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# L’avantage du terrain

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L'odeur la frappa en premier — peinture fraîche, quelque chose d'agrumé, comme dans une boutique de bougies. Delphine Aubert n'avait commandé aucune bougie.

Elle avait quitté son bureau de Lyon à quatorze heures trente, trois heures plus tôt que prévu, parce que sa cliente avait annulé un rendez-vous de chantier et qu'il n'y avait aucun intérêt à rester coincée dans les bouchons du périphérique pour un chantier qui n'aurait pas lieu. Quarante minutes plus tard, elle se garait devant sa maison de la rue des Tilleuls, à Caluire, en se demandant s'il lui restait assez de basilic pour préparer des escalopes à la crème, et s'il ne faudrait pas enfin faire nettoyer les gouttières avant les pluies d'automne.

Elle remarqua d'abord les chaussures. Des escarpins crème, l'air coûteux, posés juste après l'entrée à côté d'un petit sac matelassé qu'elle n'avait jamais vu. Une voix de femme lui parvint du salon, claire et assurée, la voix de quelqu'un qui se sentait chez lui.

« Moi, je virerais complètement cette armoire. Elle bouffe tout le mur. Et ce beige, il faut que ça disparaisse — plus personne ne fait du beige depuis 2015. »

Delphine posa ses clés sur la console sans un bruit. Elle avait acheté cette maison onze ans plus tôt, avant même de rencontrer Thierry, à l'époque où elle faisait encore des rénovations de cuisine avec un Kangoo de location et vivait de pâtes trois soirs par semaine pour réunir l'apport. L'acte de propriété était à son nom. Seulement le sien. Cela n'avait jamais posé problème en huit ans de mariage, parce qu'il n'y avait jamais eu de raison que cela en pose un.

Elle entra dans le salon.

Thierry se tenait près de la baie vitrée, et à côté de lui une femme d'une trentaine d'années, en tailleur crème assorti à ses chaussures, brandissait un échantillon de tissu contre le mur comme si elle chiffrait des rideaux pour une cliente. Sur la table basse trônaient deux tasses de café, une assiette de fraises coupées et un catalogue de mobilier ouvert sur une page de canapés d'angle.

La femme vit Delphine la première. Son visage se figea un instant avant de se composer en une expression perplexe — celle de quelqu'un qui cherche à situer une personne entrée sans invitation dans sa propre maison.

Thierry devint livide.

« Delphine. Qu'est-ce que tu fais là si tôt ?

— Le rendez-vous chez les Hendricks a été décalé. Personne ne t'a prévenu ?

— Tu aurais pu envoyer un texto.

— Je ne savais pas qu'il fallait prévenir avant de rentrer chez moi. » Delphine gardait un ton égal. Plat, presque las. « De qui tu croyais que c'était la maison, Thierry ? »

La femme baissa l'échantillon. « Thierry, c'est qui ? »

C'était ça, le détail qui frappait le plus fort — pas les tasses de café, pas les fraises, pas même les chaussures dans l'entrée. C'était que cette femme avait dit *c'est qui*, comme si Delphine était l'intruse. Comme si elle était entrée dans le salon de quelqu'un d'autre avec les échantillons de tissu de quelqu'un d'autre.

Thierry ouvrit la bouche. Rien n'en sortit pendant un instant. Puis : « Sabine, c'est… c'est compliqué.

— Ce n'est pas compliqué du tout, dit Delphine. Je suis sa femme. C'est ma maison. Et vous êtes en train d'y discuter de couleurs de murs. »

Le regard de Sabine se durcit vers Thierry. « Ta *femme* ? Tu m'as dit que vous étiez séparés. Tu m'as dit que les papiers étaient quasiment finis.

— Ils vont l'être, dit Thierry précipitamment, à Delphine cette fois, les mains à demi levées comme s'il essayait de faire ralentir une voiture. J'allais te le dire. C'est juste que… le moment n'a jamais été…

— Depuis quand.

— Delphine…

— Depuis quand, Thierry. »

Il fixa le sol. « Depuis mars. »

Cinq mois. Delphine fit le calcul sans le vouloir — le barbecue du 8 mai, le dîner d'anniversaire de mariage au restaurant de la Presqu'île où il lui avait commandé une entrecôte et dit qu'il l'aimait, la semaine de juillet où il avait prétendu avoir un séminaire à Bordeaux. Elle sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine, puis, étrangement, se desserrer. Comme un poing qui finit par s'ouvrir.

Sabine ramassa son sac par terre avec la dignité cassante de quelqu'un qui réalise s'être trompée de film. « Il faut que j'y aille.

— Sabine, attends…

— Non. » Elle glissait déjà ses pieds dans les escarpins crème. « Tu m'as dit que cette maison était en cours de vente. Tu m'as dit que vous étiez pratiquement finis tous les deux, qu'il ne restait plus que la paperasse pour que ça se fasse sans embrouilles. » Elle regarda Delphine, et pendant une seconde quelque chose comme des excuses traversa son visage — pas pour Delphine, mais pour elle-même. « Je suis désolée. Je ne savais pas.

— Je vous crois », dit Delphine. Elle le pensait vraiment.

La porte se referma. La maison retomba dans le silence, à part le ronronnement du réfrigérateur et, dehors, l'aboiement du chien d'une voisine après le camion de La Poste, trois maisons plus loin — le beagle de Mme Perrotin, qui aboyait après ce camion tous les après-midis à la même heure, qu'il pleuve ou qu'il vente, comme si c'était son métier.

Thierry restait planté au milieu du salon, les mains dans les poches désormais, essayant de composer un visage contrit. « Delphine. Laisse-moi t'expliquer.

— Tu n'as pas besoin. Tu lui as dit que la maison était en vente. » Delphine prit le catalogue de mobilier, jeta un œil à la page des canapés d'angle, et le reposa exactement là où il était. « C'est ça que je n'arrive pas à digérer. Pas que tu voies quelqu'un d'autre. C'est que tu avais déjà vendu ma maison, dans ta tête, avant même de m'en parler.

— Ce n'est pas ce que tu crois.

— C'est exactement ce que je crois. » Elle alla à la cuisine, prit son sac d'ordinateur posé sur le plan de travail depuis le matin, et en sortit une pochette rangée dans la poche latérale — celle avec l'acte notarié, les avis de taxe foncière, le contrat d'assurance habitation, tout classé comme elle classait toujours tout, parce que c'était ainsi qu'elle était. Elle la posa sur le comptoir entre eux.

« Cette maison est à mon nom, à moi seule. Elle était à moi avant toi. Ma mère s'est portée caution pour le prêt quand j'avais vingt-six ans, avant même que je te connaisse. Il n'y a pas de vente en cours. Il n'y a rien à vendre. Il n'y a rien à partager, Thierry, parce qu'il n'y a jamais rien eu de commun ici.

— On est mariés. Il y a des lois sur le régime…

— Sur les biens communs, oui. Pas sur une maison que j'ai achetée quatre ans avant notre mariage, gardée en mon seul nom, et remboursée avec l'argent de mon entreprise. Mon notaire me l'a confirmé il y a deux ans, quand j'ai refait mon prêt. Je ne t'en avais pas parlé parce que je ne pensais pas que ça aurait un jour de l'importance. » Elle faillit rire, en le disant à voix haute. « C'est drôle comme les choses tournent.»

La mâchoire de Thierry se contracta. « Donc quoi, tu me mets dehors ?

— Je ne mets rien dehors. Je te dis que le serrurier passe demain à neuf heures, et qu'à neuf heures et quart ta clé n'ouvrira plus cette porte. Tu as ce soir pour emballer ce qui t'appartient. J'ai déjà appelé Corinne » — sa sœur, juriste dans un cabinet du 6e arrondissement — « et elle rédige les papiers de séparation cette semaine. Tu auras tes vêtements, tes outils, la camionnette, la moitié du compte joint, soit trois mille huit cents euros. Tu n'auras pas cette maison, parce qu'elle n'a jamais été à toi. »

Il la fixa comme s'il attendait le moment où elle fléchirait, où onze années de mariage moins les cinq derniers mois de mensonges lui achèteraient une conversation de plus, une dernière chance de se frayer un chemin de mots jusque dans la pièce. Ce moment ne vint pas.

Delphine reprit ses clés sur la console, celles qu'elle avait posées si doucement vingt minutes plus tôt, et sortit s'asseoir un instant dans sa voiture avant de rentrer préparer le dîner — des escalopes à la crème, qu'il soit là pour les manger ou non. Il lui restait du basilic. Elle avait vérifié.

Le lendemain matin, elle se tenait sur le perron en robe de chambre, tasse de café à la main, regardant la camionnette du serrurier se garer à 9h04. La voiture de Thierry avait déjà disparu — il était parti avant l'aube, avait pris ses clubs de golf et sa moitié du dressing, laissant sa clé sur le plan de travail comme si ça pouvait compter pour quelque chose. Ça ne comptait pas. Le serrurier perça quand même le verrou, par principe, et lui tendit trois clés neuves sur un anneau tout simple.

Le beagle de Mme Perrotin aboya après le camion de La Poste, pile à l'heure. Delphine rentra, rangea les clés neuves dans le tiroir près de la porte où vivaient jadis les anciennes, et commença sa liste de courses.

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