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Le pavillon de la rue des Lilas

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Chaque soir à 18h30, Julien attrapait ses clés. Trois ans que ça durait, et moi, Camille, quarante-et-un ans, prof de piano à Angers, j'avais fini par régler ma vie sur cette sonnerie invisible — celle qui annonçait, immanquablement, une nouvelle catastrophe chez tonton Marcel.

Un tuyau qui pète. Une chute dans l'escalier de la cave. La Clio qui ne démarre plus. Marcel collectionnait les emmerdes comme d'autres collectionnent les timbres, et curieusement, seul mon mari savait y répondre. Moi, je n'avais jamais vu cet homme. Pas à Noël, pas à mon anniversaire, jamais un coup de fil, rien. "Il est trop fatigué pour voir du monde," disait Julien en enfilant sa veste en velours élimée aux coudes. "Ça le fatiguerait, avec toi en plus."

Le soir de nos vingt ans de mariage, j'avais sorti la nappe en lin que ma mère m'avait offerte, celle qu'on ne sort jamais, allumé deux bougies achetées au marché de Noël l'année d'avant et qui sentaient encore vaguement la cannelle, préparé un gigot que Julien adorait. Il a jeté un œil à la table, à peine, le temps de repérer la bouteille de saint-émilion, et il a filé chercher son blouson.

— Le chat de tonton Marcel est coincé dans le tilleul du jardin, il paraît.

— Ce soir ? Julien, c'est NOTRE soir. Appelle les pompiers, ils ont une échelle pour ça !

— Je savais pas que t'étais aussi dure, a-t-il lâché en claquant la porte du garage.

Le chien du voisin, un vieux labrador qui s'appelait Django, s'est mis à aboyer dans la cour au bruit du moteur qui démarrait. Moi, plantée devant mon gigot froid, j'ai eu envie de hurler avec lui.

Au lieu de ça, je suis montée au grenier. Dans un carton à chaussures, sous des photos de notre mariage à Saumur, j'ai retrouvé le vieux carnet d'adresses de la famille de Julien, celui qu'on n'ouvre jamais parce que tout est dans le téléphone maintenant. Marcel Fournier, une adresse à Segré, un numéro de fixe.

Une femme a décroché à la troisième sonnerie.

— Allô ? Bonsoir, je suis Camille, l'épouse de Julien. Je voulais dire à Marcel que Julien a sa propre famille et que —

Un silence. Long. Puis, d'une voix presque douce, comme si elle m'annonçait une mauvaise nouvelle qu'elle regrettait de devoir dire :

— Marcel est mort il y a dix ans, madame.

Cinq mots. Le combiné est resté collé à mon oreille un moment, comme si le silence après allait finir par avouer autre chose.

Dix ans. Trois ans de mensonges, tous les soirs, sans faute — un tuyau, une chute, une voiture, un chat — pour un homme enterré depuis une décennie. J'ai posé le téléphone sur le buffet, à côté du gigot qui refroidissait, et j'ai regardé la nappe en lin comme si elle appartenait à une autre vie.

J'ai eu envie de tout casser, de balancer les assiettes contre le mur en pierre de la cuisine. Puis je me suis dit non — pas comme ça. Quand Julien est rentré, vers 22h, sentant vaguement l'essence et rien de plus suspect, je lui ai souri.

— Alors, le chien de tonton Marcel, il va mieux ?

— Ah, oui, ça va beaucoup mieux, et tonton aussi reprend du poil de la bête, a-t-il répondu, en enlevant ses chaussures.

Voilà. Il s'était perdu dans son propre roman : un chat coincé dans un arbre était devenu, en une soirée, un chien malade guéri comme par miracle. Un homme mort depuis dix ans qui "reprend du poil de la bête".

Le lendemain, quand il a annoncé un nouveau "souci chez tonton Marcel", j'ai attendu deux minutes après le bruit du portail, j'ai pris ma propre voiture, et je l'ai suivi à distance, phares éteints sur le dernier tronçon.

Il n'a pas pris la route de Segré. Il a roulé jusqu'à un petit pavillon avec des volets bleus, rue des Lilas, à l'autre bout d'Angers, un quartier que je ne connaissais même pas. Une lumière était déjà allumée dans le salon, comme si on l'attendait. Et j'ai vu, garée devant le portail, une poussette.

J'ai coupé le moteur à trente mètres de là, le cœur cognant plus fort que je ne l'aurais cru possible. Julien a sonné. Une femme jeune, la trentaine, un bébé calé sur la hanche, lui a ouvert en souriant — pas le sourire poli qu'on offre à un cousin éloigné, non, le sourire de quelqu'un qui reconnaît un pas dans l'escalier depuis trois ans.

Je suis restée là, dans la voiture, à regarder par la fenêtre du salon : Julien qui prenait le bébé dans ses bras, qui l'embrassait sur le front comme un homme qui a fait ça mille fois. J'ai compté les fenêtres éclairées de la maison. Deux à l'étage. Une chambre d'enfant, sans doute, avec un mobile qui tourne au-dessus du lit à barreaux.

Je ne suis pas descendue de voiture ce soir-là. Je suis rentrée, j'ai dormi trois heures, et le lendemain matin, pendant que Julien prenait sa douche, j'ai appelé Maître Rocher, notre notaire depuis douze ans, celui qui avait rédigé notre contrat de mariage. Je lui ai demandé un rendez-vous en urgence et j'ai sorti du tiroir du bureau le dossier bleu où dormaient l'acte de propriété de notre maison de Bouchemaine et les relevés du compte joint.

Rendez-vous pris pour le surlendemain, 14h, à son cabinet place du Ralliement. Ce jour-là, j'ai fait deux choses avant d'y aller : j'ai retiré mon nom de la procuration bancaire qui autorisait Julien à puiser dans mon épargne personnelle — vingt-trois mille euros, économisés cours de piano après cours de piano, pendant onze ans — et j'ai fait changer la serrure de la maison de Bouchemaine par un artisan du quartier, un type qui a posé le nouveau barillet en quarante minutes sans poser une seule question.

Le soir même, Julien est rentré à 18h35, en retard sur son propre mensonge pour une fois. Sa clé n'a pas tourné. Il a sonné, longtemps, insistant sur la sonnette comme si ça allait changer quelque chose. J'ai ouvert la porte, gardant la chaîne de sécurité tendue, et je lui ai tendu par l'entrebâillement une enveloppe kraft : une copie du relevé de compte joint désormais bloqué, et une lettre de Maître Rocher annonçant l'ouverture d'une procédure de séparation de biens.

— Camille, qu'est-ce que — commence-t-il, la voix cassée.

— Comment va Léa ? j'ai demandé. C'est bien Léa, la mère de ton fils, rue des Lilas ?

Il n'a rien répondu. Il est resté sur le perron, l'enveloppe à la main, pendant que je refermais la porte — doucement, sans la claquer, juste assez pour que le nouveau verrou s'enclenche avec ce petit bruit sec et définitif que je n'avais encore jamais entendu dans cette maison.

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