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La musique secouait la porte du garage

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Les basses claquaient si fort que la tôle de la porte vibrait. Lucien Depont, propriétaire de trois concessions automobiles dans le Rhône, s'arrêta net dans l'allée de sa maison de Caluire. Il revenait du tribunal de commerce, la cravate desserrée, un goût de café froid dans la bouche. Chez lui, depuis dix-huit mois, on parlait à voix basse, on marchait sur la pointe des pieds, on vivait au ralenti. Et là, derrière cette porte, une chanson de rap montait à plein volume.

Il poussa le battant. Dans la grande pièce du rez-de-chaussée transformée en salle de rééducation, au milieu des barres parallèles et du plan incliné, Jemma, la nouvelle aide à domicile, tenait son fils Malo sous les bras. Une femme large, la cinquantaine, avec un chignon défait et des baskets éraflées. Elle avait sorti le garçon de son fauteuil roulant et le faisait tourner en rythme, à petits pas lourds, sur le carrelage.

Les jambes maigres de Malo traînaient. Mais il riait. Vraiment. La tête en arrière, les yeux plissés, un rire de gamin de onze ans qui s'étrangle à force. Lucien ne se souvenait plus de ce son. Depuis le plongeon raté au club de natation, depuis la fracture des vertèbres, la maison entière était devenue une chambre stérile.

— On tourne, mon grand, on tourne ! criait Jemma en s'essuyant le front d'un revers de manche.

La peur le saisit au ventre, glacée. Un seul faux mouvement, une chute, et la colonne de Malo encaisserait un deuxième choc. Deux ans de rééducation, des dizaines de milliers d'euros, l'horizon d'une greffe de cellules souches, tout ça pour qu'une nounou improvisée foute tout en l'air avec sa danse de salon.

— Dehors ! hurla Lucien. Dehors, tout de suite !

Sa voix partit dans les aigus. Jemma sursauta, buta contre le tapis antidérapant, rattrapa de justesse l'enfant. Le rire de Malo s'arrêta net, comme si on avait débranché une enceinte. Le garçon se recroquevilla dans son fauteuil, les épaules rentrées. Lucien traversa la pièce en trois pas, attrapa le haut-parleur sur le rebord de la fenêtre, l'éteignit.

Le silence retomba, épais.

— Vous êtes inconsciente ou quoi ? Il a des vertèbres fragiles, il ne doit pas être verticalisé sans corset ! Vous auriez pu le tuer !

Jemma recula jusqu'au mur, les mains à plat sur son tablier.

— Monsieur Depont, je le tenais bien. C'est lui qui m'a demandé de lui montrer comment on danse en boîte. Il s'ennuie, ce petit. Il a onze ans, pas quatre-vingts.

— Il s'ennuie ? Lucien sortit son portefeuille, compta six billets de cinquante, les jeta sur la table basse. Voilà votre dû. Prenez vos affaires et partez.

Jemma ne discuta pas. Elle ramassa les billets un par un, les plia en carré, les glissa dans la poche de son jean. Avant de franchir la porte, elle se tourna vers Malo.

— Salut, champion. Accroche-toi, promis ?

Le garçon ne répondit rien. Il avait remonté son sweat à capuche jusqu'aux sourcils.

Les jours qui suivirent ressemblèrent à une longue panne. Malo refusait de parler, mangeait deux cuillères de purée, puis retournait dans sa chambre regarder le plafond. Lucien engagea une remplaçante diplômée, madame Vasseur, qui venait chaque matin avec une mallette de soins et un planning plastifié. Elle mesurait la tension, étirait les jambes du garçon, notait tout dans un carnet carbone. Malo fermait les yeux en sa présence. Il faisait semblant de dormir.

Le quatrième soir, Lucien rentra plus tôt. Il traversa le couloir sans bruit. À travers la porte entrebâillée, la voix monocorde de l'auxiliaire remplissait la chambre : « On fléchit la cheville. Une, deux. L'autre. Une, deux. Vous m'aidez, Malo, allons. » Le garçon était allongé, bras écartés, les yeux grands ouverts. Il ne regardait rien. Lucien recula comme si on l'avait frappé.

Dans la cuisine, il ouvrit le réfrigérateur, prit une bouteille d'eau, la garda contre son front. Il revoyait Malo, la veille de son accident, qui appelait depuis le plongeoir : « Regarde, papa ! » Et puis ce rire, trois jours plus tôt. Ce rire de gamin en train de vivre.

Il alla chercher dans la poubelle du bureau blanc la fiche que l'agence lui avait envoyée. « Jemma Le Touzic, 48 ans, garde à domicile. Vit à Tarare, rue de la Bascule. » Il se souvint qu'elle avait parlé de son ancien mari, d'un chien trouvé, d'un potager qu'elle voyait depuis sa seule fenêtre.

Le lendemain matin, au lieu de se rendre à sa concession de Vénissieux, Lucien prit la direction de l'ouest. La pluie tombait fine, les essuie-glaces grinçaient sur le pare-brise de la BMW. Tarare, un bourg traversé par une nationale, des maisons mitoyennes aux volets dépareillés. Il se gara devant le numéro 22. Le portillon rouillé pendait sur un seul gond. Il sonna.

Jemma ouvrit en tablier de cuisine, les mains blanches de farine. Elle le reconnut, haussa les sourcils.

— Vous avez oublié quelque chose ?

— Je peux entrer ? demanda Lucien.

Elle s'écarta. L'appartement sentait le sucre et la confiture de reine-claude. Sur la cuisinière, une bassine de cuivre bouillait. Sur le rebord de la fenêtre, une rangée de pots en grès avec des pousses d'herbes aromatiques. Un calendrier des pompiers punaisé au mur.

— Je suis venu m'excuser, dit Lucien. Et vous demander de revenir. Malo ne mange plus, il ne parle plus, il s'éteint avec madame Vasseur. Je vous paie le double.

Jemma retira une graine de sa paume, sans rien dire.

— Vous savez ce qu'il m'a dit, votre fils ? Le deuxième jour. Il m'a dit : « De toute façon, papa veut que je reste en vitrine. Bien propre, bien calme. Comme les voitures de son hall d'exposition. » Ça vous fait quoi ?

Lucien baissa la tête. Les mots lui tombaient dessus, lourds, précis. Il avait cru protéger son fils. Il l'avait mis sous cloche.

— Revenez, répéta-t-il. Je ne dirai plus rien, vous ferez comme chez vous.

Jemma repoussa la bassine de cuivre sur le feu doux.

— Je reviens à conditions. Un : vous laissez la chambre comme elle est, et si Malo veut y accrocher un poster du rappeur Nekfeu, on le fait. Deux : je l'emmène dehors, même s'il pleut, même si ça vous angoisse. Et trois : vous lui parlez. De la pluie, du foot, de n'importe quoi. Pas de ses radios, pas de son dossier médical. Vu ?

— Vu.

Jemma arriva le lendemain à huit heures. Elle portait un sac en toile plein de pots de confiture et une enceinte portable. À neuf heures, une odeur de brioche chaude envahit la maison. À dix heures, le fauteuil de Malo grinçait dans l'entrée. Lucien, tapi dans son bureau, tendit l'oreille.

— Et le rap, c'est quoi ton morceau préféré ? demanda Jemma.

— Peut-être « Goutte d'eau ».

— Vas-y, mets-le. Fort.

Lucien n'ouvrit pas la porte. Il resta assis, les mains posées sur les accoudoirs du fauteuil de cuir, à écouter la chanson monter dans la rue morte de Caluire.

Les semaines passèrent. Jemma fit des bêtises : elle installa Malo devant l'évier pour éplucher des patates douces, le gamin envoya des éclats de peau jusque sous le frigo, ils rirent tous les deux. Elle l'emmena au marché des producteurs de Neuville, acheta des plants de tomates. Malo revint avec du terreau sur les genoux, le visage rougi par le vent.

Un soir de novembre, Malo releva la tête de son assiette.

— Papa, tu te rappelles, quand tu m'emmenais au karting de Bron ? L'odeur de l'essence, les pneus qui fumaient…

Lucien reposa sa fourchette.

— Oui. Je me rappelle.

— C'est dommage, la piste est fermée maintenant. Et puis, les pédales…

Le garçon n'acheva pas. Lucien ne répondit pas ce soir-là. Le lendemain, il prit un rendez-vous à la mairie, puis avec son expert-comptable. Derrière la maison, au fond du quartier résidentiel, il y avait un ancien entrepôt de pièces détachées, à l'abandon depuis huit ans. Lucien l'acheta au printemps pour cent soixante mille euros.

Au mois de juin, il gara la voiture devant le hangar rénové, sous l'enseigne peinte en jaune : « Kart Libre 69 ». Malo fronça les sourcils.

— On va chez un client ?

— Tu vas voir.

Il déplia le fauteuil, poussa son fils vers la grande porte coulissante. L'intérieur sentait le caoutchouc brûlé, l'huile de moteur, la tôle frottée. Une piste intérieure s'étirait, éclairée aux néons, bordée de protections basses. Des karts alignés en épis, avec des leviers de frein et d'accélérateur au volant. Pas de pédales.

Plusieurs enfants s'entraînaient déjà. Certains valides, d'autres en fauteuil. Une fille de quatorze ans fit un tour complet sans les mains.

— Maman, regarde !

Un garçon au teint pâle, le crâne rasé, se dirigea vers Malo dans un fauteuil roulant bleu électrique.

— Salut, moi c'est Yanis. T'es nouveau ? Moi j'ai fait trois tours sans toucher les bords. Tu veux essayer ?

Malo regarda Lucien, les yeux écarquillés. Il y avait dans ce regard quelque chose que Lucien n'avait pas vu depuis deux ans : la peur de rater. La vraie, celle qui donne envie de se lancer.

— Papa… c'est à nous, cet endroit ?

— Va, souffla Lucien. Le kart numéro sept est à toi. Le mécanicien t'attend pour régler le siège. Et n'aie pas peur du virage dans la cuvette, il relance.

Malo empoigna les roues de son fauteuil et fila vers la piste.

Le soir, dans la chambre de Malo, Jemma borda le garçon. Il dormait avec une casquette de baseball sur la tête, une nouvelle habitude prise au circuit. Lucien la regardait depuis le couloir. Elle lui avait appris une chose : on ne protège pas un enfant en l'empêchant de vivre. On lui construit un endroit où tout devient possible.

Le dimanche suivant, pendant que Malo enchaînait les tours avec Yanis, Lucien vit Jemma assise sur les gradins en bois, les mains autour d'un gobelet de café. Elle portait un blouson trop grand, un bonnet de laine verte. Il s'assit à côté d'elle, sans un mot.

— Vous l'avez fait, dit-elle sans quitter la piste des yeux.

— Non, fit Lucien. C'est vous.

Devant eux, le kart jaune numéro sept prit un virage trop large, frôla le muret souple, contre-braqua. Et dans le vrombissement des moteurs, Lucien entendit son fils pousser un cri de joie rauque, un cri de petit mâle qui se bat pour la première place.

Jemma posa une main sur le bras du fauteuil, pas loin de celle de Lucien, et ils restèrent comme ça, à regarder le gamin doubler tout le monde sur la ligne droite.

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