un mot sur le portail refermé. J’ai répondu que les rallonges étaient dans le réduit sous l’escalier, dans le carton marqué « Noël ».
Il a raccroché. Et puis il a rappelé. Cette fois, j’ai laissé sonner.
Trois semaines plus tard, je suis passée devant la maison. La bûche aux marrons, c’est moi qui l’avais faite. Une bûche entière, roulée, rangée dans le bas du réfrigérateur, posée sur une plaque blanche. Je l’avais réussie. Il paraît que la tante Colette en a redemandé. Je l’ai su par Bernard, croisé un matin chez monsieur Picard, devant les bouteilles de lait frais. Il tenait son chien en laisse, un griffon beige qui tirait vers la portière d’une Twingo déglinguée. Bernard a dit :
— La bûche était bonne, tu sais. Même Josette n’a rien trouvé à redire.
Ça, c’était mardi. Jeudi, Josette est venue au marché de Vincennes. Elle avait sa robe à carreaux, celle qu’elle réserve pour les courses importantes. Elle s’est approchée du stand où je choisissais des courgettes. Elle a parlé de la maison, du carrelage de l’entrée qu’il faudrait remplacer. Puis elle a dit, en regardant le chou-fleur plus haut que les courgettes :
— On a pensé à toi, dimanche. On a mis une assiette sur la table.
Je n’ai rien dit. J’ai pris un cabas en lin dans mon filet. J’ai répondu au marchand que je voulais aussi des poires, pas trop mûres. Puis j’ai payé. Deux billets de dix, une pièce de cinquante centimes. Je me suis éloignée, sans peser mes mots.
La maison de Montreuil n’a pas été vendue. Mais elle n’est plus la mienne. Elle ne l’a jamais été. La toiture, elle, a été refaite avant l’hiver. C’est la tante Colette qui a avancé huit cents euros. Josette a mis le reste. C’est ce qu’il me fallait, je crois, pour retrouver le sommeil : savoir que le prêt ne sortirait plus de mon compte, ni de ma vie.
Le dernier jeudi du mois, j’ai glissé un mot dans une enveloppe bleue. Pas une lettre de rupture. Juste un état de compte, la dernière échéance, et une phrase au dos : « La bûche, c’était la recette de ma grand-mère. Pas celle de ton cahier. »
Personne n’a répondu. Le samedi, il y a eu un vide-greniers rue des Caillettes. J’ai vu, posée entre un tourne-disque et une fontaine de jardin, la plaque de gaz du four que j’avais nettoyée cent fois. Une femme au chapeau de paille l’a achetée pour deux euros. Je ne me suis pas arrêtée. J’avais un carreau de céramique à choisir pour ma propre cuisine, chez le quincaillier de Vincennes. Un carreau jaune, comme les murs de la pièce où, pour la première fois depuis des années, je n’avais plus besoin de suivre le menu de personne.
