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Oncle Alain et le micro du lycée Henri-IV
Quand j’avais quatre ans, mes parents ne sont pas rentrés. Un camion frigorifique a glissé sur une plaque de verglas, la nationale 118, un dimanche de janvier. Je n’ai aucun souvenir d’eux, juste une photo dans un cadre en argent sur le buffet du salon, et l’odeur du tabac à pipe de mon oncle.
Alain, le frère de ma mère. Il touchait une pension de la SNCF, il vivait dans un deux-pièces à côté de la gare de Lyon, il n’avait jamais eu d’enfants. Il aurait pu refuser la tutelle — soixante-trois ans, une vie rangée de célibataire, ses mots croisés du *Parisien* et ses parties de belote le jeudi. Au lieu de ça, il a démonté son bureau pour y mettre un lit une place, et il a appris à faire des tresses sur des tutoriels YouTube.
Le premier jour de CP, il m’a accompagnée jusqu’à la grille en tenant mon cartable *Reine des Neiges* comme si c’était un objet fragile. Il est venu à toutes les réunions de parents, assis au fond de la classe sur une petite chaise, les genoux qui dépassaient. Quand j’ai eu la varicelle en CE2, il a posé une semaine de congés sans poser de questions, il m’a badigeonné les boutons avec un coton-tige et il m’a lu tout *Harry Potter* à voix haute, tome après tome, en changeant les voix.
L’année de ma troisième, on répétait la chorégraphie de fin d’année dans le salon. Il avait poussé la table contre le mur, enlevé le tapis. On comptait les pas ensemble — un-deux-trois, un-deux-trois — et il se trompait tout le temps de pied, exprès, pour me faire rire. « T’inquiète, ma grande », il disait en reprenant son souffle, « pour ton bac, je serai le cavalier le plus classe de la soirée. »
Deux ans plus tard, il a fait un AVC massif dans la file d’attente de la pharmacie. Hémiplégie droite. Les blouses blanches du service de neurologie m’ont expliqué, avec des mots très doux et très techniques, qu’il avait de la chance d’être vivant. Marcher, en revanche…
Le fauteuil roulant est entré dans notre vie un jeudi matin de novembre, avec le bruit sec de ses roues sur le parquet. Mon oncle ne s’est pas plaint une seule fois. Pas de colère, pas d’aigreur, même pas une remarque amère. La seule chose qui le rendait triste, c’était l’idée de « m’embarrasser ». Je le voyais bien à sa façon de rentrer les épaules quand on croisait du monde.
Alors, quand le printemps du bac est arrivé et que tout le lycée parlait de la cérémonie, de la soirée, des tenues et des cavaliers, ma décision était déjà prise. Je ne lui ai même pas vraiment demandé son avis. Je lui ai dit : « Oncle Alain, on y va ensemble. »
Il a commencé par secouer la tête. « Non, Manon. Pas comme ça. Je veux pas qu’on te regarde de travers. »
Je lui ai répondu avec ses propres mots, ceux qu’il me répétait chaque fois que je doutais, ceux qui m’ont portée pendant toute mon adolescence : « La famille, c’est la famille. »
Le soir de la cérémonie, je portais une robe bleu marine, toute simple, trouvée en soldes aux Galeries Lafayette. Lui, il avait ressorti son vieux costume Prince-de-Galles, celui de mon baptême, un peu large aux épaules maintenant. J’ai accroché une pochette blanche à sa veste, je l’ai installé dans le fauteuil, et on a roulé jusqu’au gymnase du lycée Henri-IV, décoré de guirlandes dorées et de ballons argentés.
Quand les grandes portes battantes se sont ouvertes et que je suis entrée en poussant son fauteuil, un truc étrange s’est produit. Une partie des élèves s’est mise à applaudir — pas des applaudissements polis, un vrai clapping, chaleureux, qui claquait sous la charpente métallique. Mon oncle a levé vers moi un regard mouillé, et je lui ai souri.
C’est là que Clarisse est apparue.
Clarisse Devereux. Mention très bien, mépris intégré d’usine. Depuis la seconde, elle me voyait comme une rivale — les notes, les appréciations du conseil de classe, les félicitations… elle avait besoin d’être la meilleure et ma seule existence lui était une insulte. Elle s’est approchée avec sa cour habituelle, deux filles de terminale ES qui riaient toujours avant même qu’elle ait fini ses phrases.
Elle s’est plantée devant nous. Elle a baissé les yeux sur mon oncle, sur ses mains posées à plat sur les accoudoirs, sur la couverture en laine qui protégeait ses jambes. Et elle a eu ce sourire — un demi-sourire en coin, parfaitement calibré pour l’humiliation publique.
« Eh ben, Manon, l’EHPAD fait des sorties nocturnes maintenant ? »
Un froid glacial est tombé sur le petit groupe autour de nous. Mes doigts se sont crispés sur les poignées du fauteuil, si fort que j’ai senti mes ongles s’enfoncer dans mes paumes. Clarisse a penché la tête, comme si elle observait un insecte.
« La soirée du bac, c’est pour s’amuser entre nous… Tu fais dans le caritatif ? Tes parents pouvaient pas se libérer ? Ah non, pardon, c’est vrai… »
Elle n’a pas terminé sa phrase. Elle a ri, et ses copines avec elle.
J’allais faire demi-tour. J’allais pousser le fauteuil vers la sortie, loin de cette cruauté sucrée, loin de ce gymnase. Mais mon oncle a levé sa main gauche — la seule qui lui obéissait — dans un geste calme. *Attends.*
Et puis, très lentement, en faisant rouler son fauteuil d’une seule main, il s’est avancé jusqu’à l’estrade où le DJ rangeait ses câbles. Il a attrapé le micro. Il l’a tenu un instant, les doigts un peu tremblants, et il a articulé, sans colère, sans effet de manche, d’une voix qui portait dans le gymnase soudain muet :
« Clarisse Devereux. J’ai livré des pianos. »
Un silence total. Quelques rires incertains au fond de la salle. Clarisse a plissé les yeux, ne comprenant pas où il voulait en venir.
Mon oncle a continué, le micro collé aux lèvres :
« Toute ma vie, j’ai livré des pianons à queue. Des Steinway, des Pleyel, des demi-queue, des quart-de-queue. Dans des hôtels particuliers, des conservatoires, des appartements haussmanniens. Une fois, en 1997, on m’a demandé d’en monter un au cinquième étage sans ascenseur, rue de Vaugirard. Cinq étages, quatre collègues, un instrument de quatre cent cinquante kilos. On a mis trois heures. Et je me souviens très bien de ce cinquième étage, mademoiselle Devereux. »
Il a marqué une pause. Sa respiration était un peu courte, à cause de l’effort et de l’émotion, mais sa voix ne tremblait plus.
« C’était un salon blanc, avec un lustre en cristal. Et au milieu de ce salon, il y avait une petite fille en barboteuse, avec un nœud rose dans les cheveux. C’était vous. Votre mère m’a offert un café — la seule fois en trente ans de métier qu’un client m’a offert un café. Et elle m’a dit : « Merci, Monsieur. Grâce à vous, ma fille va pouvoir apprendre la musique. » J’ai posé ce piano sur son parquet, j’ai serré les boulons, j’ai vérifié l’accord avec le diapason que j’ai toujours dans la poche. »
Il a sorti de sa veste un petit diapason en métal, terni par les années, et il l’a tapé doucement contre l’accoudoir de son fauteuil. Le *la* a vibré dans le micro, pur, cristallin, et le son s’est répandu dans tout le gymnase.
Personne ne respirait.
« Je me suis dit à l’époque : cette petite fille, elle va jouer du Chopin, du Debussy, du Ravel, elle va peut-être devenir concertiste. J’étais fier d’avoir posé ce piano. Et puis j’ai eu un AVC. On arrête de livrer. On arrête de marcher. On oublie. Mais on n’oublie pas les gens à qui on a offert un café, mademoiselle Devereux. »
Clarisse ne souriait plus du tout. Elle était blanche comme un drap. Ses copines la regardaient, hésitantes, ne sachant plus de quel côté devait pencher leur loyauté.
Mon oncle a relevé doucement le micro.
« De mon piano au concours de Chopin, mademoiselle ? »
C’est tombé comme un couperet. Dans le silence absolu, quelqu’un a lancé un « waouh » étouffé, puis un applaudissement a éclaté, spontané, énorme, qui a enflé comme une vague en partant des premiers rangs pour gagner tout le gymnase. Les élèves tapaient des pieds sur le parquet du gymnase, les professeurs hochaient la tête, la proviseure adjointe s’était arrêtée à mi-chemin de l’estrade, la bouche entrouverte.
Clarisse est restée figée trois secondes de trop, le visage traversé par quelque chose que je n’avais jamais vu chez elle — de la honte, pure et simple. Puis elle a tourné les talons et elle est partie, toute droite, sans bousculer personne, mais très vite. Ses copines ont attendu un peu avant de la suivre.
Mon oncle a reposé le micro, doucement, sur la table du DJ. Il s’est tourné vers moi, et j’ai vu que ses yeux étaient brillants. « On va danser, ma grande ? », il m’a demandé.
Et on a dansé. Moi, debout, tenant ses mains, et lui, dans son fauteuil, en faisant pivoter ses roues au rythme de la musique. Les autres élèves ont formé un cercle autour de nous — pas par pitié, pas par obligation. Parce que c’était la seule chose à faire, ce soir-là, dans ce gymnase, sous les guirlandes dorées.
Après le dernier slow, il a sorti le diapason de sa poche et il me l’a tendu. « Tiens, il est à toi. Pour quand t’auras envie d’accorder les choses. »
Quand je l’ai raccompagné au parking, l’air frais de juin sentait le tilleul. Je l’ai aidé à monter dans la voiture, j’ai plié le fauteuil, j’ai claqué le coffre. Et en ouvrant la portière conducteur, je lui ai dit :
« T’étais le plus beau de la soirée. »
Il a souri, il a mis sa main valide sur la mienne une seconde, et il a dit : « Je sais. »
Je n’ai jamais revu Clarisse après le bac. Mais je sais qu’elle a arrêté le piano l’année suivante, et qu’elle n’a pas été admise au Conservatoire de Paris.
Moi, j’ai gardé le diapason dans mon sac à main. Le métal est toujours frotté, à force.
