FR
# Quatre cents euros qui ont disparu de notre compte
Camille était assise par terre dans l'entrée et relisait pour la troisième fois le même SMS de la banque. Quatre cents euros. Sortis du compte à 19h42, par virement instantané, vers un bénéficiaire enregistré dans le téléphone de Thomas sous le nom « Maman ».
La veille, à cette heure-là, ils étaient dans un magasin de peinture rue de la République à Lyon. Thomas tenait le nuancier, Camille pressait contre son ventre un échantillon de papier peint à petits ours gris. Cinquième mois. Ils avaient choisi la peinture « Brume laiteuse » pour la chambre du bébé, et un lit en bois de pin qui sentait encore la résine. Le vendeur les avait inscrits sur son carnet de réservation, avec cinquante euros d'acompte.
Camille fixait maintenant ce SMS et le papier peint, dont elle serrait toujours l'échantillon entre les doigts. Le coin cartonné s'était gondolé, moite.
— Thomas ! appela-t-elle vers la cuisine.
Il ne répondit pas. Elle savait qu'il était là. Debout devant la fenêtre, dos à la porte, une tasse de thé qu'il ne boit jamais à la main. Il se tenait toujours ainsi quand il mentait.
Elle se leva. Le parquet du vieil appartement de la Croix-Rousse craqua. Elle dépassa la poussette que sa sœur lui avait apportée une semaine plus tôt — d'occasion, celle de son fils, verte, avec une roue voilée. Elle dépassa la boîte de bodys qu'elle avait lavés la veille sans avoir eu le temps de les ranger.
Elle entra dans la cuisine. Thomas s'appuyait contre le rebord de la fenêtre. De l'autre côté de la rue, une ampoule clignotait au-dessus du porche. Elle s'allumait, s'éteignait, s'allumait — quelqu'un avait promis depuis des mois aux voisins de changer la minuterie.
— Quatre cents euros, dit-elle en posant le téléphone sur la table, écran vers le haut.
Thomas ne bougea pas.
— Maman a appelé hier soir, dit-il à la vitre. Ils réclamaient un rattrapage sur la facture d'électricité. Coupure prévue aujourd'hui si elle ne payait pas.
Camille posa les mains sur le plan de travail. Il était poisseux à cause du jus de fruit renversé le matin même, parce qu'elle pensait à autre chose.
— Ta mère a vendu son garage il y a trois mois. Trente-cinq mille euros. En février, elle nous a pris deux cents euros pour une « nouvelle fenêtre ». En mai, cent vingt pour « l'enterrement de tante Odile », qui nous a appelés ensuite depuis sa cure thermale.
Thomas reposa sa tasse. Il ne se retourna pas.
— C'est son argent, Camille. Ce qu'elle en fait ne nous regarde pas.
— Et notre argent, ça te regarde, toi ? Camille souleva l'échantillon de papier peint qu'elle tenait toujours. On a versé l'acompte pour le lit. Cinquante euros. Il en reste quatre cent cinquante à payer. Et toi tu lui envoies quatre cents euros sans même m'en parler.
— C'est ma mère.
— Et moi, je suis quoi ? Camille jeta l'échantillon sur la table. Le carton rebondit contre le bord de la tasse. Le thé se répandit sur la toile cirée à carreaux. Je porte ton enfant. Tu crois que ça ne compte pas ?
Thomas finit par se retourner. Il avait le visage rouge, comme après le froid. Mais on était en septembre.
— Arrête de dramatiser. On achètera le lit plus tard. Le bébé ne va pas s'effondrer s'il dort un mois dans la poussette.
Camille le regardait. Ses mâchoires serrées. Son pouce qui frottait le bord du plan de travail, toujours au même endroit — là où le stratifié se décollait.
— Quand, demanda-t-elle doucement. Quand est-ce que ta mère cessera de compter plus que ton enfant ?
Il ne répondit pas. Dehors, l'ampoule s'éteignit pour de bon.
Camille posa la main sur son ventre. Elle sentit un coup de pied. Petit, net, comme si le bébé voulait dire quelque chose.
— Tu sais quoi, Tom, dit-elle. Je t'ai rapporté un truc du travail.
Elle sortit dans l'entrée et revint avec une pochette. Elle la posa à côté du thé renversé.
— C'est quoi ?
— Le bail. Signé. Cet appartement n'est pas à toi. Il n'est pas à moi. Il est à tante Yvette. Elle ouvrit la pochette, en sortit deux feuilles. On paie neuf cents euros par mois. À partir de janvier, le loyer augmente de dix pour cent, parce que la copropriété relève les charges. C'est écrit noir sur blanc.
Thomas regardait les feuilles. Son pouce s'immobilisa.
— Et alors ?
— Alors on n'a pas les moyens de payer pour ta mère. Alors à partir d'aujourd'hui, je ne verse plus un centime sur le compte qui sert à l'aider. Camille sortit son téléphone de sa poche. Tu as le choix. Soit on ouvre un compte commun réservé à l'enfant, avec un plafond que tu ne touches pas sans ma signature. Soit je pars chez ma sœur.
Un silence tomba dans la cuisine. Seul le réfrigérateur bourdonnait.
— Tu me fais du chantage, marmonna-t-il.
— Non. Je t'informe.
— On ne part pas quand on est enceinte.
— On ne vole pas sa femme quand elle est enceinte, répondit-elle. Et elle sortit.
Le soir, Thomas alla chez sa mère. Elle l'entendit fermer la porte. Tourner la clé deux fois. Descendre l'escalier en sautant une marche sur deux — comme il l'avait toujours fait depuis qu'elle le connaissait.
Elle appela sa sœur. Puis tante Yvette. Puis elle sortit un sac de l'armoire et commença à faire les affaires du bébé.
Elle rangeait calmement. Les langes en tissu que sa grand-mère avait choisis. Le gilet à petit canard acheté à la friperie de la rue Sébastien Gryphe pour cinq euros. Et l'échantillon de papier peint, gondolé, aux ours gris.
Thomas rentra après vingt-trois heures. Sobre. C'était nouveau — d'habitude, après ses visites chez sa mère, il revenait avec une bouteille de pastis entamée. Cette fois, non.
— Camille, on peut parler, dit-il, planté sur le seuil de la chambre.
Elle était allongée sur le lit, tout habillée. Le sac fait était posé par terre à côté.
— Ta mère a signé une reconnaissance de dette, dit-elle doucement. La semaine dernière. Cinq mille euros. Devine qui devait rembourser.
Thomas pâlit.
— Comment tu le sais ?
— Parce que ta mère m'a appelée à midi. Elle m'a dit que puisque je lui refusais son argent, autant que l'enfant naisse avec un nom qu'elle peut se permettre. Je te cite : « Thomas choisira toujours sa mère. »
— Elle n'a jamais dit ça.
— Appelle-la, demande-lui.
Thomas prit son téléphone. Il n'appela pas. Il fixait l'écran comme si la réponse allait y apparaître.
— C'est un mensonge, dit-il finalement.
— Et toi tu mens depuis six mois. Depuis que tu as vendu nos skis pour lui donner de l'argent pour « refaire la cuisine ». Tu as oublié que j'ai retrouvé le reçu ? Les skis valaient sept cents euros. Tu les as vendus trois cent cinquante.
Thomas s'assit sur le bord du lit. Le matelas s'affaissa sous son poids. Camille sentit son odeur — l'eau de Cologne que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire. Lourde, sucrée, étouffante.
— Je voulais juste aider, murmura-t-il.
— Une aide qui détruit sa famille n'est pas une aide. Camille se leva, prit le sac. Je vais chez ma sœur.
— Reste. S'il te plaît.
— Pour quoi faire ?
— Parce que je t'aime.
— Et moi j'aime notre enfant. Et je ne le laisserai pas grandir dans une maison où l'argent disparaît pendant que tu fais comme si c'était normal.
Elle le dépassa dans l'embrasure de la porte. Il ne la retint pas. Peut-être en avait-il eu l'intention. Peut-être avait-il levé la main. Elle ne sentit aucun contact.
Le lendemain matin, elle revint chercher le reste de ses affaires.
Thomas dormait sur le canapé du salon. Sur la table était posée la pochette qu'elle avait laissée dans la cuisine. À côté, son téléphone. Et un mot.
« J'ai payé le loyer d'octobre. En entier. Ne verse rien. Thomas. »
Camille lut deux fois. Il n'y eut pas de troisième lecture. Elle glissa le mot dans son sac, prit la boîte de bodys et sortit.
Elle appela tante Yvette depuis le tramway. Le tram tournait au pont de la Guillotière, le soleil se reflétait sur le Rhône.
— Tata, je déménage. Je veux résilier le bail.
— Et Thomas ?
— Qu'il reste. Ou qu'il retourne chez sa mère. C'est son choix maintenant.
Tante Yvette resta silencieuse un moment.
— C'est mon appartement, dit-elle enfin. J'ai toujours dit que ce garçon avait le cœur trop tendre. Mais toi, tu l'as trop dur.
— Non, tata. J'ai simplement arrêté de payer pour sa mère.
Elles résilièrent le bail le mardi. Camille versa à sa tante le loyer de septembre resté impayé — quatre cent cinquante euros. Exactement la somme que Thomas avait envoyée à sa mère. Sauf que celle-ci servit à refaire la cage d'escalier et les boîtes aux lettres.
Le mercredi, elle changea son adresse postale pour celle de sa sœur.
Le jeudi, Thomas appela. Elle ne décrocha pas. Il écrivit un SMS : « Maman dit que tu es une mauvaise épouse. »
Elle répondit : « Elle m'a dit à moi que j'étais une mauvaise mère parce que je refusais de lui donner l'argent qui devrait porter ton nom. »
Il n'écrivit rien de plus.
Le vendredi, elle alla à la banque. Elle ouvrit un livret pour l'enfant. Elle versa les premiers cent cinquante euros. Ce qu'elle avait gagné en heures supplémentaires. La guichetière, âgée, avec des lunettes à chaînette, demanda :
— On économise pour quoi ?
— Pour un lit, dit Camille. En bois. Et pour du papier peint à motif d'ours.
La guichetière sourit.
— Mon petit-fils en avait un pareil. Il l'a arraché à deux ans, à coups de dents.
— Alors peut-être vaut-il mieux éviter les ours, marmonna Camille.
Le samedi, Thomas se présenta devant la porte de la sœur de Camille. Il sonna à l'interphone. Camille le vit par la fenêtre de la cuisine, se dandinant d'un pied sur l'autre, rajustant son col, fixant la caméra comme s'il ne savait pas quoi dire.
Elle n'ouvrit pas.
Il sonna une deuxième fois. Puis une troisième.
Elle sortit sur le balcon. Thomas leva la tête.
— Reviens, dit-il. Qu'est-ce que je dois faire pour que tu reviennes ?
— Vire quatre cents euros à ta mère, répondit Camille. Les tiens. Pas les nôtres. Ne m'en parle pas. Donne-les-lui, simplement. Et ensuite viens me dire qu'à partir d'aujourd'hui notre compte n'appartient qu'à nous.
— Pourquoi je lui donnerais ?
— Pour vérifier si tu sais dire non seulement quand personne ne regarde.
Thomas la regardait d'en bas. L'ampoule au-dessus du porche s'allumait, s'éteignait.
— Et si elle refuse ?
— Alors c'est que tu n'as rien compris.
Il descendit du perron. Il ne partit pas tout de suite. Il resta un moment près des poubelles. Puis il monta dans le tram.
Le soir, elle reçut un SMS de la banque : réception de quatre cents euros. Motif : « Remboursement pour l'enfant ».
Elle l'appela.
— C'est quoi ?
— Tu m'as dit de donner à ma mère. Je lui ai donné. Le mien. Sur mes économies pour la PlayStation. Et après j'ai compris que je te devais exactement la même somme. Sa voix se brisait. Je te la rends.
— Ça ne marche pas comme ça, Tom.
— Je sais. Mais il faut bien commencer par quelque chose.
Elle ne revint pas. Pas tout de suite.
Pendant un mois, ils se virent en terrain neutre. Dans un café place Bellecour, à la clinique pour l'échographie, en promenade au parc de la Tête d'Or. Thomas portait les sacs de courses. Il lui apportait de l'acide folique, parce qu'elle oubliait. Il ne touchait plus à son téléphone.
En novembre, elle l'accompagna chez le notaire. Ils rédigèrent un contrat de séparation de biens et une procuration pour le compte qu'ils ouvrirent dans une nouvelle banque. Compte : « Pour l'enfant ». Chacun pouvait verser, mais les retraits exigeaient les deux signatures.
En décembre, Thomas appela sa mère devant Camille. Il mit le haut-parleur.
— Maman, je ne rembourserai pas ta dette. Je ne signerai aucune caution. Et je ne te donnerai pas quatre cents euros pour l'électricité. Si tu veux de l'aide, montre-moi d'abord tes relevés de compte.
Sa mère criait. Longtemps. Camille entendait des mots qu'on ne devrait jamais dire à son fils. Thomas écoutait. Son pouce frottait le bord de la table. Mais il ne raccrocha pas.
— Maman, je t'aime, dit-il finalement. Mais je ne paierai pas pour tes mensonges.
Il raccrocha. Posa le téléphone sur la table, écran contre le bois.
Camille s'approcha. Elle lui prit la main. Pour la première fois depuis deux mois.
— Tu as payé, dit-elle.
— Pour quoi ?
— Pour nous.
En janvier, leur fille naquit. Dans la chambre trônait le lit en bois de pin. Sur le mur, le papier peint aux ours gris — mais sur un seul pan, faute d'en avoir eu assez pour toute la pièce.
Thomas arriva à la maternité avec la poussette. La verte, celle du neveu. Il la monta par l'escalier, l'ascenseur étant en panne.
Camille était allongée, le bébé contre sa poitrine. Elle dormait. Thomas s'assit à côté et les regarda.
Sur la table de chevet traînait un ticket de pharmacie. Acide folique. Douze euros. À côté, le téléphone ouvert sur l'application bancaire. À l'écran, le compte « Pour l'enfant ». Solde : mille trois cents euros.
Thomas sortit cent euros de son portefeuille et les posa près du ticket. Puis il prit le téléphone et tapa un virement. Montant : cent euros. Motif : « Première mensualité pour les skis ».
L'opération lui prit moins d'une minute. Mais Camille ouvrit les yeux juste au moment où il appuyait sur « Envoyer ».
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle.
— Je rembourse mes dettes, dit-il. Et il lui montra l'écran.
Camille regarda l'écran. Puis lui. Puis leur fille.
— Elle a tes yeux, dit-elle doucement.
Thomas se leva, s'approcha du lit. Il se pencha. Sa fille lui agrippa le doigt. Fort.
— Et ta force, ajouta-t-il. Heureusement.
Dehors, la neige tombait sur la maternité. La première de l'hiver. De gros flocons se collaient contre la vitre et fondaient avant d'avoir eu le temps de couler.
