З життя
Le dossier bleu
Le téléphone vibre dans ma poche au moment où je sors du métro, ligne B, à l’arrêt Place des Terreaux. L’écran affiche « Lydie ». Je décroche, presque content d’avoir une bonne nouvelle à lui donner. Elle hurle. Je n’entends que des morceaux : « ta femme, les valises, la rue, t’es foutu ». Les gens me bousculent, un parapluie me frôle la tempe. Je me colle contre la rampe, le dos au mur carrelé. « Calme-toi, explique-moi. » Elle ne se calme pas. Elle sanglote, elle répète « elle a tout dit ». L’histoire me tombe dessus comme une porte qui claque : elle est allée voir Hélène. Hélène lui a montré des papiers. Hélène lui a dit que je suis menteur, chômeur, endetté. Elle a hurlé, elle a pleuré, elle est sortie en courant. Tout ce que je croyais enterré remonte à la surface. Je raccroche, les doigts gelés. Non, ça ne tient pas debout. Hélène ne pouvait pas savoir. Onze jours, elle n’a rien montré. Rien. Je refais le trajet dans ma tête, en courant vers le quai, bousculant une femme en imperméable, marmonnant « pardon ». La pluie commence à tomber, froide sur mes poignets.
Il y a onze jours, j’étais encore sûr de mon plan. Je rentrais le soir, je me servais un verre dans la cuisine, Hélène lisait sur le canapé. Elle levait le nez de son bouquin, me disait « bonne journée ? », je répondais « fatigué, des dossiers en retard ». Elle ajoutait « tu travailles trop », puis elle retournait à sa lecture, un marque-page coincé entre deux pages. Ce soir-là, j’ai laissé mon téléphone sur la commode de l’entrée en allant prendre une douche. Le message de Lydie est arrivé pile à ce moment-là. Hélène l’a vu. Je ne l’ai su que plus tard, bien plus tard. Pendant ces onze jours, elle continuait à me préparer le café le matin, à repasser mes chemises, à me raconter les nouvelles des filles. J’étais trop occupé par mes propres mensonges pour remarquer qu’elle ne me touchait plus l’épaule en passant.
Ce soir, je me précipite vers l’appartement, boulevard des Belges, en haut du quartier des Brotteaux. La pluie redouble, je cours le long de la rue Vendôme, devant la boulangerie fermée, devant le kiosque à journaux. Le portail de mon immeuble est ouvert, j’emprunte l’ascenseur, je fixe les chiffres qui défilent : 3, 4, 5. La porte de l’appartement est entrouverte. Une odeur de javel m’agresse. Je pousse le battant. Dans l’entrée, deux valises attendent, côte à côte, comme deux chiens battus. Sur la commode, le vide : mon téléphone, mes clés, mon portefeuille ne traînent plus. À la place, une enveloppe kraft, fermée, avec mon nom écrit au stylo bleu. Je reste planté sur le paillasson, l’eau dégouline de mes cheveux sur le carrelage.
— Entre, mais ne ferme pas, me dit Hélène depuis le salon.
Sa voix vient de loin, calme, sans colère. Elle s’est changée. Elle porte son vieux pull en laine, celui qu’elle mettait quand on allait se promener en Ardèche. Elle tient une tasse de thé entre ses doigts… non, je retire : elle tient la anse, le liquide fume encore. Elle me toise, les lèvres serrées. Je veux parler, je veux demander « qu’est-ce que ça veut dire », mais rien ne sort. Mon cerveau mouline. Il voit les valises, l’enveloppe, la femme assise sur le canapé.
— Tu sais ? C’est ça ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle prend une gorgée, la repose sur la table basse. Sur cette table, une chemise cartonnée bleue. La même que celle que j’ai vue une fois dans son armoire, cachée derrière les pulls. Je ne l’avais jamais ouverte.
— Assieds-toi, Christophe. Tu vas encore nous faire croire que tu arrives de ta réunion ? Lydie m’a appelée il y a une heure.
Elle dit « Lydie » comme on dit « la voisine ». Sans haine, sans dégoût. Juste un fait. Moi, j’essaie de reprendre mon souffle. Je reste debout, les baskets trempées, un filet d’eau qui traverse le hall. Le chien du voisin du dessous aboie, comme chaque fois que quelqu’un entre. Ce bruit me vrille.
— Je… je ne vois pas de quoi tu parles.
Mensonge. Je mens encore. Elle esquisse un geste vers la chemise bleue, l’ouvre, sort des papiers, les aligne sur la table : relevés bancaires, lettres de la banque, une convocation à la commission de surendettement. Mon nom sur chaque document. Mes dettes, mes emprunts, mes échéances impayées. J’ai oublié de les cacher. Hélène les a trouvés, photocopiés, classés.
— Tu ne vois pas ? répète-t-elle en feuilletant. Alors je te rafraîchis la mémoire. Il y a un an et demi, ta société de transport a déposé le bilan. Tu n’as plus de travail. Tu as emprunté quatre-vingt-six mille quatre cents euros sur mes cartes et sur ton compte. Tu as tout dépensé pour cette femme. Et maintenant, elle vient me demander de quitter mon appartement. Mon appartement, à moi. Elle n’avait pas l’air de savoir que cette adresse est un bien propre, offert par ma mère avant notre mariage. Tu ne lui as pas dit, pas vrai ?
Je ne réponds rien. J’ai froid partout. Les valises me narguent. Leur hauteur, leur poids. Elles sont là depuis quand ? Elle les a préparées quand je n’étais pas là. Elle a tout anticipé. Voilà onze jours qu’elle prépare ça.
— Tu es en colère, je comprends, dis-je en avançant d’un pas. On peut en parler.
Elle secoue la tête, le menton bien droit.
— Il n’y a rien à parler. Tu as construit une double vie. Tu as une femme de vingt-six ans, enceinte de toi. Elle voulait ma chambre, ma cuisine, mes murs. Elle s’est assise à ma table et m’a demandé de déménager dans la maison de famille dans la Drôme. Pour ton confort. Pour celui de ton bébé.
Je ferme les poings. La colère monte, pas contre Hélène — contre Lydie, contre cette connerie. Elle est venue ici. Elle a tout gâché. J’avais un plan, je devais convaincre Hélène moi-même, doucement, plus tard. Lydie a tout brûlé.
— Elle n’avait pas le droit. Je ne savais pas qu’elle viendrait.
— Peu importe qui est venu. Le résultat est le même. Tu touches le fond, Christophe. Et tu veux m’entraîner avec toi.
Elle se lève. Elle va vers la cuisine, revient avec une feuille unique, une écriture serrée. Un document. Elle le pose sur la table, à côté de la chemise bleue.
— C’est un accord de séparation de biens et une renonciation à toute prétention sur cet appartement. Tu signes. Tu prends tes affaires. Tu pars.
Je regarde la feuille. Le mot « renonciation » danse devant mes yeux. Je pensais trouver une faille, la convaincre de me laisser une dernière chance. Mais elle a préparé chaque détail. Ses yeux ne me quittent pas. Elle est si calme que j’en ai la nausée.
— Et si je refuse ?
— Alors tu restes avec tes dettes, ta maîtresse, et pas de toit. Cet appartement, avec ce document, reste à moi. Sans, il reste aussi à moi. Tu perds ton temps.
Je m’assois finalement sur le canapé, en face d’elle. Mes mains tremblent, j’essaie de les poser à plat sur mes genoux. La pluie fouette les fenêtres du salon, un volet claque chez un voisin. J’entends la voix de Lydie dans ma tête : « ta femme m’a montré les papiers ». Elle a pleuré. Elle a réalisé que je ne possède rien. Que je suis un homme fini.
— Tu ne m’aimes plus ? je demande, et la phrase est minable.
Elle ne relève pas. Elle pousse la feuille vers moi avec son index.
— J’ai arrêté de t’aimer le soir où j’ai lu ce message sur ton téléphone. Onze jours. Je t’ai regardé mentir chaque matin. Je t’ai servi ton café. Je t’ai repassé tes chemises en me demandant si tu pensais à elle en les portant. Maintenant, c’est fini. Signe.
Je prends le stylo. Il est lourd. Je le tiens au-dessus du papier. Une seule signature me prive de cet appartement, de cette vie, de cette femme. Mais au fond, tout était déjà perdu depuis longtemps. Je pensais mener les deux en même temps, et je me retrouve sans aucune.
Je signe. Mon nom s’écrit tout seul, ce gribouillis que je connais par cœur. Christophe Lambert. La date. Le stylo roule sur la table. Je me lève, j’attrape les poignées des valises.
— C’est bien, dit Hélène. Tu as tout compris.
Elle se lève à son tour, va vers la porte, l’ouvre en grand. L’air froid de la cage d’escalier s’engouffre, m’apporte l’odeur de la javel, de la pluie, du chien mouillé. Je fais trois pas. Elle ferme derrière moi. Le verrou claque.
Sur le palier, je m’appuie contre le mur, face aux deux valises. Mon téléphone vibre encore. Lydie. Je ne réponds pas. Je descends l’escalier, une main sur la rampe, l’autre traînant la valise. Dans la rue, la pluie redouble. Je m’arrête devant la porte cochère, je ne sais plus où aller. Mon ancienne voiture a été vendue il y a des mois. Mes cartes sont bloquées. Lydie m’a peut-être déjà effacé de sa vie.
Le chien du premier étage aboie toujours, comme pour me dire que je ne mérite plus de monter. Je sors sur le trottoir, je pose une valise à plat pour m’asseoir dessus. Mon portable affiche un message : « Ne me rappelle plus. J’ai compris qui tu es. » Cette phrase me traverse. J’ai envie de rire, mais le son ne sort pas.
Je reste là, sur le boulevard des Belges, sous la pluie de novembre, avec mes deux valises et un bout de papier signé : renonciation à l’appartement, un bien de quatre cent trente mille euros. J’ai donné ma signature pour la seule chose qui me restait. Les gouttes frappent le cuir des valises, glissent, tombent sur mes chaussures. Le tramway passe au loin, indifférent.
Je me lève enfin, attrape une valise dans chaque main, et je marche vers la station. Je n’ai nulle part où aller, mais au moins je ne dérangerai plus personne.
