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La Dernière Fois Que J’ai Porté Ma Robe Bleue

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J’avais les billets dans la poche intérieure de mon sac. Deux places, balcon, pour le concert de Stefano Di Battista salle Pleyel, un mardi soir. Je les avais achetés un mois plus tôt, le jour même où Vincent m’avait dit en passant, sans y penser, qu’il adorait le jazz mais n’y allait jamais. Je voulais voir sa tête quand il comprendrait.

On s’était rencontrés en janvier, sur le quai de la gare de Lyon. Un dimanche soir pluvieux, train supprimé, deux inconnus plantés devant le même panneau d’affichage en se demandant comment rentrer. Il m’avait proposé de partager un taxi. Dans la voiture, il avait parlé du livre qu’il tenait — un Modiano — et j’avais pensé : tiens, quelqu’un qui lit encore.

Les mois d’après, tout avait été léger. Pas d’attentes, pas de promesses, juste des dîners dans des brasseries bruyantes, des balades au Luxembourg, une fois un week-end à Honfleur où on avait failli rater le dernier bus et où on avait ri comme des gamins sur le parking désert en attendant un Uber qui n’arrivait pas. Il était galant, drôle, il me tenait la porte et me regardait vraiment quand je parlais. J’avais quarante-huit ans, lui cinquante-deux, je me disais que ça pouvait être ça, la belle rencontre de la maturité.

Ce soir-là, je l’attendais devant chez moi. J’avais acheté une bouteille de côtes-du-rhône, préparé une pissaladière parce que je sais qu’il aime ça. Rien de lourd. Il est arrivé vers sept heures et demie, un quart d’heure en retard, avec un sac cabas à la main. Il m’a regardée des pieds à la tête.

— T’es drôlement élégante pour un mardi.

Je portais une robe bleue que je n’avais pas mise depuis l’anniversaire de ma sœur, et des escarpins. Je me sentais jolie, légèrement fébrile, comme une fille avant un premier rendez-vous.

— Assieds-toi deux minutes, lui ai-je dit, je te ressers un verre et après on y va.

— On va où ?

Je lui ai tendu l’enveloppe avec les billets.

Son visage n’a pas eu l’expression que j’espérais. Il a sorti les billets, les a tournés entre ses doigts comme un objet suspect, puis il a posé son cabas sur la table basse et s’est affalé dans le canapé.

— J’ai fait les courses, moi.

Il a ouvert le sac. Dedans, un paquet d’onglet de bœuf, des échalotes, une barquette de champignons de Paris. Il a désigné le tout d’un geste large, comme si c’était une évidence.

— Je pensais qu’on allait cuisiner. Manger ici. Tranquilles. J’ai eu une journée de dingue, Sylvie, le mec de la compta m’a fait péter un câble, j’ai juste envie de poser mon cerveau, regarder le match et bouffer un truc normal.

— Le match ?

— Rugby, la Coupe d’Europe, enfin je sais pas, le Stade Français joue ce soir, c’est important.

Je suis restée debout au milieu du salon. Lui, vautré dans les coussins, ses chaussures toujours aux pieds, en train de tapoter sur son téléphone pour vérifier la chaîne.

— Vincent, écoute-moi. Les billets, je les ai pris il y a un mois. Pour toi. Pour nous. Je t’en avais parlé, tu te souviens, que tu n’allais jamais au jazz ?

— Bof, le jazz… C’est pas une question de vie ou de mort, hein. Moi ce soir, honnêtement, je rêve d’un dîner normal. Tu pourrais nous préparer la viande, non ? Avec des patates sautées, un truc simple. Je crève la dalle.

Le mot « normal » est resté suspendu dans l’air comme une petite brûlure. Il n’avait pas élevé la voix, pas été désagréable. Juste fatigué. Comme un homme qui revient du travail et qui s’adresse à quelqu’un dont c’est précisément le rôle de le nourrir et de le réconforter.

J’ai souri, mécaniquement. J’ai reposé mon verre.

— Vincent, à quel moment on a décidé que moi, j’étais la personne qui devait te faire à manger ?

Il a levé les yeux de son écran, sincèrement surpris.

— Bah… je sais pas, c’est normal. On est ensemble. T’aimes bien cuisiner, tu fais des super plats. Moi, je t’apporte le vin, les trucs lourds, je conduis quand on part en week-end. Chacun son rôle.

— Mon rôle ?

Il s’est redressé, a posé le portable, a joint les mains entre ses genoux.

— Écoute, on n’a plus vingt-cinq ans. Je cherche pas une copine qui veut sortir tout le temps. J’ai passé l’âge. Et toi aussi. À nos âges, une relation c’est du concret. C’est un foyer. Une femme qui sait recevoir, qui connaît sa cuisine, qui prend soin de son homme. C’est ça, le couple. Pas les concerts le mardi soir.

Il disait ça calmement. Presque avec tendresse, comme on explique à un enfant que le chocolat du matin, c’est fini.

Et là, dans ce salon que j’avais mis des années à reconstruire après mon divorce, j’ai senti une trappe s’ouvrir sous mes pieds. Pas une colère immédiate. Un froid. Très précis. Très ancien.

Pendant douze ans, j’avais vécu avec Laurent. Douze ans à entendre les mêmes choses, dites autrement. *Tu pourrais faire un effort, tu rentres tard, le petit a faim, une femme doit savoir organiser sa maison, c’est pas en lisant des romans jusque tard que tu vas gérer ta vie, et si tu t’occupais de mes chemises plutôt que de tes réunions ?* Pendant douze ans j’avais rétréci. Réduit mes envies, mes ambitions, mes sorties, mes amies. Je m’étais éteinte pour qu’il reste allumé. Et puis un jour, il était parti avec une collègue de trente ans, en me laissant un mot sur la table : *J’ai besoin de quelqu’un de plus vivant.*

Plus vivant. Moi qui m’étais vidée pour lui.

Et voilà que ce mardi soir, sur mon propre canapé, mon corps a reconnu la musique avant même que mon cerveau ne mette des mots dessus. Vincent, sans le savoir, venait d’enfiler le costume de Laurent. Un costume plus moderne, plus souriant, mais taillé dans le même tissu : j’existais pour servir.

Je me suis levée. J’ai pris mon sac, j’ai remis les billets dedans. J’ai décroché mon manteau de la patère.

— Où tu vas ?

— Au concert. J’ai deux billets. J’irai avec quelqu’un d’autre.

Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Il ne comprenait pas.

— Attends… tu me laisses ? Comme ça ? Pour un match de rugby ?

— Non, Vincent. Pas pour un match de rugby. Parce que tu viens de m’expliquer que dans ta vision du couple, ma place est aux fourneaux. La tienne, apparemment, c’est d’apporter le vin et de conduire. C’est peut-être une vie normale pour certains. Pas pour moi. J’ai déjà donné.

Il s’est levé à son tour. Son visage a oscillé entre l’incompréhension et l’agacement.

— Oh là là, ne me fais pas le coup de la féministe offensée, hein. J’ai juste dit que j’étais fatigué. Tu pourrais faire un geste, pour une fois.

— Le geste, c’est d’avoir organisé une soirée. Tu n’as même pas regardé les billets. Tu n’as même pas vu que c’était Di Battista. Tu as vu de la viande et un fourneau. C’est ça, le geste que tu attends.

— T’es en train de casser un truc pour rien, Sylvie. Réfléchis.

Je suis restée près de la porte, le manteau sur le bras, ma robe bleue soudain trop voyante, trop festive pour ce salon où l’air s’était épaissi. Je sentais mon cœur taper fort, mais ma voix était calme.

— J’ai réfléchi pendant douze ans avant toi. Là, je réfléchis depuis cinq minutes. Le résultat est le même. Je ne suis pas ta solution, Vincent. Je ne suis la solution de personne. Ni la boniche, ni la cuisinière, ni le refuge où on vient poser ses fatigues et ses casseroles en attendant mieux.

Il a saisi son cabas brusquement. Son visage s’est fermé, durci, comme un volet qu’on claque.

— T’es une égoïste. Les bonnes femmes comme toi, après, elles se plaignent d’être seules à soixante ans avec leurs chats. Tu verras.

— Oui. Je verrai.

Il est parti. Il a oublié les échalotes sur la table basse. Je suis restée un long moment debout au milieu du salon, la robe bleue serrée autour de moi comme une armure ridicule. Puis j’ai enlevé mes escarpins, j’ai tiré les rideaux, je me suis servi un verre de ce côtes-du-rhône que j’avais acheté pour nous. Je l’ai bu seule, assise par terre, adossée au canapé.

Je ne suis pas allée au concert. Les billets sont restés sur la console de l’entrée. Mais je n’ai pas pleuré non plus.

Deux jours plus tard, j’ai reçu un texto. Puis un autre. *Je suis désolé, j’ai été nul, laisse-moi une chance, je suis passé te voir mais t’étais pas là*. Puis un appel, que j’ai laissé sonner. Puis un message vocal, la voix traînante de quelqu’un qui a ruminé sa défaite et qui essaie de remballer le match en douceur. *Écoute, c’est débile cette histoire. Je t’invite au resto, ce soir, c’est moi qui régale, on oublie tout.*

On n’oublie rien. C’est ça, le truc.

Vendredi, il est venu sonner à ma porte. Je l’ai vu par le judas, avec une bouteille de champagne et des fleurs de chez le fleuriste chic de la rue des Martyrs. Il avait fait un effort. J’ai ouvert.

— Bonsoir Vincent.

Il m’a souri, gêné, les yeux qui cherchaient les miens par-dessous, comme un petit garçon pris en faute.

— Je peux entrer ?

Je n’ai pas bougé du seuil.

— Non.

— Sylvie, arrête. J’ai vraiment merdé. Mais c’est pas la peine de transformer un dîner en drame national. Allez, je t’en prie.

Il a posé les fleurs contre le chambranle, a fait mine de franchir la porte. J’ai mis ma main sur le cadre, doucement mais fermement.

— Vincent, tu ne m’as pas écoutée l’autre soir. Alors écoute-moi maintenant. Ce n’est pas une dispute. Ce n’est pas un caprice. C’est un constat. Tu crois qu’une femme de quarante-huit ans doit troquer ses désirs contre une cocotte en fonte. Moi, je crois qu’on peut avoir cinquante, soixante, soixante-dix ans et continuer d’aller au jazz, au cinéma, danser ou n’importe où si on en a envie. Et surtout, je crois que dans un couple, personne n’est le garde-manger de l’autre. Toi et moi, on n’a pas la même définition du mot « normal ». C’est triste, mais c’est comme ça.

— Mais je peux changer… j’ai compris, tu vois, j’ai même acheté des places pour un spectacle, tiens, regarde.

Il a sorti deux billets froissés de sa poche, une pièce de théâtre au Lucernaire. Il était fier de lui.

— C’est bien, Vincent. Vraiment. Mais tu ne comprends toujours pas. Ce n’est pas les sorties, le problème. C’est ce que tu penses de moi quand tu les proposes. Si tu m’offres ça aujourd’hui, c’est pour me récupérer. Et demain, quand je serai revenue, tu m’offriras du muscle de bœuf et une poêle. Parce que dans ta tête, c’est ma place. Et moi, je ne veux plus de cette place.

Il est resté quelques secondes sans rien dire. Le champagne dans une main, les billets dans l’autre, les fleurs qui commençaient à pencher contre le mur. Puis il a eu une phrase que je n’attendais pas :

— Nom de Dieu, Sylvie, mais qu’est-ce qu’il t’a fait, ton ex, pour que tu sois comme ça ?

J’ai presque souri. Parce qu’il ne voyait toujours pas. Il croyait que c’était une peur. Alors que c’était simplement la fin de ma patience.

— Il m’a appris à reconnaître les emmerdes quand elles se présentent.

J’ai refermé la porte. J’ai entendu son pas décroître dans l’escalier, puis le bruit de la cage d’ascenseur, puis plus rien. J’ai ramassé les fleurs qu’il avait oubliées sur le palier et je suis allée les mettre dans un vase sur la table de la cuisine.

Ce soir-là, j’ai préparé une omelette aux herbes, assise seule face à la fenêtre ouverte, en laissant le bruit de la rue monter jusqu’à moi. C’était une belle soirée d’avril, douce, avec du ciel rose au-dessus des toits. J’ai pensé aux billets de Di Battista, coincés dans la poche intérieure de mon sac. Ils y sont encore, je crois. Un jour, je les utiliserai. Peut-être que j’irai seule. Peut-être avec quelqu’un d’autre.

Mais je me suis fait une promesse silencieuse, là, dans ma cuisine : plus jamais un homme ne me tendra de la viande crue comme on tend un tablier.

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