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La dernière tasse de la grand-mère Solange
Le café, il l’aimait comme on aime un pays où l’on a été heureux. Pas celui des capsules qu’on avale debout. Le vrai : moulu à la main, passé dans une cafetière italienne qui a vingt ans de croûte, versé dans une tasse qui a une histoire. Et cette tasse, pour Hugo, c’était celle de grand-mère Solange.
Elle était ébréchée, la tasse. Un petit éclat au bord, côté anse. Solange disait qu’on ne jette pas une tasse pour une si petite blessure. C’était une faïence de Quimper, achetée au marché de Pont-l’Abbé en soixante-douze, avec ce bleu profond qui rappelle la mer avant la pluie. Hugo ne buvait son café que dedans, le dimanche surtout, quand il descendait à la boulangerie de la rue Nationale chercher un pain aux figues et qu’il s’installait à la table de la cuisine en regardant les mouettes se disputer les poubelles.
Il en fallait, du silence, autour de ce café-là.
Mais depuis que Martine, sa belle-mère, avait emménagé chez eux, le dimanche matin, c’était un autre chose. Martine vivait là depuis neuf mois, depuis que son immeuble de la rue de Siam avait été vendu à un promoteur de Rennes. Elle venait « pour quelques semaines, le temps de trouver quelque chose ». Neuf mois. Le temps de fabriquer un enfant, disait Hugo à sa femme, sauf que l’enfant, c’était elle.
Le dimanche, donc, Martine se levait à sept heures moins le quart, traversait le couloir en faisant claquer ses mules sur le carrelage, et lançait dans la cuisine, avant même d’avoir passé la porte :
— Alors, ce café, il vient, ou il faut que je le fasse moi-même ?
Elle ne le faisait jamais elle-même. Elle attendait que Hugo, qui n’avait dormi que six heures après sa semaine à l’usine de moteurs marins, se traîne jusqu’à la cafetière. Elle, pendant ce temps, ouvrait le frigo et inspectait les étages comme un douanier. Ça la choquait, qu’on puisse acheter du beurre demi-sel et pas de crème fraîche. Elle le disait. Elle disait beaucoup de choses.
Ce dimanche-là, il y avait un truc de plus.
— Je t’ai rangé le placard au-dessus de l’évier, dit Martine. Y avait des tasses qui prenaient la poussière.
Hugo posa le pain aux figues sur la planche. Il regarda le placard. La porte était bien fermée, comme une bouche. Il l’ouvrit.
La tasse de Solange n’y était plus.
Il y avait, à la place, un alignement de tasses blanches, toutes neuves, toutes pareilles, achetées en lot chez un détaillant d’ustensiles à Lanester. Celles qu’on offre quand on n’a pas d’idée.
— Où elle est ? demanda Hugo.
Martine ne se retourna même pas. Elle beurrait un bout de baguette avec l’application d’une femme qui n’a jamais payé un loyer de sa vie.
— Je l’ai mise au verre. Elle était fendue, tu t’en servais encore, je me suis dit que ça allait finir par te couper la lèvre.
Hugo resta un instant devant le placard. Puis il descendit l’escalier de l’immeuble, sortit dans la cour, contourna la remise à vélos jusqu’au local poubelles. Le bac à verre était vide. Levé à l’aube, vidé par les services de la communauté d’agglomération.
Il remonta. Martine avait préparé deux cafés. Dans les tasses blanches neuves. La sienne fuma longtemps, comme une chose qui n’ose pas refroidir.
⁂
Le soir, Hugo en parla à Camille. Sa femme. Ils étaient dans la chambre, la fenêtre ouverte sur la rade, et le port de pêche clignotait au loin, orange, régulier, comme un phare qui se répète.
— Elle ne savait pas, dit Camille.
— Je le lui avais dit. Le premier dimanche. Je lui avais dit : cette tasse, c’est la seule chose qui me reste de ma grand-mère. Elle a écouté, elle a hoché la tête, elle en a pris soin en faisant la vaisselle. Et un matin, c’est sa manie de tout ranger qui l’emporte.
— C’est une tasse, Hugo.
Il ne répondit pas. Parce que dire « ce n’est pas une tasse », c’était ouvrir une porte qu’il ne voulait pas ouvrir devant Camille. La porte derrière laquelle il y avait son père, tombé d’un échafaudage au chantier naval quand Hugo avait onze ans, et Solange qui l’avait élevé dans cette cuisine, avec cette tasse. La seule chose qui restait. Pas de maison, pas de carnet, pas de bague. La maison de Plougastel avait été vendue pour payer la maison de retraite. Il restait une tasse ébréchée. Onze ans qu’elle en buvait, même après sa mort. Le café y avait un goût de tablier, de sel, de dimanche.
Le mardi, Hugo fit ce qu’il ne faisait jamais : il posa une demi-journée à l’usine. Il se rendit chez un atelier de céramique, quai de la Douane, une petite boutique sentant l’argile humide, tenue par une femme aux bras couverts de poussière blanche. Il décrivit la tasse. L’ébréchure, la forme du pied, le bleu de Quimper.
La céramiste l’écouta en s’essuyant les mains sur son tablier de toile brute.
— Je peux vous faire une réplique, dit-elle. J’ai des pigments qui s’approchent. Mais ce ne sera pas la même.
— Je sais, dit Hugo.
— Ce sera solide, en revanche. Personne ne pourra la casser en tombant. — Et elle ajouta, en rangeant des échantillons : — Vous voulez qu’on la fasse avec une ébréchure au même endroit ?
Il dit oui. Il fallut quatre semaines. Ça coûta cent dix euros. Il ne le dit pas à Camille.
⁂
Le soir où il rapporta la fausse tasse, il la mit dans le placard, à la place exacte où l’autre avait dormi pendant des années. Il ne s’en servit pas tout de suite. Il laissa passer un dimanche. Puis deux. La fausse le regardait, avec son ébréchure trop nette, trop bleue.
C’est un matin de pluie, un de ces matins de Brest où le gris entre par les vitres comme un locataire, que Martine annonça la nouvelle.
— J’ai trouvé, dit-elle. Un T2, rue de Glasgow. Je signe vendredi.
Elle attendit. Hugo versa le café. Il prit, sans y penser, la fausse tasse. Martine regarda le placard, puis la tasse, puis Hugo.
— C’est pas la même, dit-elle.
— Non.
— Tu t’es acheté une copie ? À cause d’une vieille tasse ?
Hugo but une gorgée. Chaud. Trop. Il reposa la tasse.
— C’est vous qui me l’avez achetée, dit-il. C’est votre cadeau de départ.
Martine posa sa tartine. Elle allait dire quelque chose, de cinglant sans doute, mais Camille descendait l’escalier à ce moment-là, et le bruit des pas changea la phrase en un simple reniflement.
Le vendredi, Martine signa. Le camion de location, un utilitaire blanc fatigué, fut chargé par deux hommes en maillot jaune. Martine descendit la dernière, avec un cabas à carreaux et une lampe de chevet dont l’abat-jour pendait comme une paupière.
Sur le palier, Hugo lui tint la porte. Elle passa sans rien dire. Puis, au moment de monter dans le camion, elle se retourna.
— Je vous ai laissé les tasses blanches, dit-elle. C’est plus pratique.
Hugo ne dit rien. Il remonta. Dans la cuisine, il ouvrit le placard. Les tasses blanches étaient là, neuves, inutiles. Il les prit, les empila dans un carton, et les descendit avec les autres encombrants devant le local poubelles. Le soir, une femme du troisième étage, une enseignante à la retraite, les récupéra. Elle dit qu’elles feraient très bien pour l’atelier de poterie de son association. Hugo lui donna aussi la cafetière italienne.
Il gardait la fausse tasse pour le café du dimanche. Il la posait sur la table, regardait le bleu, l’ébréchure trop nette. Ce n’était pas pareil, non. Mais quand il en buvait, il fermait les yeux, et il lui semblait que la mer de Pont-l’Abbé, soixante-douze ans plus tôt, venait frapper une dernière fois le bord.
