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Le pont de Riom-ès-Montagnes
Elles n'avaient prévu que du muscadet tiède et de la musique trop forte dans la voiture. Cinq copines de fac — Camille, Lucie, Manon, Inès et Chloé — filaient vers un gîte du côté de Riom-ès-Montagnes pour fêter la fin des partiels. On était le 14 mars, il faisait ce froid sec et bleu qu'a le Cantal en fin d'hiver, et Camille conduisait en chantant faux sur une chanson de Clara Luciani. Sur la route départementale qui longe la Rhue, juste après le pont de pierre, Manon a crié de freiner.
Une berline grise venait de quitter la chaussée. Elle avait glissé sur le bas-côté verglacé, défoncé la glissière, et basculé dans la rivière, roues en l'air, à moitié engloutie.
Camille s'est arrêtée en travers de la route sans même couper le moteur. Lucie a composé le 18 en courant déjà vers l'eau. Les quatre autres ont dévalé le talus, une odeur de terre gelée et d'essence dans le nez, les baskets aussitôt trempées jusqu'aux chevilles dans un courant qui n'avait rien de tendre pour un mois de mars.
Dans la voiture, une femme se débattait, à moitié submergée, un petit garçon de sept ans hurlant à côté d'elle. À l'arrière, attaché dans son siège auto, un bébé de deux ans ne bougeait plus. La tête sous l'eau.
Elles ont réussi à extraire la mère, Élodie, puis le grand frère, en tirant, en poussant, en cassant un ongle contre la portière coincée. Restait le petit. La ceinture du siège auto refusait de céder — un mécanisme à cinq points, du plastique gorgé d'eau glacée, des doigts qui ne sentaient plus rien tellement le froid mordait. Inès a plongé une deuxième fois, puis une troisième. Chloé tenait la portière ouverte contre le courant qui voulait la refermer. Il y avait, sur la berge, le chien d'un riverain venu voir le vacarme, qui aboyait sans discontinuer vers la rivière comme s'il comprenait mieux qu'elles la gravité de la scène.
Quand elles ont enfin réussi à détacher le harnais et à sortir l'enfant, ses lèvres avaient viré au bleu-gris. Il ne respirait plus.
C'est Manon qui a agi. Monitrice de colonie l'été précédent, formée aux gestes de premiers secours pour son BAFA, elle a posé l'enfant sur l'herbe gelée, deux doigts sur le sternum, et a commencé les compressions. Une. Deux. Trois. Élodie sanglotait à genoux à côté, incapable de faire autre chose que répéter le prénom de son fils. Au bout d'une quarantaine de secondes qui ont semblé durer une vie entière, le petit corps a eu un sursaut, une toux, puis un cri — le plus beau cri que ces cinq filles aient jamais entendu.
Les pompiers d'Aurillac sont arrivés sept minutes plus tard. Le SMUR a pris le relais, direction le CHU. Les cinq étudiantes, elles, sont reparties telles quelles vers le gîte, trempées, tremblantes, incapables de prononcer un mot pendant tout le trajet.
Trois semaines après, la gendarmerie du Cantal les a convoquées — non pas pour un interrogatoire, mais pour une remise de médailles de la sécurité civile, en présence du maire de Riom-ès-Montagnes. Élodie était là aussi, avec ses deux garçons, celui qui court partout maintenant et celui qu'on a failli perdre dans une rivière un jeudi de mars.
Camille garde toujours dans sa boîte à gants un petit chausson en laine bleue, celui que le bébé portait ce jour-là et qu'Élodie leur a envoyé par la poste, accompagné d'un mot qu'aucune des cinq n'a réussi à lire sans pleurer. Elle ne l'a jamais rendu, ni jeté. Il est resté là, dans la boîte à gants, entre les papiers du contrôle technique et un paquet de mouchoirs, comme une preuve tangible que ce jeudi-là, elles ne sont pas passées leur chemin.
