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J’ai dit « oui » alors que tout mon corps hurlait

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En rentrant à Lyon ce matin-là, j’ai posé le téléphone sur la table sans répondre tout de suite. La boulangerie d’en bas sortait les premières fournées, l’odeur du beurre chaud montait jusqu’au quatrième étage. Camille avait envoyé une photo de sa main avec la bague, un bouquet de roses blanches et un message à sa mère. Elle rayonnait. Sur le cliché, j’étais là, à côté d’elle, le regard tourné vers la fenêtre de la chambre d’hôtel. Pas de sourire. Pas pour la photo, pas pour la bague, pas pour ce qu’on venait de faire.

Trois ans que je connaissais Camille. Elle était vive, organisée, elle savait exactement ce qu’elle voulait. Moi, je ne savais même pas si j’aimais la couleur de ses rideaux. On s’était rencontrés à une crémaillère dans le Vieux Lyon, je portais un pull bleu pourri, elle m’avait parlé des voyages qu’elle prévoyait. Dès le deuxième rendez-vous, sa mère Sylvie débarquait dans la conversation avec des allusions au mariage. « Julien, vous avez quel âge déjà ? Trente-quatre ? Et Camille, vingt-neuf. Il faudrait y penser. » Ça devenait une rengaine. Chaque dimanche midi chez elles, avec le gigot et les haricots verts, Sylvie ramenait le sujet en coupant son pain. « Bon, les enfants, et cette date ? »

J’ai supporté, en bon garçon. Quand on me demandait, je répondais « pas encore », « faut qu’on mette de côté », « le boulot, tu comprends ». Mais au fond, c’était pas une question de compte en banque. C’était un vide, là, juste sous les côtes, qui ne partait jamais quand j’étais avec elle. Une absence de ce truc bête et brûlant qui fait qu’à trois heures du matin tu veux encore parler. Avec Camille, c’était fluide, calme, prévisible. Trop.

L’histoire du voyage en Turquie, c’est Sylvie qui l’a eue la première. « Offre-lui un beau séjour, ça pourrait te donner l’occasion. » Je crois qu’elle avait même choisi l’hôtel. J’ai suivi. Camille était aux anges. Ses valises faites quinze jours à l’avance, un petit carnet pour noter les visites, les restaurants. Moi, j’ai glissé l’écrin dans la poche intérieure de mon sac et j’ai eu le sentiment d’embarquer une valise de plomb.

Le coucher de soleil sur la plage de Konyaaltı, c’était magnifique, c’est vrai. Mais quand j’ai sorti la boîte, j’avais l’impression de jouer une pièce de théâtre. La bague, on l’avait choisie ensemble chez un bijoutier de la Presqu’île. Elle voulait être sûre que ça lui plaise, et moi, je n’avais aucune idée de ce qui lui irait, alors ça m’arrangeait. Pas de surprise, pas de romantisme. Juste une formalité polie déguisée en amour.

« Tu veux être ma femme ? » La phrase est sortie mécanique. Camille a crié, pleuré, sauté. Moi, j’ai pensé au temps qu’il faisait le lendemain. Sur la photo, je cherchais le climatiseur du regard. Pas de sourire. Sylvie l’a tout de suite remarqué, d’ailleurs. J’ai su plus tard qu’elle avait passé la nuit à scruter ce cliché.

Au retour, la machine à mariage s’est emballée. Camille a appelé sa mère avant même qu’on pose les valises. « Maman, la bague ! Regarde ! » Je les entendais glousser dans le salon. La salle a été réservée, une grande bâtisse du côté de Sainte-Foy-lès-Lyon, avec terrasse sur la Saône. Le traiteur, les faire-part, la robe. Je me noyais.

Un soir, alors que Camille réglait la question des dragées au chocolat, je suis sorti sur le balcon. L’air était tiède, le bruit de la ville en bas, et dans ma tête, une phrase claire, nette, affreuse : je ne peux pas. Pas pour elle, pas pour Sylvie, pas pour les trente convives qui allaient trinquer à notre bonheur factice. La chose la plus honnête à faire était de tout arrêter. J’ai attendu que Camille éteigne son écran.

— Camille… il faut qu’on parle.

Elle a d’abord cru à une blague sur la musique de la cérémonie. Puis ses doigts se sont refermés sur le téléphone, blanchis aux jointures. J’ai parlé d’une traite, sans respirer. Que je l’aimais bien, mais que je ne l’aimais pas comme un mari. Que je m’étais fourvoyé, que c’était ma faute, entièrement. Ses yeux se sont écarquillés, deux billes noires brillantes. Elle a répété « c’est pas vrai » en secouant la tête. Puis elle a éclaté en sanglots, un cri rauque que je n’oublierai jamais.

Le lendemain, j’ai plié mes affaires et je suis parti dormir chez un collègue. Les messages de Sylvie ont commencé dans la soirée. D’abord stupéfaits : « Julien, qu’est-ce qui se passe ? Camille est en larmes. » Puis furieux : « Après trois ans, c’est comme ça que tu nous quittes ? Tu n’es qu’un lâche. » J’ai lu, j’ai effacé, j’ai respiré. Pour la première fois depuis des mois, l’air entrait vraiment.

Le mois qui a suivi a été silencieux. J’ai croisé un ancien camarade de fac en bas de chez moi, Maxime, qui m’a proposé un café. En terrasse, place des Terreaux, j’ai rencontré une amie à lui, Léa. Elle portait un vieux jean et riait en parlant du bruit des péniches. On est restés à discuter jusqu’à ce que le serveur nous demande de libérer la table. Juste ça, une conversation qui glissait sans effort, sans arrière-pensée de contrat de mariage. Le vide sous mes côtes s’est mis à palpiter différemment.

On s’est revus. Un mercredi, une exposition photo dans le 7ᵉ arrondissement, un mercredi, un pique-nique au parc de la Tête d’Or. Je ne cherchais rien, elle non plus. Mais les choses se sont faites sans qu’on les force. Un moment, j’ai posé mon appareil pour la prendre en photo pendant qu’elle donnait des cacahuètes aux cygnes. Pour la première fois depuis des années, un sourire est venu sur mon visage sans que je le calcule.

Sylvie l’a vu, bien sûr. Léa a posté cette photo sur son compte, un cliché en noir et blanc où je tiens une barquette de glace, l’air parfaitement idiot et heureux. La légende disait : « La moitié de mes cacahuètes, l’autre moitié de mon cœur. » Un commentaire sous la publication, anonyme, trois petits points et une citation de chanson triste. J’ai su que c’était elle.

Un après-midi, mon téléphone a vibré avec un numéro inconnu. La voix de Sylvie, tendue comme une corde de piano.

— Alors, c’est pour ça que tu nous as plantés. Tu avais quelqu’un d’autre.

— Non, Sylvie. C’est après. Je vous jure que c’est après.

Elle a reniflé, j’ai entendu un claquement sec, comme un briquet qu’on allume.

— Tu nous as brisé le cœur, Julien. Et maintenant tu t’affiches. Tu oses.

— Vous n’étiez pas heureuse non plus, Sylvie. Vous saviez que ça coinçait, non ? Vous le voyiez sur la photo.

Un long silence, juste le bourdonnement de la ligne. Puis elle a raccroché.

Hier, Léa m’a proposé de repeindre la chambre. Un bleu un peu délavé, comme le ciel avant l’orage. On a fini couverts de gouttes, elle a fait une trace de pinceau sur mon nez, j’ai ri en essayant de l’attraper. Dans la cuisine flottait l’odeur du pain grillé. Le journal traînait sur la table avec des titres sur les élections européennes, les céréales étaient dans un bol à rayures.

Avant de se coucher, Léa a effleuré mon épaule et m’a glissé : « T’as l’air léger. » Je n’ai pas répondu. Parce que pour une fois, il n’y avait rien à dire.

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