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La Carte Postale de Mamie Colette

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La première fois que j'ai vu la carte postale, elle dépassait d'un vieux missel à couverture de cuir craquelé. Je venais d'avoir vingt-deux ans, et je rangeais l'appartement de ma grand-mère Colette, à Toulouse, parce qu'elle venait d'être hospitalisée. Une carte jaunie, avec une photo de la basilique Saint-Sernin, et au dos, l'écriture fine de ma grand-mère. Elle l'avait écrite pour moi, mais elle ne me l'avait jamais envoyée.

Je me suis assise sur le bord de son lit, celui qui sentait encore la lavande et la poussière de vieux papiers, et j'ai lu.

« Ma petite Lila, si tu lis ces mots, c'est que je ne suis plus là pour te les dire. Je te promets que je prierai pour toi chaque jour, même quand tu ne m'entendras plus. Je te promets de demander à Dieu de te garder des mauvais amis et des mauvais choix. Je te promets de lui rappeler sans cesse que tu n'es pas une erreur, que tu as été voulue, que tu n'es jamais seule. Quand la vie sera belle, je chanterai avec toi. Quand elle sera dure, je pleurerai avec toi, de là-haut. Mais surtout, Lila, souviens-toi : mon plus grand souhait, ce n'est pas que tu penses à moi. C'est que tu apprennes à connaître Celui que j'ai aimé plus que tout, et qui t'aime plus que moi encore. Ta vie a un but. Ton histoire a un sens. Ton espérance est en Christ, rien d'autre. Voilà ma promesse. Ta mamie Colette. »

J'ai reposé la carte sur le missel. Mes mains tremblaient. Je ne savais pas si j'avais envie de pleurer ou de rire. Dehors, les cloches de Saint-Sernin sonnaient les vêpres. La fenêtre était ouverte sur la cour intérieure, et un voisin promenait son chien, un petit teckel qui aboyait trois fois avant de se taire.

J'ai remis la carte dans le missel et je l'ai posé sur ma veste. Puis j'ai appelé Rémi.

Rémi, c'est mon frère. Quatre ans de moins que moi. Il venait de se marier. Il vivait à Bordeaux et travaillait dans une agence immobilière. Il m'a répondu à la quatrième sonnerie, d'une voix de quelqu'un qui voit un numéro inconnu et s'apprête à le refuser.

— C'est moi, Rémi. Tu peux venir à Toulouse ? Mamie est à l'hôpital.

Il y a eu un silence, puis un bruit de clavier. Il tapait sur son ordinateur.

— Écoute, Lila… j'ai une grosse semaine. Deux compromis à signer. Je peux t'envoyer de l'argent si tu as besoin pour l'hôpital.

— Je ne te demande pas d'argent, Rémi. Je te demande de venir la voir.

— Tu ne comprends pas comment ça marche, un boulot. On ne pose pas un après-midi comme ça.

J'ai raccroché. Pas parce que j'étais en colère — enfin, un peu, mais pas comme on croit. Parce que je venais de lire la carte, et que la dernière phrase de mamie me restait dans la tête : « Ton histoire a un sens. » C'est étrange, la façon dont une phrase peut soudain rendre clair quelque chose qu'on porte depuis des années sans le formuler. Je n'étais pas obligée de porter toute cette histoire à la place de Rémi.

Le lendemain matin, je suis passée à l'hôpital avant d'aller au travail. Je travaille dans une boulangerie de la rue des Tourneurs, pas très loin du Capitole. Je vends des croissants, des pains au chocolat, des baguettes qui crissent sous la main. J'aime mon travail. Ma grand-mère disait que j'étais douée pour offrir de la douceur aux gens. Elle disait ça en versant une cuillère de miel dans mon lait chaud, le dimanche matin.

À l'hôpital, mamie était assise dans son lit, appuyée contre deux oreillers. Elle portait une chemise de nuit bleu pâle. Elle m'a vue et elle a dit :

— Ma petite Lila. Je te regardais dans la vitre de la porte, tu avais l'air de quelqu'un qui a trouvé un trésor.

Je lui ai montré la carte postale.

Elle a incliné la tête, comme si elle reconnaissait une vieille amie.

— Je l'ai écrite pour toi il y a trois ans. Un jour où j'avais peur de mourir pendant la nuit. Je pensais à tout ce que je voulais que tu saches si je n'étais plus là au matin.

— Et tu ne me l'as jamais envoyée.

— Dieu m'a laissée encore un peu de temps. Alors je me suis dit : tant mieux, je pourrai le dire avec ma bouche, pas seulement avec du papier.

Elle a sorti de sous son oreiller une petite cuillère. Une cuillère à café ancienne, en argent terni, avec ses initiales gravées. Elle la triturait entre ses doigts. C'était un tic qu'elle avait depuis mon enfance, chaque fois qu'elle voulait dire quelque chose de difficile.

— Lila, il va falloir que tu sois courageuse. Pour toi, pas pour les autres.

Je n'ai pas répondu tout de suite. J'ai regardé la chambre : une perfusion qui clignotait, une table roulante avec un verre d'eau à moitié plein, une affiche sur la prévention des chutes. Le couloir sentait le désinfectant et la compote de pommes.

— Rémi ne va pas venir, tu sais, ai-je dit.

— Je sais.

— Il ne pense qu'à son travail.

— Non. Il ne pense qu'à ce qu'il croit être son travail. Ce n'est pas la même chose.

C'est là que l'infirmière est entrée, une femme d'une cinquantaine d'années, avec des chaussures blanches qui couinaient. Elle a vérifié la perfusion, a tendu un petit gobelet en plastique avec un médicament.

— Vous êtes la petite-fille ? m'a-t-elle demandé.

— Oui.

— Votre grand-mère parle de vous tout le temps. Elle dit que vous êtes la seule à venir le mardi.

— Le mardi et le jeudi, a corrigé mamie.

L'infirmière a ri doucement. Moi, je me suis souvenue que je n'étais pas venue le mardi, la semaine d'avant, parce que j'étais fatiguée. Mamie ne me l'avait jamais reproché. Elle disait toujours : « Les reproches sont des pierres qu'on met dans les poches des gens qu'on aime. »

Deux semaines plus tard, mamie est rentrée à la maison, et Rémi est venu passer le week-end à Toulouse. Pas pour elle. Pour un appartement à visiter, un grand T4 près de la gare Matabiau.

Il est arrivé le samedi matin, avec une veste de costume, une montre brillante et un agenda en cuir. Il a embrassé mamie sur le front, distraitement, puis il a posé son agenda sur la table de la cuisine et il m'a dit :

— Bon, alors, tu t'occupes de tout ? Les médicaments, les papiers, les rendez-vous ?

— Rémi, ça va être long.

— Je sais. C'est pour ça que je te demande si tu t'en occupes. Je peux donner un coup de pouce de temps en temps, mais je ne peux pas être là toutes les semaines.

— Moi non plus, je ne peux pas être là toutes les semaines. Pourtant, j'y suis.

Il a ouvert son agenda, l'a feuilleté comme si c'était un livre de comptes. C'était un geste qu'il n'avait pas il y a cinq ans, à l'époque où il jouait au foot sur la place Saint-Pierre et que mamie lui criait de faire attention aux voitures.

— Lila, je ne vais pas me justifier. J'ai une vie.

— Moi aussi, j'ai une vie, Rémi. Je vends des croissants. Je vis dans un studio de vingt-huit mètres carrés. Je me lève à quatre heures et demie. Ce n'est peut-être pas une vie comme la tienne, mais c'est la mienne, et je la mets de côté pour mamie.

Il a fermé son agenda d'un coup sec. Le claquement a résonné dans la cuisine. Mamie, dans la pièce d'à côté, a dû l'entendre. Elle n'a rien dit. Elle écoutait souvent les conversations sans qu'on le sache, assise dans son fauteuil, avec sa petite cuillère en argent qu'elle frottait contre le pommeau du fauteuil.

— Tu veux quoi, au juste ? m'a demandé Rémi.

— Je veux que tu restes dimanche après-midi. Pas pour moi. Pour elle. Elle a un rendez-vous chez le notaire lundi matin. Elle veut te parler avant.

— Le notaire ? Pourquoi ?

— Le testament.

Le mot est tombé comme une pièce de monnaie dans un verre vide.

— Le testament, a répété Rémi.

— Oui. Elle veut mettre de l'ordre.

Il a eu un petit rire nerveux, en rangeant son agenda dans sa poche intérieure.

— Et toi, tu es au courant de ce qu'elle a décidé ?

— Non. Elle ne m'a rien dit.

— Menteuse.

Je n'ai pas répondu. Je me suis contentée de vider la cafetière, de rincer la verseuse et de la mettre sur l'égouttoir. Le robinet coulait fort. Je me suis échaudé la main. Autrefois, cette brûlure m'aurait fait crier. Là, j'ai juste serré les dents et passé la main sous l'eau froide. Rémi m'a regardée sans rien dire, puis il est sorti de la cuisine en disant :

— Je vais à ma visite. Je reviens ce soir.

Dimanche, mamie m'a demandé de l'aider à faire des canelés. Elle adorait les canelés bordelais, même si elle vivait à Toulouse. C'était une provinciale revendiquée, comme elle disait : « Un jour de Saint-Jean, le fleuve a coulé à l'envers, je suis restée du bon côté. »

On faisait la pâte, elle et moi, à la fin de l'après-midi. Rémi était assis dans le salon, à regarder les résultats du championnat de rugby. Le Stade Toulousain jouait. Il criait sur les joueurs. Mamie battait la pâte avec une cuillère en bois. La maison sentait la vanille chaude.

— Rémi, viens goûter, j'ai dit.

Il est venu d'un pas lourd, s'est accoudé au chambranle de la porte.

— Le notaire ouvre à neuf heures. Je passerai avant de repartir.

— C'est bien, mon grand, a dit mamie.

— Bon, et ce testament, c'est quoi, le mystère ? Tu comptes me déshériter ?

Mamie a eu un sourire fatigué, comme si on lui avait raconté une blague déjà entendue trente fois.

— Non. Je compte te donner ce qui te revient.

— C'est-à-dire ?

— La moitié de la maison. Et à Lila, l'autre moitié.

— La moitié, a répété Rémi, comme s'il mâchait un morceau de carton. Et les meubles ? L'argenterie ? Les bijoux de grand-père ?

— Les meubles restent dans la maison. L'argenterie à Lila, elle m'a aidée à la nettoyer chaque année. Les bijoux de ton grand-père, je les ai déjà vendus il y a huit ans pour payer la toiture. Je te l'avais dit.

— Je n'étais pas au courant.

— Tu étais au courant, Rémi. Tu n'écoutais pas.

Le lundi matin, j'ai accompagné mamie chez le notaire, maître Vignolles, rue du Poids de l'Huile, juste derrière le Capitole. Rémi était déjà devant la porte, le front plissé sur son téléphone. Il a levé les yeux quand on est arrivées.

— Je suis là, a-t-il dit, comme s'il attendait des félicitations.

Mamie s'est appuyée sur mon bras. Les pavés étaient glissants. Il avait plu pendant la nuit, et la rue sentait le mouillé et le croissant chaud — notre boulangerie n'était qu'à trois rues de là.

Dans le bureau du notaire, l'air sentait le carton et l'encre. Maître Vignolles a lu l'acte d'une voix plate. Quand il est arrivé à la clause des bijoux — « déjà cédés par la donatrice, ainsi qu'il a été exposé » — Rémi s'est redressé sur sa chaise.

— Attendez. Ça veut dire quoi, exactement, cédés ? Vendus à qui ?

— À un bijoutier de la rue Saint-Antoine, a dit mamie, tranquillement. En 2018. Pour la toiture.

— Et il n'en reste rien ? Rien du tout ? Même pas la bague de fiançailles ?

— Rémi, a dit mamie, et pour la première fois sa voix a tremblé, pas de fatigue, mais de colère contenue. Je t'ai porté sur mon dos jusqu'à l'école pendant deux ans parce que ton père ne voulait pas se lever le matin. J'ai vendu des bijoux pour que le toit ne tombe pas sur ta tête quand tu venais dormir chez moi le mercredi. Et aujourd'hui tu me demandes des comptes sur une bague ?

Le silence qui a suivi n'avait rien de paisible. Maître Vignolles a reposé son stylo. Rémi a ouvert la bouche, puis l'a refermée. Ses mâchoires bougeaient comme s'il mâchait quelque chose d'amer.

— Je ne demandais pas des comptes, a-t-il fini par dire, la voix cassée. Je demandais… je ne sais pas ce que je demandais.

— Tu demandais qu'on te dise que tu comptes autant que ta sœur, a dit mamie. Tu comptes autant. Mais compter autant, ça ne s'achète pas avec de l'argenterie, Rémi. Ça se gagne un mardi après-midi à la fois.

Rémi a signé sans rien ajouter. Sa main tremblait légèrement sur le stylo. Moi aussi j'ai signé. Mamie a signé la dernière, en tenant sa cuillère en argent dans la main gauche, comme si c'était une plume.

Quand on est ressortis, le soleil était à peine levé. Rémi s'est arrêté sur le trottoir, sans bouger vers sa voiture.

— Je pars à Bordeaux, a-t-il dit, mais il ne partait pas.

— Merci d'être venu, a dit mamie.

Il a posé sa main sur l'épaule de mamie, longtemps, plus longtemps que d'habitude, et j'ai vu ses épaules trembler une seconde avant qu'il ne se détourne. Il est parti vers le parking sans se retourner. Sa Peugeot 508 noire était garée en double file. Un agent de la mairie posait déjà un PV sur le pare-brise. Rémi l'a arraché, l'a fourré dans sa poche sans un mot, sans un juron. Ce n'était pas son genre de laisser passer ça sans râler. Ce silence-là m'a dit plus que n'importe quelle phrase.

Mamie a suivi son départ des yeux. Puis elle s'est tournée vers moi et elle a dit :

— Ma petite Lila, tu veux bien me faire un café ? Pas une gorgée, un vrai café, assise en face de moi.

On est allées dans une brasserie de la place du Capitole. Le sol était encore humide, les tables en terrasse à moitié rentrées. J'ai commandé deux allongés. Mamie a sorti de son sac une enveloppe et l'a posée sur la table, entre la soucoupe et le sucrier.

— C'est pour toi. À ouvrir maintenant, devant moi.

J'ai ouvert l'enveloppe. À l'intérieur, une feuille pliée en quatre et une photo — elle et moi, j'avais six ans, sur un manège de la fête de la violette. Elle riait. Moi, je levais les bras en l'air.

La feuille disait :

« Lila, ma promesse, c'est de t'aimer, de prier pour toi, de te montrer le visage de Dieu. Mais voici ce que je ne t'ai pas dit : tu es libre. Tu n'es pas obligée de rester à Toulouse pour veiller sur moi. Tu n'es pas obligée d'attendre après ton frère. Tu n'es pas obligée de me ressembler. La promesse, c'est une direction, pas une chaîne. »

J'ai reposé la feuille sur la table. Le café était encore chaud. J'ai bu une gorgée, la gorge serrée, et le sucre a brûlé sur ma langue plus que d'habitude. Mamie regardait les gens traverser la place. Son téléphone a vibré dans son sac. Elle l'a sorti, a plissé les yeux sur l'écran, puis me l'a tendu sans un mot.

Un SMS de Rémi : « Bien arrivé. Dimanche prochain je viens, sans agenda. Dis à Lila que le PV, je le paie avec le sourire. »

Mamie a reposé le téléphone sur la table, à côté de l'enveloppe vide, et elle a repris sa cuillère en argent, qu'elle a fait tourner deux fois entre ses doigts avant de la glisser dans sa poche.

Ce soir-là, dans mon studio de la rue des Tourneurs, j'ai sorti la photo de l'enveloppe. Je n'avais pas de colle, seulement du ruban adhésif jauni au fond d'un tiroir. Je l'ai collée sur le mur, juste au-dessus de mon lit, à côté de la carte postale de Saint-Sernin. J'ai éteint la lumière. Par la fenêtre entrouverte, les cloches de la basilique ont sonné neuf coups, un à un, et je les ai comptés jusqu'au dernier avant de m'endormir.

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