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Le silence après le portail vert

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Je m'appelle Bastien Ferrand, j'ai quarante-six ans, et pendant onze ans j'ai porté l'uniforme de la gendarmerie à Vézenne, un bourg tassé entre les vignes du Beaujolais et la départementale qui file vers Mâcon. Si vous demandez aux gens du coin ce qui s'est passé cette nuit d'août 1994, ils vous parleront d'un accident. Moi je sais ce qu'on a fait. Et je sais ce qu'il nous en a coûté, à chacun.

Il faisait une chaleur à faire fondre le goudron cette semaine-là. Les champs de tournesols avaient viré au brun avant l'heure, les fontaines du village tournaient à sec, et le bar-tabac de la place fermait à vingt heures faute de clients — tout le monde restait terré chez soi avec les volets clos. Nous étions quatre : moi, Régis Ancelin qui commandait la brigade, Thierry Mahé et le jeune Kévin Ozanne, tout juste sorti de l'école de Montluçon. On patrouillait près du terrain vague derrière la gravière, là où campait chaque été une famille de gens du voyage — les Demeter, ils s'appelaient. Le père réparait des mobylettes, la mère lisait dans le marc de café pour deux sous, et il y avait une fille, Yolanda, dix-neuf ans, qui vendait du muguet et des paniers d'osier sur le marché du samedi.

Cette nuit-là, on nous a signalé un vol de batteries de voiture sur le parking du supermarché Intermarché. Ancelin a décidé — sans mandat, sans rien — qu'on irait "discuter" avec les Demeter. Je ne vais pas vous mentir en disant que je n'étais pas d'accord. J'étais d'accord. On avait chaud, on avait bu deux bières de trop en fin de service, et Ancelin répétait depuis des semaines que ces gens-là "n'avaient rien à faire ici". Ce genre de phrase, prononcée assez de fois, finit par devenir une permission.

Yolanda était seule sous la caravane familiale, en train de rincer des bidons d'eau à la pompe du terrain. Ozanne l'a interpellée le premier, un peu trop fort. Elle a répondu qu'elle ne savait rien du vol, qu'elle dormait. Mahé l'a bousculée contre la carrosserie du fourgon Renault Trafic. Je n'ai rien fait pour l'arrêter — voilà la phrase que je n'arrive toujours pas à écrire sans que ma main tremble sur le stylo. Rien. Elle est tombée, elle s'est cogné la tempe contre le rebord du pare-chocs, et elle n'a plus bougé.

On a paniqué. Ancelin a dit qu'on la ramenait "faire une chute" près du canal du Sornin, à trois kilomètres de là, pour que ça ait l'air d'un accident nocturne. On l'a portée à quatre dans une bâche de chantier trouvée dans le fourgon de Mahé — je me souviens encore de l'odeur de peinture séchée sur cette bâche, une odeur qui m'a poursuivi des années dans les magasins de bricolage. On l'a déposée au bord de l'eau. Le rapport officiel a parlé de noyade accidentelle. Personne n'a réclamé d'autopsie. La famille Demeter a plié ses tentes trois jours après et n'est plus jamais revenue camper à Vézenne.

Ce que le rapport ne disait pas, c'est que la grand-mère de Yolanda, une femme qu'on appelait Tante Draga, avait passé toute la nuit devant le portail vert de la gendarmerie. Elle n'a rien crié, rien cassé. Elle a juste posé, à même le trottoir, quatre petits tas de sel — un pour chacun de nous, elle connaissait déjà nos noms — et elle est repartie sans un mot. Le lendemain, le boulanger de la place, qui avait tout vu de sa fenêtre, m'a dit en me tendant ma baguette : "Elle a compté vos boutons, Ferrand. Un par uniforme." Je n'ai jamais su ce que ça voulait dire. Je le sais maintenant.

Ozanne, le premier à l'avoir bousculée, a démissionné six mois plus tard, sans explication, et s'est installé convoyeur de fonds à Lyon. En 1997, un braquage a mal tourné rue Garibaldi : il a pris une balle dans la gorge en sortant du fourgon. Il a survécu, mais il ne parle plus qu'en soufflant, un trou dans le cou couvert d'un pansement qu'il change lui-même, seul, dans un studio du huitième arrondissement.

Mahé, celui qui l'avait poussée, a continué la carrière, gravi les échelons, jusqu'à ce jour de 2003 où sa fille de huit ans, Manon, s'est noyée dans la piscine familiale à Charnay pendant qu'il tondait la pelouse à quinze mètres de là. Il a arrêté de boire de l'eau du robinet après ça. Il ne boit plus que de l'eau en bouteille, capsulée, comme s'il craignait que l'eau elle-même se souvienne.

Ancelin, notre chef, celui qui avait donné l'ordre, est mort d'un cancer de la gorge en 2011 — l'endroit exact où Yolanda avait un hématome le soir de sa chute, m'a confié plus tard l'infirmière qui l'a veillé, une coïncidence qu'elle trouvait "troublante" sans savoir pourquoi elle me le disait à moi précisément.

Et moi. Moi je suis resté. J'ai fait mes onze ans, j'ai pris ma retraite anticipée en 2005 pour "raisons de santé" — en réalité parce que je ne dormais plus, parce que chaque bruit d'eau, une douche, une pluie sur les tuiles, me réveillait en sueur. Je me suis installé à Roanne, loin de Vézenne, loin du canal. J'ai vécu vingt ans avec ce silence-là logé dans la poitrine, croyant, comme un imbécile, que le temps effacerait ce que le sel de Draga n'avait pas emporté avec elle.

Le mois dernier, un huissier de justice de Mâcon a sonné à ma porte. Une enquête rouverte — la loi sur l'imprescriptibilité de certains faits, une avocate parisienne qui avait retrouvé, dans les archives départementales, un carnet de la gendarmerie mentionnant "intervention non répertoriée, secteur gravière, nuit du 14 août 1994", et un témoignage écrit, daté de 1994, jamais transmis, rédigé par le boulanger avant sa mort. J'ai reconnu tout de suite l'écriture penchée du vieux Roquette sur la photocopie qu'on m'a tendue.

Je n'ai pas nié. J'étais fatigué de porter ça seul, dans mon salon aux volets toujours à moitié fermés, avec pour toute compagnie un carrelage que je nettoyais trois fois par semaine sans jamais réussir à le trouver assez propre. J'ai signé les aveux à la table de ma cuisine, sous le néon qui grésille depuis dix ans et que je n'ai jamais fait réparer.

Ce qui m'a frappé, dans le bureau du juge d'instruction à Villefranche-sur-Saône, ce n'est pas la sévérité de la mise en examen. C'est qu'une femme était assise au fond de la salle, la soixantaine, un foulard noué sous le menton — la petite sœur de Yolanda, Ileana, aujourd'hui infirmière à Mâcon. Elle n'a pas crié non plus. Elle a simplement déposé devant le greffier une chemise cartonnée contenant l'acte de décès jamais enregistré correctement, une photo de Yolanda au marché tenant un panier d'osier, et une demande de révision officielle de la cause du décès — trente et un ans, quatre mois et douze jours après les faits.

Le juge a ordonné l'exhumation. Le nouveau rapport médico-légal, remis en juillet, conclut à un traumatisme crânien antérieur à l'immersion, incompatible avec une noyade accidentelle. Ma mise en examen pour non-assistance à personne en danger et subornation de témoin est effective depuis le 12 août. Le procès est fixé à mars prochain.

Je n'ai pas cherché le pardon d'Ileana, et elle ne me l'a pas offert. À la sortie du tribunal, alors que je remontais la rue pavée vers ma voiture, elle m'a simplement dit, sans hausser la voix, en resserrant son foulard contre le vent qui montait de la Saône : "Elle vendait du muguet, monsieur Ferrand. Le premier mai. Vous vous en souvenez, du muguet ?"

Je m'en souviens. C'est même, avec l'odeur de la bâche de chantier, tout ce qui me reste d'elle.

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