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Les Carillons de Pérouges
Je m'appelle Odette, j'ai soixante-huit ans, et je vis seule à Dole depuis que mon mari Bernard est parti, il y a quatre ans, un matin d'avril, sans prévenir personne — un arrêt du cœur dans son fauteuil, le journal encore ouvert sur ses genoux. Mes enfants m'appellent le dimanche, par habitude plus que par besoin. Ma maison sent le café froid et les photographies qu'on n'ose plus ranger. Alors quand ma voisine Ginette m'a parlé d'un voyage organisé pour retraités, dix jours en Toscane avec le club du troisième âge de la mairie, j'ai dit oui sans trop y croire. Je m'attendais à des cars climatisés, des musées, des biscuits secs au goûter. Je ne m'attendais pas à Hervé.
C'était à Sienne, sur la Piazza del Campo, un après-midi de juillet où la chaleur collait les vêtements à la peau. Le guide racontait l'histoire du Palio, cette course de chevaux qui enflamme la ville deux fois par an, et moi je regardais surtout l'ombre portée par la tour, en pensant à autre chose. Un homme s'est approché, chapeau de paille, chemise en lin froissée, et m'a dit tout bas : « Vous croyez qu'ils truquaient déjà les courses à l'époque ? » J'ai éclaté de rire avant même de comprendre ce qui me faisait rire. Il s'appelait Hervé. Veuf depuis six ans, ancien professeur de physique à Besançon, parti en retraite avec l'idée fixe de ne plus jamais attendre le bon moment pour vivre.
On a bu un café glacé à l'ombre d'une ruelle, et j'ai réalisé, au milieu d'une phrase, que je ne me souvenais plus de la dernière fois où quelqu'un m'avait écoutée comme ça — pas par politesse, pas en hochant la tête en pensant à autre chose, mais vraiment, les yeux fixés sur moi comme si j'avais quelque chose d'important à dire.
Le reste du séjour s'est réorganisé tout seul autour de lui. On s'asseyait côte à côte dans le car. On s'éclipsait du groupe au déjeuner pour manger une pizza dans une trattoria minuscule près de San Gimignano. Le soir, pendant que les autres jouaient à la belote dans le hall de l'hôtel, on se retrouvait sur le balcon, à regarder les lumières de la ville, à parler de tout — nos enfants, nos défunts, cette sensation étrange d'avoir le cœur qui s'emballe à soixante-huit ans comme s'il avait vingt ans de moins, et de ne plus savoir si on peut encore lui faire confiance.
Ginette m'a regardée différemment à partir du troisième jour. Un sourire en coin, des sous-entendus pendant les repas. Je m'en fichais. Je me sentais revivre, retrouver une partie de moi que j'avais enterrée sous les habitudes et le silence de la maison vide.
Mais à mesure que le voyage touchait à sa fin, une question planait, que ni l'un ni l'autre n'osait formuler à voix haute. Hervé vivait à Besançon. Moi, à Dole — quarante minutes de route, rien d'insurmontable sur le papier, mais nos vies, elles, étaient déjà construites, chacune de son côté, pleines de routines qu'on ne refait pas à notre âge sans y réfléchir à deux fois.
Le dernier jour, on a quitté le groupe pour marcher seuls dans Pérouges, ce village médiéval perché près de Lyon où le car avait fait étape avant le retour. On s'est assis sur un banc de pierre, à manger une galette au sucre tiède, en écoutant les cloches de l'église sonner au loin. Il a dit : « Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas senti aussi bien. Mais j'ai peur qu'en rentrant, tout ça s'évapore. Que ce ne soit qu'une parenthèse de vacances. » Je n'ai pas su quoi répondre. Une partie de moi voulait croire que c'était le début de quelque chose de vrai. L'autre partie redoutait que ce ne soit qu'un joli mirage, condamné à fondre dès l'atterrissage.
On s'est quittés devant l'aéroport de Lyon-Saint-Exupéry. Une accolade qui a duré plus longtemps que nécessaire. Un regard où il y avait de l'adieu et quelque chose d'autre, qu'aucun de nous deux n'a su nommer. On a échangé nos numéros. Aucun n'a dit : revoyons-nous.
Pendant trois semaines, rien. Je rangeais mes photos de voyage le soir, je relisais nos messages de bonne nuit échangés pendant le séjour, et je me disais qu'Hervé avait sans doute raison — que c'était une illusion de vacances, belle et sans lendemain. Puis, un mardi, le 29 septembre, il m'a appelée. Pas un texto. Un appel, à vingt heures, sa voix un peu hésitante au bout du fil : « Odette, je n'arrive pas à faire comme si ça n'avait pas compté. Est-ce que je peux venir vous voir samedi ? »
Il est venu. Il a garé sa vieille Peugeot 308 devant chez moi, un bouquet de glaïeuls à la main, mal à l'aise comme un adolescent. On a parlé pendant quatre heures, assis à la table de ma cuisine, devant une tarte aux mirabelles que j'avais faite sans trop y croire. Et puis il est reparti, et il est revenu le samedi suivant, et celui d'après.
Ça a duré huit mois ainsi, entre Dole et Besançon, les week-ends et parfois un mercredi en semaine, jusqu'au jour où Hervé a posé sur ma table, sans un mot, le dossier d'un appartement à vendre à Dole, à trois rues de chez moi. Trois pièces, cent douze mille euros, un balcon plein sud. Il n'a rien demandé. Il a juste dit : « Je ne veux plus faire la route pour te voir. Je veux me réveiller à côté de toi. »
Je n'ai pas répondu tout de suite. Le lendemain, j'ai appelé mon notaire, Maître Rossignol, que je connaissais depuis l'époque de Bernard. Pas pour un mariage, ni pour fusionner nos vies dans les mêmes papiers — à nos âges, on a vu trop de successions se compliquer pour faire ça à la légère. Mais pour une chose précise : j'ai fait rédiger une convention d'occupation, signée par nous deux, qui précisait que l'appartement acheté par Hervé resterait sa propriété exclusive, que je garderais ma maison à mon nom, et que chacun conserverait ses économies et sa part d'héritage pour ses propres enfants. Une page, claire, nette, posée sur la table le jour où il a emménagé.
Hervé a signé sans discuter. Il a même souri en disant que ça lui plaisait, cette façon que j'avais de vouloir que les choses soient dites clairement plutôt que supposées.
Aujourd'hui, il habite à trois rues de chez moi. On ne vit pas ensemble au sens strict, on garde chacun notre toit, nos habitudes, nos enfants qui viennent dîner sans se croiser forcément. Mais tous les soirs, vers dix-neuf heures, il traverse à pied pour venir manger à la maison, et le carillon de l'église Notre-Dame de Dole sonne presque toujours au moment où il franchit mon portail. Ginette, elle, a arrêté de sourire en coin depuis longtemps. Elle demande juste, maintenant, si elle peut venir jouer à la belote chez nous le dimanche.
