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Quand l’eau de l’étang garde le secret
Quand l'eau du lac garde le secret
Elle avait sept ans quand ses jambes avaient cessé de la porter. Un soir de mars, à Annecy, sur le rebord glissant du lac, elle était tombée d'un ponton en courant après un ballon. Depuis ce jour, Camille Vasseur vivait assise. Son père, Grégoire, directeur d'une cave viticole familiale près de Talloires, avait dépensé une fortune en médecins, en kinésithérapeutes, en voyages à Lyon et même à Genève, sans jamais retrouver ce qu'elle avait perdu dans l'eau froide du lac d'Annecy.
Ce soir-là, dans la grande salle du domaine, on fêtait les douze ans de Camille. Des guirlandes de lumières couraient le long des poutres, le traiteur avait dressé une table couverte de macarons et de coupes de limonade pétillante, et une soixantaine d'invités en tenue de soirée discutaient à voix basse, jetant parfois un œil vers la jeune fille installée près de la cheminée, dans son fauteuil, sa robe vieux rose soigneusement arrangée sur ses genoux.
Deux semaines plus tôt, pourtant, quelque chose s'était déjà passé au bord de l'eau. Camille s'était fait conduire, un dimanche, jusqu'au ponton reconstruit après l'accident — elle y retournait parfois, sans trop savoir pourquoi, pousser son fauteuil jusqu'au bord et guetter l'eau qui clapotait contre les planches neuves. Un garçon pieds nus pêchait là, sans canne, juste une ligne enroulée autour d'un bâton. Il ne lui avait pas demandé ce qui lui était arrivé, comme tout le monde le faisait. Il lui avait tendu le bâton et dit : « Tiens, tu sens quand ça tire ? » Ils avaient parlé une heure, du poisson qui ne mordait jamais, de sa mère qui faisait des ménages, de l'école qu'il séchait un jour sur trois. En partant, elle lui avait lancé, sans trop savoir pourquoi non plus : « Si un jour tu viens chez moi, demande-moi n'importe quoi. Je dirai oui. » Il avait haussé les épaules, peu convaincu.
Puis la porte du jardin s'était ouverte, et le même garçon était entré pieds nus sur le parquet ciré.
Il devait avoir treize ans, peut-être quatorze. Sa chemise, trop grande, semblait appartenir à quelqu'un d'autre, et son pantalon s'arrêtait net au-dessus de chevilles couvertes de poussière. On aurait dit qu'il avait marché longtemps pour arriver là. Un murmure avait traversé la salle. Quelqu'un avait même fait un geste vers le service de sécurité du domaine.
Grégoire s'était avancé d'un pas, le visage fermé.
— Reste loin de ma fille.
Sa voix n'était pas forte, mais dans le silence soudain de la salle, tout le monde l'avait entendue.
Le garçon s'était arrêté net, à mi-chemin, une main à moitié levée vers Camille. Il l'avait baissée.
— Je ne lui ferai pas de mal, avait-il dit, tout bas. Elle m'a dit de venir. Au ponton.
Grégoire avait froncé les sourcils, cherchant dans sa mémoire, ne trouvant rien.
Camille l'observait depuis son fauteuil. On la connaissait, dans ce coin du lac d'Annecy, pour son sourire poli et fatigué, celui des enfants à qui on a déjà expliqué, trop souvent, tout ce qu'ils ne pourraient plus faire. Mais là, elle triturait le tissu vieux rose de sa robe entre deux doigts, vite, comme pour chasser quelque chose.
— Papa, c'est lui. Le garçon du ponton.
Le garçon avait regardé Grégoire.
— Je peux lui demander quelque chose ? C'est elle qui a dit que je pouvais.
Grégoire connaissait ce visage, vaguement : le petit qui dormait parfois dans la grange des Rombaud, à l'autre bout du chemin, celui dont la mère faisait des ménages à Talloires. On murmurait qu'il avait grandi dans une famille d'accueil, puis dans une autre, et qu'il errait souvent du côté du lac, seul.
Camille inclina légèrement la tête.
Le garçon s'était approché, les yeux fixés uniquement sur elle, ignorant les coups d'œil et les chuchotements des invités.
— Tu veux essayer ? Comme tu m'avais dit.
Un silence épais était tombé sur la salle. On entendait le tic-tac de la grande horloge comtoise dans l'entrée. Les ongles de Camille blanchirent contre le bois des accoudoirs, tant elle serrait fort.
— Non… je t'en prie, avait soufflé Grégoire. Pas ça. Pas maintenant.
Mais Camille avait déjà tendu la main vers le garçon.
Il l'avait prise entre ses deux paumes sales et abîmées, pleines d'échardes du bâton de pêche.
Puis, le corps secoué de tremblements, elle s'était poussée vers l'avant, prenant appui sur les bras du fauteuil.
Ses jambes avaient vacillé sous elle. Elle avait failli s'effondrer. Le garçon l'avait retenue, fermement, sans un mot.
Une femme, près du buffet, avait porté la main à sa bouche. Grégoire s'était figé, incapable de bouger, regardant sa fille debout devant lui depuis l'accident du lac.
— Comment…
Camille riait et pleurait en même temps, le nez contre l'épaule de sa robe, essuyant son visage d'un revers de manche.
— Je lui avais promis, papa. Au ponton. Je lui avais dit que s'il venait, je dirais oui.
Younes — c'était son nom, elle le dit enfin tout haut, comme pour le présenter officiellement à la salle entière — resta là, immobile, les bras ballants, fixant ses pieds nus sur le parquet ciré, un peu gêné de toute cette attention.
Trois semaines passèrent. Deux médecins de Lyon, convoqués par Grégoire, confirmèrent ce que les précédents avaient toujours dit : rien, physiquement, n'expliquait que Camille ait pu se lever ce soir-là. « Un blocage ancien », avait fini par lâcher l'un d'eux en refermant son dossier. « Elle avait besoin d'une permission. Pas d'un traitement. »
Younes revenait presque tous les mercredis, toujours pieds nus même quand il pleuvait, et Grégoire avait fini par poser une paire de chaussons près de la porte, que le garçon enfilait sans un mot, sans jamais les prendre avec lui en partant.
Un mercredi d'avril, Camille marchait seule jusqu'au bout de l'allée de tilleuls, sans fauteuil, sans canne, Younes trois pas derrière elle au cas où elle tombe. Elle ne tomba pas. Elle s'arrêta au bout de l'allée, essoufflée, et se retourna vers lui.
— Tu viens toujours ici seul ? Chez les Rombaud ?
Younes haussa les épaules, fixant la terre.
— Ma mère a perdu deux ménages. On n'a plus trop de quoi payer le studio.
— C'est où, le studio ?
— Au-dessus du garage. À Menthon.
Camille ne dit rien, mais elle rapporta ça à son père le soir même, en mangeant la soupe, d'une voix mal assurée : « Papa, est-ce qu'on peut faire quelque chose pour sa mère ? »
Grégoire, qui avait longtemps vu dans ce garçon pieds nus une menace informe, convoqua son notaire à Annecy. Il ne s'agissait pas d'un chèque qu'on oublie, ni d'une adoption théâtrale. Il racheta le studio au-dessus du garage, le mit au nom de Fatima, effaça les trois cent vingt euros de loyer en retard, et ouvrit pour Younes un compte bloqué jusqu'à ses dix-huit ans — vingt-deux mille euros, gérés par le notaire, pour le lycée, puis pour la suite.
Le jour de la signature, Fatima pleurait près de la fenêtre du bureau, un mouchoir en boule serré dans son poing, incapable de répondre aux questions du notaire. Camille entra sans fauteuil, en s'appuyant simplement sur le bras de son père, et posa elle-même le dossier sur la table devant Younes.
Younes fixa le papier un long moment, sans le toucher. Puis il leva les yeux vers Camille, et, pieds nus sur le carrelage froid du bureau du notaire, il fit ce qu'il faisait toujours quand il ne savait pas quoi dire : il resta planté là, et il esquissa un sourire un peu de travers, comme au bord du ponton.
