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Léo et la promesse de l’oncle Albert

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La maison de retraite se trouvait à Villefranche, sur la route de Mâcon. On avait placé Albert Perrin là en octobre, un jeudi, sans prévenir personne de la famille qui comptait vraiment.

Léo l'a appris par la boulangère.

— Vous saviez que votre oncle était parti ? Chez les Glycines, à Villefranche.

Léo n'a rien dit sur le moment. Il a payé sa baguette, il est rentré, et il a appelé sa cousine Camille.

— Camille, c'est vrai pour Tonton Albert ?

— Léo, il a quatre-vingt-sept ans, il ne peut plus rester seul dans son pavillon. On n'a pas le temps, avec les enfants, le travail. Là-bas au moins il y a du personnel.

— D'accord.

— Tu ne vas pas nous faire une scène.

— J'ai dit d'accord, Camille.

Il a raccroché. Léo avait trente-quatre ans, il mesurait un mètre soixante-deux, et il réparait des chaudières pour une entreprise de Villeurbanne. Dans la famille, on l'appelait "le petit", pas toujours avec tendresse. Albert, lui, ne l'avait jamais appelé comme ça. Après la mort de la mère de Léo, c'est Albert qui l'avait pris sous son aile — les mercredis après-midi, les devinettes de maths à la table de la cuisine, le costume gris acheté chez un tailleur de la Croix-Rousse pour la remise des diplômes, parce qu'Albert disait qu'un homme devait entrer dans la vie bien habillé, même petit.

Léo y est allé le samedi suivant.

Albert était assis près d'une fenêtre qui donnait sur un parking vide. Il a mis un moment à reconnaître la silhouette dans l'encadrement de la porte.

— Léo ? Qu'est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te voir.

— C'est bien ici, tu sais. Ne t'inquiète pas pour moi.

— Je ne m'inquiète pas. Je viens te chercher.

— Chercher pour aller où ? Tu as un studio de trente mètres carrés, Léo.

— On va s'arranger. J'ai parlé à Mme Lefebvre, ma voisine du cinquième. Infirmière, à la retraite depuis deux ans. Elle viendra pendant que je suis à l'atelier.

— C'est cher, ça, mon garçon.

— J'ai fait les comptes.

Albert l'a regardé longtemps, de ce regard qu'il avait toujours eu, comme s'il cherchait quelque chose dans le visage de Léo que les autres ne voyaient pas.

— Tu n'es pas beau, mon Léo.

— Je sais, Tonton.

— Et tu n'es pas grand non plus.

— Je sais.

— Mais tu as le cœur grand. — Il s'est levé, lentement, en s'appuyant sur l'accoudoir. — Ça, tu l'as de ton grand-père.

Ils sont partis le lundi. Léo avait pris une journée de congé, posée depuis trois semaines sans en parler à personne. Il avait démonté le canapé du salon pour faire entrer un lit médicalisé commandé chez un revendeur de Décines, et avait passé le dimanche à visser une barre d'appui dans la salle de bain, à poncer le seuil de la porte pour que le fauteuil roulant pliant qu'il avait loué puisse passer sans accrocher.

Mme Lefebvre est venue dès le premier matin, avec sa trousse et son carnet où elle notait la tension, les médicaments, les petites choses qu'Albert oubliait de dire. Elle prenait quatre cents euros par mois, en liquide, posés dans une enveloppe sur la table de la cuisine le premier de chaque mois. Léo avait calculé que ça lui laissait de quoi vivre, à condition de ne pas changer sa voiture, une Clio de 2011 qui commençait à fatiguer, et de renoncer aux vacances qu'il n'avait jamais prises de toute façon.

Ça a duré onze mois.

La famille, elle, n'est pas revenue. Pas une fois. Camille a téléphoné deux fois à Noël, cinq minutes chaque fois, pour demander si "tout allait bien" sans jamais proposer de passer. Le frère d'Albert, Robert, qui vivait à Mâcon et possédait une maison avec jardin où Albert aurait eu toute la place du monde, n'a pas donné signe de vie, sauf une fois, en avril, pour une question d'héritage — un petit terrain à Replonges qu'Albert possédait encore, et sur lequel Robert voulait "clarifier les choses au cas où".

Léo avait raccroché sans répondre, cette fois-là. Il n'avait pas besoin de terrain. Il avait besoin que son oncle finisse ses jours dans un lit qui n'était pas numéroté comme une chambre d'hôtel sans étoiles.

En septembre, Albert a commencé à décliner. Mme Lefebvre l'a dit la première, un matin, en repliant son tensiomètre : "Léo, il faut appeler le médecin, pas l'urgentiste, le vrai suivi, celui qui connaît son dossier." Le docteur Mahieu, qui suivait Albert depuis des années à son ancien cabinet du 6e arrondissement de Lyon, est venu à domicile deux fois cette semaine-là, et la troisième fois, il a pris Léo à part dans le couloir.

— Ça ne va pas durer des mois, Léo. Peut-être des semaines.

— Il le sait ?

— Il le sait.

Léo a pris encore des jours de congé, cette fois sans les cacher — il a dit à son patron, Gérard, propriétaire de l'entreprise, qu'il avait besoin de temps, sans donner de détails, et Gérard, qui avait perdu sa propre mère deux ans plus tôt, n'a pas posé de questions, il a juste dit : "Prends ce qu'il te faut."

C'est à ce moment-là que Camille a réapparu. Elle a appelé un mardi soir.

— Léo, on a appris pour Tonton Albert. On voudrait venir le voir.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que c'est notre oncle, Léo.

— Il était votre oncle en octobre aussi.

Un silence.

— On veut juste lui dire au revoir.

Léo a réfléchi une seconde. Ce n'était pas à lui de décider qui franchissait cette porte — ou plutôt, si, exactement à lui, parce que c'était lui qui payait le loyer de cette porte, qui l'avait installée, qui dormait à trois mètres derrière elle depuis onze mois.

— Venez dimanche. Mais c'est moi qui ouvre. Et s'il ne veut pas vous voir, vous partez.

Le dimanche, Camille et Robert sont venus ensemble, dans la même voiture, comme s'ils s'étaient mis d'accord sur la route à tenir. Albert les a regardés depuis son lit, sans rien dire pendant un long moment, et c'est Léo qui a fini par briser le silence :

— Tonton, c'est Camille et Oncle Robert.

— Je vois qui c'est, Léo.

Robert s'est avancé, maladroit, avec dans les mains un bouquet de fleurs acheté sans doute à la station-service sur la route.

— Albert, on est venus… parce que…

— Parce que quoi, Robert ? Parce que la boulangère vous a dit que j'allais bientôt mourir ?

Personne n'a répondu. Camille a fixé le sol. Albert a tourné la tête vers Léo.

— Léo, donne-moi la boîte en fer, dans le tiroir du buffet.

Léo l'a apportée. C'était une vieille boîte de biscuits Bonne Maman, rouillée sur les bords, qu'Albert gardait depuis toujours. Dedans, un dossier de papiers pliés en quatre : l'acte notarié du terrain de Replonges, mis à jour trois semaines plus tôt chez un notaire de la place Bellecour.

— J'ai changé les choses, en juillet. Le terrain, c'est pour Léo. Pas parce qu'il en a besoin — il n'en a jamais parlé, celui-là, jamais demandé un centime. Mais parce que c'est lui qui a fait ce qu'une famille est censée faire, et qu'un homme doit laisser derrière lui la preuve de ce qu'il a vu, pas de ce qu'on attendait de lui.

Robert a voulu parler. Albert a levé une main, fine, tremblante, mais encore assez ferme pour faire taire la pièce.

— Tu as eu ta chance, Robert. Tu avais une maison avec un jardin et une chambre vide. Tu n'es pas venu une seule fois.

Albert est mort douze jours plus tard, un jeudi matin, dans le studio de la rue Garibaldi, avec Léo assis à côté de lui et Mme Lefebvre qui tenait sa main libre. Camille et Robert n'ont pas été prévenus avant l'enterrement — Léo a envoyé un message, trois lignes, avec l'heure et le lieu, et il a laissé faire.

Le terrain de Replonges, Léo ne l'a pas gardé. Il l'a vendu trois mois plus tard pour quarante-trois mille euros, et avec cet argent, il a fait deux choses : il a remboursé entièrement le crédit de sa Clio, et il a ouvert, au nom de Mme Lefebvre, un petit livret où il a versé la moitié de la somme restante — pour les mois à venir, a-t-il dit, parce qu'elle allait continuer à faire ce métier pour d'autres gens, et que quelqu'un, une fois dans sa vie, devrait la payer sans compter les heures.

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