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Ombeline et l’eau grise du préau

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L'aube tombait sur la cour bétonnée du centre pénitentiaire de Rennes quand Ombeline Fontenay, soixante-treize ans, sortait sa bassine en plastique près du mur nord — le seul coin où le soleil de mars réchauffait un peu les dalles avant huit heures. Elle y trempait les uniformes gris de la semaine, un savon de Marseille tout usé dans la main droite, et frottait sans se presser, parce que ses articulations ne lui laissaient pas le choix.

Ombeline était arrivée là sept mois plus tôt. Une histoire de comptabilité truquée dans la petite entreprise de transport qu'elle tenait avec son fils, du côté de Vitré — personne au quartier ne savait exactement quoi, et elle n'en parlait pas. Ce qu'on savait, c'est qu'elle ne se plaignait jamais des corvées qu'on lui donnait, même quand ses mains tremblaient de froid dans l'eau savonneuse. Les autres détenues la laissaient tranquille. Toutes sauf une.

Jamila Ouedraogo, trente-huit ans, occupait le bâtiment B depuis quatre ans pour des faits que même les surveillantes évitaient de commenter à voix haute. Elle avait ce genre d'autorité qui ne se discute pas dans une cour de promenade : un mot d'elle, et les tables se vidaient au réfectoire. Ce matin-là, elle traversa le préau avec un sac de linge sale sous le bras et le laissa tomber, d'un geste sec, juste à côté de la bassine d'Ombeline.

— Tu me laves ça aussi.

Ombeline s'essuya le front avec le dos du poignet — le savon lui piquait les yeux depuis le début de la matinée — et répondit posément, sans lever les yeux plus que nécessaire :

— Je n'arrive déjà pas à finir les miens à temps. Débrouille-toi.

Un silence est tombé sur la cour. Même les mouettes qui tournaient au-dessus des barbelés semblaient s'être tues. Trois détenues qui jouaient aux cartes sur une caisse retournée ont arrêté de mélanger le jeu. Tout le monde savait ce que Jamila faisait des gens qui lui répondaient comme ça.

Elle a saisi Ombeline par les cheveux, d'un coup, et lui a plongé le visage dans l'eau grasse de la bassine. La vieille femme s'est débattue, ses mains cherchant le bord en plastique, l'eau savonneuse entrant par le nez. Personne n'a bougé. Une gardienne posée près du grillage a porté la main à sa radio sans appuyer sur le bouton, comme si elle attendait de voir jusqu'où ça irait.

C'est à ce moment-là qu'une porte du bâtiment C s'est ouverte, et que Solange Merrien est sortie dans la cour — la doyenne du quartier, soixante-dix-neuf ans, dix-sept années passées entre ces murs pour une histoire qu'elle non plus n'aimait pas raconter. Solange marchait avec une canne, mais personne au centre, pas même Jamila, ne lui avait jamais tenu tête. On disait qu'elle avait connu le père de Jamila, avant, dehors, à Nantes, du côté du quartier Malakoff — une dette qui remontait à une autre vie.

— Lâche-la, a dit Solange, sans élever la voix.

Jamila s'est retournée, la main toujours crispée dans les cheveux d'Ombeline. Un instant, elle a hésité — un instant seulement — puis elle a relâché prise. Ombeline est tombée en arrière contre le mur, toussant, de l'eau savonneuse dégoulinant sur son col.

— Tu ramasses ton linge, a continué Solange, en s'avançant d'un pas malgré la canne. Et tu le laves toi-même. Cette femme a soixante-treize ans, elle n'est pas ta bonne.

Jamila a serré les mâchoires. Dans la colonie, tout le monde savait que défier Solange, c'était défier des années de rapports de force qu'aucune n'avait envie de rouvrir. Elle a ramassé son sac de linge sale d'un geste brusque et s'est éloignée sans un mot, laissant derrière elle une trace de savon sur le béton.

L'incident n'a pas été signalé — dans ce genre d'endroit, on ne signale pas grand-chose. Mais quelque chose avait changé dans la façon dont les autres détenues regardaient Ombeline désormais : moins comme une proie facile, plus comme une femme sous protection. Ombeline, elle, n'a rien demandé à personne. Le lendemain matin, elle est retournée près du mur nord avec sa bassine, a rempli l'eau au robinet extérieur, et a repris son savon, comme si de rien n'était — sauf que cette fois, Solange s'est installée sur le banc juste à côté, avec son propre tas de linge, et les deux femmes ont travaillé côte à côte sans se parler, le bruit du frottement du tissu contre le savon remplissant le silence entre elles.

Trois semaines plus tard, Ombeline a reçu la visite de son avocate, une jeune femme du barreau de Rennes qui lui apportait un dossier bleu épais posé sur la table du parloir. À l'intérieur : les relevés bancaires que son fils avait fini par transmettre, la preuve qu'il avait, seul, falsifié les écritures de l'entreprise pendant qu'elle croyait signer de simples bordereaux de livraison. L'avocate a expliqué, mot après mot, que la procédure de révision avançait, que le tribunal de Rennes avait fixé une audience pour le mois suivant.

L'audience a eu lieu un mardi de juin, dans une salle où les néons bourdonnaient un peu trop fort. Le fils d'Ombeline, Grégoire, quarante et un ans, était assis au fond, n'osant pas croiser le regard de sa mère. Le juge a lu la décision d'une voix plate : relaxe, remise en liberté immédiate, indemnisation à hauteur de dix-huit mille euros pour détention injustifiée.

Ombeline est sortie du centre pénitentiaire un jeudi matin, avec pour tout bagage un sac en plastique contenant ses affaires et le dossier bleu de l'avocate sous le bras. Devant les grilles, elle n'a pas attendu Grégoire, resté planté sur le trottoir d'en face, les mains dans les poches, n'osant pas s'approcher. Elle est montée dans le taxi que l'avocate avait commandé, direction l'agence du Crédit Mutuel de la place de la République, où elle a fait fermer le compte joint qui portait encore son nom et celui de son fils — celui-là même qui avait servi aux malversations. Elle a signé les papiers de clôture, récupéré une attestation, et rouvert un compte à son seul nom avec les dix-huit mille euros d'indemnité.

Elle n'a pas répondu aux trois appels de Grégoire cet après-midi-là. Le soir, dans le studio qu'elle avait loué à Cesson-Sévigné, elle a posé le dossier bleu sur la table de la cuisine, à côté d'une théière ébréchée qui datait d'avant tout ça, et elle a rangé l'attestation de clôture de compte dans un tiroir, entre les papiers de la retraite et une photo de Solange qu'une gardienne avait acceptée de prendre le dernier jour, les deux femmes assises sur le banc du préau, une bassine vide entre elles.

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