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Le silence dans les épicéas
Depuis la mort du docteur Vasseur, la maison de garde-forestier au bord de l'étang de Merlon appartenait à Yolande. Elle avait quarante-sept ans, un fils unique prénommé Baptiste, et une règle qu'elle ne discutait jamais : personne n'entrait dans la remise à outils, tout au fond du terrain, là où le grillage rouillé plongeait dans les fougères. Baptiste avait fini par ne plus poser la question.
Il avait dix-neuf ans, une carrure de bûcheron et les mêmes yeux noisette que son père — un père dont Yolande ne parlait jamais, sauf pour dire, les lèvres pincées, qu'il était mort avant sa naissance. À Merlon, un village de trois cent douze habitants coincé entre la forêt de Chabrières et la nationale qui mène à Digne, on chuchotait autre chose. On chuchotait qu'en 1998, Yolande avait disparu six mois entiers, puis était revenue avec un ventre rond et aucune explication. La boulangère Ginette Aubanel, qui n'avait jamais raté une occasion de compter les grossesses du canton sur ses doigts, avait fait le calcul cent fois sans jamais tomber juste.
— Elle est partie chez une tante à Grenoble, disait Yolande quand on la pressait trop. Le reste ne regarde personne.
Ce matin d'août, une chaleur épaisse pesait déjà sur l'étang à sept heures. L'odeur de vase et de résine montait par la fenêtre de la cuisine, où Yolande épluchait des haricots verts en écoutant la radio locale annoncer un pic à trente-sept degrés. Baptiste était sorti relever les nasses avant le petit-déjeuner, comme tous les jeudis, et il avait promis de rentrer avant huit heures pour l'ouverture du gîte communal où il travaillait l'été.
Huit heures passèrent. Puis neuf.
À neuf heures et quart, la porte s'ouvrit d'un coup contre le mur, faisant tomber le calendrier des Postes accroché près de l'évier. Baptiste se tenait sur le seuil, un bras en sang, la chemise arrachée sur l'épaule, une odeur de terre retournée et de sueur froide autour de lui. Ses mains tremblaient tellement qu'il renversa la chaise en voulant s'asseoir — ce fut Yolande qui referma la porte derrière lui, machinalement, avant même de comprendre ce qu'elle regardait.
— Maman… le sanglier. Le gros, celui qu'on voyait rôder près des poubelles du gîte. Il a chargé Manon, la fille du gîte, elle traversait le chemin des Trois-Fontaines. J'ai rien pu faire, j'avais que mon couteau de pêche.
— Assieds-toi, assieds-toi tout de suite.
Elle attrapa la trousse de secours rangée au-dessus du frigo, celle qu'elle réapprovisionnait chaque année depuis que Baptiste avait quatre ans et s'était ouvert le genou sur une pierre du quai. Ses gestes allaient plus vite que ses pensées.
— Et Manon ? Elle est où, Manon ?
— C'est là le truc, maman. On s'en serait pas sortis. Le sanglier m'avait déjà eu à la jambe, j'étais au sol, et là… il y a un homme qui a surgi de nulle part. Cheveux longs, une vieille veste militaire toute déchirée, une barbe qui lui mange la moitié du visage. Il s'est jeté sur la bête avec rien, à mains nues presque, juste un bâton ramassé par terre. Il gueulait comme un fou. Le sanglier a fini par détaler vers le ravin.
— Un homme comme ça, ici, à Merlon ? Personne l'a jamais vu ?
— Il vit dans les bois, je crois. Il a même pas attendu qu'on le remercie. Il a filé vers la cabane du Grand Puy.
Yolande sentit ses doigts se figer sur le sparadrap. La cabane du Grand Puy. Un chemin muletier oublié, deux kilomètres au-delà de la ligne électrique. L'endroit où, vingt et un ans plus tôt, on l'avait empêchée de partir pendant six mois.
Elle ne dit rien à Baptiste. Elle finit le pansement, appela le centre de secours de Digne — Manon blessée mais vivante, sortie du ravin par des randonneurs — et attendit que la nuit tombe.
Puis elle prit la lampe torche posée près de la porte, et sortit seule.
Le chemin du Grand Puy grimpait entre les buis et les genévriers, encore chaud sous les pieds de la journée écoulée. Yolande comptait ses pas pour ne pas penser, comme elle l'avait fait autrefois en comptant les jours sur le mur de la cabane, une entaille de couteau par matin.
Elle poussa la porte de bois gonflée par l'humidité. À l'intérieur, une bougie brûlait sur une caisse retournée. Un homme était assis dessous, le dos voûté, les mains couvertes d'égratignures encore fraîches, la veste militaire pendue à un clou. Sur sa tempe droite, une cicatrice large et blanche partait du cuir chevelu et descendait jusqu'à l'oreille.
Il leva la tête vers elle, et le faisceau de la lampe tomba droit sur son visage.
Yolande resta debout, la lampe tremblante dans sa main, à fixer des traits qu'elle avait crus effacés par le temps — le nez cassé, la cicatrice au sourcil gauche, ce menton en avant qu'elle retrouvait chaque matin sur le visage de Baptiste sans jamais se le dire tout haut.
— Roland, dit-elle enfin, et sa voix sortit rauque, comme si elle n'avait pas servi depuis vingt et un ans.
L'homme cligna des yeux, ébloui.
— Tu me connais ?
— Tu ne te souviens même pas de moi.
Il ne répondit pas tout de suite. Ses mains cherchèrent le bord de la caisse, s'y agrippèrent.
— J'ai eu un accident, il y a longtemps. Un camion, sur la route de Sisteron, avant le tunnel. Deux mois de coma à l'hôpital de Digne. Après, il y a des trous. Des années entières qui ne reviennent pas — je sais même pas ce que je faisais avant. Le médecin a dit que je m'étais peut-être caché quelque part, ici, dans le coin, longtemps avant le camion. Que ça expliquerait pourquoi personne me réclamait. Je suis redescendu vivre dans cette cabane parce que c'est le seul endroit où mon corps savait aller tout seul, sans que ma tête sache pourquoi. Je fais des journées chez les fermiers, je dors ici, je descends jamais au village.
Yolande baissa la lampe vers le sol, éclairant les planches disjointes plutôt que ce visage. Elle revoyait la clé qu'il gardait toujours sur lui, la porte qu'il fermait de l'extérieur les premières semaines, la fois où elle avait essayé de descendre jusqu'à la nationale et où il l'avait rattrapée par le bras à lui laisser des marques pendant dix jours. Elle revoyait aussi ses papiers d'identité, qu'il avait pris dans son sac le premier soir en disant que c'était pour la protéger, et qu'elle n'avait jamais revus.
— Tu as un fils, dit-elle. Il s'appelle Baptiste. C'est lui que ton sanglier a manqué éventrer ce matin, et c'est toi qui l'as sauvé sans savoir qui il était.
Roland ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux se mouillèrent, mais Yolande regardait surtout ses mains, qui tremblaient encore sur le bois de la caisse — exactement comme celles de Baptiste ce matin sur la table de la cuisine.
— Je ne demande rien, dit-il. Je ne savais même pas… je ne me souvenais pas de ton nom avant que tu le dises.
— Je sais. Et ça ne change rien à ce que tu as fait avant l'accident.
— Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Tu m'as enfermée ici six mois. Tu m'as pris mes papiers. Tu m'as dit que si je partais, tu raconterais au village que j'étais folle, que personne me croirait.
Roland ne dit rien. Il regarda ses propres mains comme s'il cherchait dessus la trace de ce qu'elle décrivait.
Elle ne resta pas cette nuit-là pour discuter du passé, ni pour lui pardonner quoi que ce soit. Le lendemain matin, elle roula jusqu'au cabinet de Maître Rocheteau, le notaire de Digne qui avait réglé la succession du docteur Vasseur trois ans plus tôt. Elle lui demanda de rédiger un acte simple : la reconnaissance officielle de paternité de Roland Ferréol — c'était son nom complet, elle l'avait toujours su, elle l'avait juste rayé de sa bouche pendant vingt et un ans — accompagnée d'une clause fixant une pension que Baptiste, désormais majeur, pourrait réclamer directement s'il le souhaitait un jour, mais sans obligation d'aucun contact.
— Neuf mille euros, annonça Maître Rocheteau en refermant le dossier. C'est le montant qu'on peut établir sur la base du minimum légal rétroactif, compte tenu de sa situation actuelle.
Yolande signa sans trembler. Elle demanda une copie de l'acte, la glissa dans une enveloppe kraft, et la porta elle-même, ce soir-là, jusqu'à la cabane du Grand Puy.
Elle ne frappa pas. Elle posa l'enveloppe sur le rebord de la fenêtre, à côté de la bougie qui brûlait encore.
— Tu ne veux pas savoir qui il est, vraiment le connaître ? demanda Roland, la voix cassée, sans bouger de la caisse.
— Ça, ce sera à lui de décider. Pas à moi. Et plus jamais à toi de force.
Elle redescendit le chemin muletier dans le noir, sans lampe cette fois, guidée par la mémoire de chaque pierre. En arrivant chez elle, elle trouva Baptiste endormi sur le canapé, le bras encore bandé, la télévision allumée sur rien. Elle éteignit le poste, tira une couverture sur ses jambes, et alla enfin ouvrir la remise à outils au fond du terrain — pour la première fois depuis vingt et un ans, elle en sortit la valise qu'elle y avait cachée en rentrant de Grenoble, et la posa sur la table de la cuisine, prête à l'ouvrir devant lui quand il se réveillerait.
