З життя
La dame au manteau râpé
Je m'appelle Brigitte Peyraud, j'ai cinquante-huit ans, et depuis six ans je lave les sols du salon de coiffure « Chez Élise », rue de la République, à Lyon. Le matin de cette histoire, il était à peine neuf heures et je frottais la vitre de l'entrée avec du vinaigre blanc. Le tramway T1 passait derrière moi, les étudiants couraient vers la place Bellecour, et dans le salon, la radio passait une chanson de Vianney. C'est là qu'elle est entrée.
La dame portait un manteau gris, râpé aux coudes, et des bottines fatiguées. Ses cheveux étaient gris, clairsemés, attachés avec une pince en plastique. Elle tenait un sac en cuir éraflé contre sa poitrine. Elle a dit, d'une voix posée : « Bonjour, mesdemoiselles. Est-ce qu'une coiffeuse est libre ? Je voudrais une coupe et une couleur. »
Je me suis arrêtée de frotter. Stéphanie, qui se tenait derrière le comptoir, a levé les yeux de son téléphone. Elle a fait une grimace, puis elle a jeté un œil à Valérie, qui était en train de lisser les cheveux d'une cliente. Valérie a claqué la langue.
« Une coupe comment ? » a demandé Stéphanie.
La dame a sorti une page de magazine de son sac, une page cornée. Elle l'a posée sur le comptoir. « Quelque chose comme ça, peut-être un peu adapté. »
Stéphanie a éclaté de rire. « C'est une coupe pour les jeunes. Vous avez vu vos cheveux ? Il n'y a pas grand-chose à couper. Et ça coûterait au moins quatre-vingts euros. Avec une couleur, comptez cent trente. C'est toute votre retraite, non ? »
Valérie a fait écho sans cesser de brosser : « Et puis avec votre silhouette, une coupe pareille, ça ne tiendrait pas. Vous devriez rester au brushing basique, mamie. » Elle a insisté sur « mamie » comme on appuie sur un bleu.
La vieille dame a rougi. Elle a dit, très bas : « J'ai de quoi payer. » Le papier tremblait.
« Quel âge vous avez ? » a demandé Stéphanie. « Vous entendez bien ? Ou vous avez décidé de rajeunir un peu trop tard ? »
La dame a baissé la tête. Elle a dit tout bas, comme pour elle-même : « Mon mari est mort il y a quinze ans… C'est mon anniversaire aujourd'hui. Soixante-dix ans. »
Stéphanie a pouffé : « Vous voulez un homme, alors ? À votre âge ? »
Je n'ai rien dit. J'ai serré mon chiffon. La dame a remis la page dans son sac, elle a tourné les talons. La porte vitrée s'est refermée derrière elle. Sur le carrelage, il restait des traces de semelles mouillées. Je les ai essuyées.
Après ça, je suis allée acheter mon pain à la boulangerie sur le même trottoir. Le soleil de mars tapait un peu, les tables en terrasse sortaient. J'ai payé ma baguette un euro vingt, et je suis restée un moment devant la devanture, à observer les gens passer. J'aurais voulu courir après la dame, lui dire que moi, je la trouvais digne. Mais je ne suis qu'une femme de ménage. Je ne l'ai pas fait. J'ai mordu dans le croûton.
Le soir, Élise Morin est arrivée vers dix-huit heures. Élise, c'est la patronne. Elle a quarante-cinq ans, toujours en talons, les cheveux châtains lissés. Elle a une manière de tenir les clés de sa voiture comme si c'était un sceptre. Ce soir-là, elle n'était pas seule. La dame au manteau râpé marchait à côté d'elle.
J'étais dans le fond, en train de vider les poubelles. J'ai entendu Stéphanie : « Madame Morin, quelle bonne surprise. » Elle s'était redressée, elle avait posé son téléphone. Valérie rangeait son fer à lisser avec des gestes précipités.
Élise a touché l'épaule de la vieille dame. « Je vous présente Geneviève Morand, mon ancien professeur de français du lycée Saint-Exupéry. Elle m'a tout appris. Sans elle, je n'aurais jamais ouvert ce salon. »
La dame, Geneviève, a parcouru la pièce des yeux. J'ai vu sa mâchoire se serrer. Elle a dit : « C'est donc ici. »
Élise a froncé les sourcils. « Pardon ? »
Geneviève a dégluti. « Je suis passée ce matin. J'ai demandé une coupe pour mon anniversaire. Tes employées m'ont ri au nez. Elles m'ont demandé si je venais me trouver un mari. » Elle a sorti la même page de magazine froissée. « Voilà ce que je voulais. »
Stéphanie a ouvert la bouche, mais rien n'est sorti. Valérie fixait le bout de ses bottines. Les autres, deux filles qui terminaient leurs clients, ont fait semblant de s'intéresser aux brushings.
Élise est restée immobile deux secondes. Puis son visage est devenu rouge foncé, comme si on l'avait giflée. Elle a pris le bras de Geneviève. « Venez, on va dans mon bureau. »
Elles sont entrées. La porte s'est fermée. Je continuais à vider la poubelle, mais j'entendais tout. Élise a dit : « Racontez-moi exactement. » Et Geneviève a raconté, mot pour mot, les phrases de Stéphanie, le rire, le mot « mamie ». Sa voix ne tremblait presque pas. Elle disait juste les faits.
Quand la porte s'est rouverte, Élise tenait Geneviève par le coude. Elle l'a installée dans le fauteuil près de la vitrine, celui en cuir crème. « Attendez-moi là. Je reviens. »
Puis elle s'est tournée vers les quatre employées. Stéphanie, Valérie, et les deux autres. « Vous êtes toutes virées. Ce soir vous rangez vos affaires. Demain, je ne veux plus voir un seul de vos visages ici. »
Valérie a laissé tomber son fer à lisser sur le sol. Il a claqué. Stéphanie a dit : « Mais madame, on ne savait pas que c'était votre prof… »
Élise l'a coupée : « Même si c'était la clocharde du pont de la Guillotière, tu n'aurais pas dû la traiter comme ça. Ce salon est le meilleur de Lyon, et ici les salaires sont de mille huit cents euros net. Tu ne les mérites pas. Toi non plus. » Elle a pointé Valérie. « Ni toi, ni toi. »
Stéphanie s'est mise à pleurer. Valérie a ramassé son fer avec des gestes saccadés. Les deux autres ont disparu dans l'arrière-boutique. J'ai continué à essuyer le bord de la poubelle, sans un mot. Personne ne m'a demandé mon avis, et je ne l'ai pas donné.
Je suis restée après la fermeture. J'ai vu Stéphanie sortir avec un sac en plastique rempli de brosses et de produits. Elle a essayé de parler à Élise, mais Élise lui a tourné le dos. La porte du salon s'est refermée. Le néon clignotait.
Le lendemain matin, je suis arrivée à sept heures trente. Le salon était vide. Plus de Stéphanie, plus de Valérie. Élise avait déjà appelé une fille dont Geneviève lui avait parlé, une certaine Lucie. C'est ce que j'ai compris en entendant la conversation téléphonique, en nettoyant les miroirs.
Lucie est arrivée à dix heures. Une jeune femme d'environ trente ans, le visage rond, les cheveux courts décolorés en blond. Elle portait un jean et des baskets, et elle tirait un petit garçon de quatre ans, Matteo. Elle s'est présentée : « Je suis Lucie Martin. Je viens de la part de madame Morand. » Élise l'a accueillie, lui a montré les lieux. Le petit garçon s'est assis sur une chaise d'attente et a sorti un petit camion de sa poche. Il le faisait rouler sur le carrelage, et je devais faire attention à ne pas le pousser avec mon balai.
Vers onze heures, Geneviève est entrée. Elle portait un foulard en soie bleue, et ses cheveux — je l'ai remarqué — étaient déjà coiffés, d'un gris presque argenté, coupés au carré. C'était Lucie qui avait dû les coiffer, dans son ancien salon, la veille au soir. Geneviève s'est approchée de Lucie, qui rangeait les serviettes.
« Lucie, il faut que je te parle. » Elle a posé son sac sur le comptoir. Elle a sorti une pochette en carton rose, avec un élastique. « Assieds-toi. »
Lucie s'est assise sur le tabouret, les paumes sur les genoux. Le petit garçon a levé la tête de son camion.
Geneviève a dit : « Voilà. J'ai soixante-dix ans. Mon mari est mort il y a quinze ans. Je n'ai pas eu d'enfants, pas de petits-enfants. J'habite un trois-pièces de soixante-deux mètres carrés, rue des Capucins, acheté il y a quarante ans. Il vaut environ cent quatre-vingt mille euros. » Elle a tapoté la pochette. « Lundi, j'ai rendez-vous chez le notaire, Maître Delorme, place des Terreaux. Je vais te faire une donation et un testament. Toi et Matteo, vous vivez dans l'appartement avec moi. Vous ne payez pas de loyer. En échange, tu t'occupes de moi. Quand je ne serai plus là, tout est à toi et à ton fils. »
J'ai entendu ça depuis l'arrière-boutique, où je remplissais le seau. J'ai posé le seau. L'eau coulait encore un peu, mais je ne pouvais pas fermer le robinet.
Lucie a pâli. Elle a dit : « Mais… je ne peux pas… c'est trop. »
Geneviève a eu un léger mouvement des lèvres, rien de plus. « C'est mon cadeau d'anniversaire. J'ai toujours rêvé d'avoir une fille comme toi. »
Lucie a baissé la tête. Ses épaules ont remué. Elle pleurait. Le petit garçon s'est levé, a tiré sur la manche de sa mère. « Maman ? Pourquoi tu pleures ? »
Geneviève a tendu la pochette rose à Lucie. « Tiens. C'est la copie du compromis. L'original sera signé lundi. Tu viendras avec moi chez le notaire. »
Lucie a pris la pochette. Elle l'a serrée contre sa poitrine, comme Geneviève serrait son sac la veille, dans ce même salon. J'ai remarqué ce détail : le même geste, avec une enveloppe cette fois.
Élise est sortie de son bureau, elle a vu la scène. Elle n'a rien dit, elle a simplement incliné la tête, et elle est repartie.
Le soir, je suis restée la dernière avec Élise. On a éteint les lumières. Avant de partir, j'ai ramassé une page de magazine qui traînait sous une chaise. C'était la coupe que Geneviève avait montrée le matin de son humiliation. La page était froissée, avec une trace de pouce sur le coin. Je l'ai défroissée contre mon tablier et je l'ai posée sur le comptoir. Puis je suis sortie.
Dehors, le tramway passait, le T1, avec ses lumières jaunes. Sur le trottoir, Geneviève marchait à côté de Lucie, la pochette rose sous le bras, tandis que Matteo trottait cramponné à la poche de son manteau. Le petit garçon sautait dans les flaques, il riait. Ils se dirigeaient vers l'arrêt. Je suis restée un moment, je serrais la clé du salon dans ma poche. J'aurais pu leur dire au revoir, mais je ne l'ai pas fait. Je suis remontée dans mon studio, j'ai fait chauffer de l'eau pour des pâtes, et j'ai mangé en fixant le néon du salon clignoter de l'autre côté de la rue.
Voilà. C'était une journée comme une autre, sauf qu'une dame en manteau râpé est entrée dans un salon de coiffure, et que plus rien n'était pareil. Moi, je suis toujours femme de ménage. Je lave les sols, je vide les poubelles. Et le lundi suivant, je n'étais pas chez le notaire. Mais quand j'ai nettoyé le salon ce soir-là, j'ai trouvé, sous le fauteuil en cuir crème, une pince en plastique grise. Celle de Geneviève. Je l'ai glissée dans ma poche de tablier. Peut-être je la lui rendrai un jour. Peut-être.
