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Le dernier pot de fleurs de Mireille
Mireille Audebert avait soixante-trois ans et une cour pleine de coquilles de noix de coco vides quand sa belle-fille a décidé que c'était "n'importe quoi".
Ça se passait à Céret, dans les Pyrénées-Orientales, derrière la ferme familiale où Mireille cultivait des noyers et, depuis trois ans, un petit atelier d'objets en coquille de coco récupérée — importée par palettes entières d'un grossiste de Perpignan qui, lui, les recevait d'un torréfacteur spécialisé en huile de coco. Des gamelles pour chiens, des pots pour les boutures de tomates, du charbon de coque pour le barbecue du dimanche. Rien de glamour. Mais ça rapportait, doucement, et surtout ça occupait les mains de Mireille depuis que son mari était mort d'un infarctus un matin de janvier, en allant chercher le pain.
Son fils, Benoît, quarante et un ans, avait repris la gestion des terres après la mort du père. Sa femme, Élodie, trente-six ans, travaillait dans l'immobilier à Perpignan et avait, disons, d'autres ambitions pour la propriété.
— Maman, il faut qu'on parle de la grange, avait dit Élodie un dimanche midi, en coupant son gigot avec une précision chirurgicale. On a un acheteur pour tout le fond de parcelle. Un promoteur. Il veut faire des gîtes.
— La grange, c'est mon atelier, avait répondu Mireille.
— C'est un hangar plein de coquilles qui puent le moisi, Mireille, avait coupé Élodie — elle ne l'appelait jamais "belle-maman", seulement par son prénom, comme on parle à une collègue qu'on n'aime pas trop. On parle de soixante mille euros. Tu vas pas nous bloquer ça pour quatre pots de fleurs.
Benoît avait planté sa fourchette dans son gigot sans la ressortir. Il faisait souvent ça, Benoît, laisser les choses plantées là, inachevées.
— On verra, avait-il fini par dire.
"On verra" avait duré huit mois. Huit mois pendant lesquels Élodie avait fait venir le promoteur sans prévenir Mireille, avait fait mesurer la grange un mardi où sa belle-mère était chez le médecin, et avait laissé entendre, à qui voulait l'entendre au village, que "la vieille dame commençait à perdre un peu la tête avec ses histoires de noix de coco".
Mireille l'a appris par Josiane, la boulangère, qui le lui a raconté entre deux baguettes avec un air gêné.
— Elle a dit ça comme ça, Josiane ? Devant les gens ?
— Devant Mme Costa et sa fille, oui. Elle a dit que c'était un peu triste de vous voir vous épuiser pour des coquilles alors que vous pourriez vous reposer avec l'argent de la vente.
Mireille n'a rien répondu dans la boulangerie. Elle a payé son pain, elle est rentrée, et elle s'est assise dans la grange, sur le vieux tabouret en bois que son mari lui avait fabriqué. Elle a pris une coquille encore brute sur la pile et s'est mise à la poncer, machinalement, le papier de verre crissant contre la fibre, jusqu'à ce que la poussière lui pique les yeux et que ses bras se mettent à trembler de fatigue plutôt que de chagrin.
Elle a pensé à ses parents, agriculteurs eux aussi, qui ne jetaient jamais rien. Elle a pensé à son mari, qui l'avait aidée à monter cet atelier avec trois planches et une perceuse, un an avant de mourir. Et elle s'est souvenue de ce document, dans le tiroir de sa commode, qu'elle n'avait jamais eu besoin de sortir jusqu'ici : l'acte notarié de 2016, par lequel son mari et elle avaient créé une indivision particulière sur la grange et les deux hectares attenants — à son seul nom, à elle, Mireille, en cas de décès de l'un des deux conjoints. Une précaution de notaire, à l'époque, "pour que madame ait toujours un endroit qui soit le sien". Personne n'y avait jamais repensé. Ni Benoît. Ni surtout Élodie.
Le dimanche suivant, Mireille est arrivée au déjeuner avec une pochette cartonnée bleue, de celles qu'on trouve chez les papetiers, et l'a posée sur la table, entre le plat de haricots verts et la carafe d'eau.
— Qu'est-ce que c'est ? a demandé Élodie, déjà agacée par le geste.
— La copie de l'acte de propriété de la grange et des deux hectares du fond. À mon nom. Depuis 2016.
Benoît a arrêté de couper sa viande, le couteau resté en travers de l'assiette.
— Maman, c'est pas vraiment le sujet du repas, a-t-il tenté.
— Si, Benoît. C'est exactement le sujet. Parce que ta femme a fait visiter ma grange à un promoteur sans me le demander, a fait courir le bruit au village que je perdais la tête, et vous avez tous les deux "attendu de voir" pendant huit mois sans jamais me dire clairement que vous vouliez me la vendre sous le pied.
Élodie a eu un petit rire, celui qu'elle faisait quand elle ne savait plus quoi dire.
— Enfin, Mireille, c'est un papier de notaire, ça change rien, c'est les terres de la famille, c'est Benoît qui…
— Non. Ce sont mes deux hectares et ma grange, à mon nom, depuis dix ans. Et comme ils sont à moi, j'ai le droit d'en faire ce que je veux. Donc voilà ce que je fais : j'ai signé jeudi, chez Maître Rouvière, à Perpignan, un bail de dix ans avec l'association "Terre et Coque", qui regroupe quatre producteurs de la région et qui va installer dans ma grange un atelier collectif de valorisation de déchets agricoles. Coquilles, coques de noix, marc de raisin, tout ce que le promoteur aurait rasé pour mettre des piscines à débordement.
Benoît a posé sa fourchette, cette fois pour de bon.
— Dix ans, maman ?
— Dix ans. Renouvelable. Et je touche un loyer, modeste, mais un loyer, tous les mois, pour la première fois à mon propre nom, sur mon propre compte.
Elle a sorti de la pochette une seconde feuille, plus fine, et l'a glissée vers Benoît : le relevé de la première ligne de virement, programmée pour le quinze du mois suivant. Huit cent quarante euros.
— Ce n'est pas les soixante mille euros du promoteur, a dit Mireille. Mais c'est à moi, et personne ne pourra le vendre à ma place sans ma signature. Jamais.
Élodie s'est levée, a attrapé son sac, a lâché quelque chose sur "l'ingratitude" et "toute cette famille qui marche à l'envers", et elle est partie sans finir son repas, les talons claquant sur le carrelage de la cuisine jusqu'à la porte d'entrée, qu'elle a refermée fort — mais pas assez fort pour couvrir la voix de Mireille qui a simplement dit, en reprenant son verre d'eau :
— Benoît, tu reprendras bien un peu de haricots.
Le promoteur n'a jamais rappelé. L'association "Terre et Coque" a emménagé en mars, avec ses bacs, ses broyeurs, et deux jeunes du village qui apprennent, depuis, à transformer des coquilles de noix en pots de jardinage sous l'œil de Mireille, toujours assise sur son tabouret, toujours dans l'odeur de résine, mais chez elle, officiellement, sur un papier que personne d'autre qu'elle ne peut déchirer.
