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La chaise du mort

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Mardi matin, six heures quarante. Le givre dessinait des fougères sur la vitre de la cuisine, et dehors, rue des Trois-Ponts, le lampadaire clignotait encore. Papa était assis en face de moi, dans son peignoir écossais, une serviette sur les épaules. Il buvait son café dans le mug ébréché que maman avait acheté à Carnac en 2009 — un truc affreux, un crabe orange qui faisait clic contre la table à chaque fois qu'il reposait la tasse.

Je venais de faire cuire des œufs. Deux, à la poêle, avec du beurre salé. Il m'en a volé la moitié, comme d'habitude, en piquant dans mon assiette avec sa fourchette.

Et puis mon téléphone a vibré.

**Delphine.**

Ma sœur aînée. Elle n'appelle jamais avant midi. Pour elle, le matin est une agression personnelle, et depuis qu'elle vit près de Saint-Étienne avec ce type, Théo, elle a encore moins de raisons de se lever tôt. J'ai d'abord cru à un accident. Je me trompais. Elle allait m'annoncer celui qu'elle venait d'inventer.

J'ai décroché.

— Allô ?

— Roxane. Papa est mort cette nuit.

La phrase est tombée comme une pierre dans l'eau froide. Papa a arrêté de mâcher. Je l'ai regardé, il m'a regardé. Il était là, à trois mètres, sa tartine de confiture de myrtilles encore à la main, une miette sur la lèvre.

— Il est mort quand ? j'ai demandé.

— Dans la nuit. C'est Hubert qui l'a trouvé.

Hubert, oui. Le vieil ami de papa. L'ancien directeur des pompes funèbres du quartier, celui qui organisait chaque enterrement de la famille depuis trente ans comme on planifie une cousinade. Forcément, Delphine l'aurait choisi, lui. Le seul homme capable de donner à un mensonge une odeur de cierge et de chrysanthèmes.

Papa a posé sa tartine. Lentement, sans bruit. Il avait ce pli entre les sourcils, celui qui creuse un sillon juste quand il se retient de dire quelque chose.

J'ai mis le haut-parleur.

— Comment c'est arrivé ?

Delphine a fait un bruit de langue. Agacée.

— Est-ce que ça change quelque chose ? Il n'est plus là.

Derrière elle, j'ai entendu un rire. Théo. Mon beau-frère. Ce rire qu'il a quand il croit avoir gagné quelque chose — un type qui se sent intelligent parce qu'il a trouvé une faille dans le règlement d'un lotissement.

— On s'occupe de tout, a repris Delphine. Tu n'as pas besoin de venir.

Papa a croisé les bras. Le silence dans la cuisine était tel que j'entendais le frigo ronronner depuis le couloir.

— On change les serrures ce matin, a-t-elle ajouté.

Là, j'ai relevé la tête. Papa a cessé de respirer. Vraiment. Pendant une seconde, il n'a plus bougé du tout, comme si le givre du dehors lui remontait dans la nuque.

— Pourquoi vous changez les serrures ?

— Parce qu'on a trouvé les papiers, Delphine a répondu, et soudain sa voix est devenue plus claire, plus posée, celle qu'elle prend quand elle récite un argument préparé devant son miroir. Papa nous a tout laissé, Roxane.

Théo, derrière, a crié :

— La maison, la Twingo, les assurances-vie ! Tout le paquet.

Delphine a enchaîné sans reprendre son souffle :

— Toi, il t'a exclue.

Le mot a claqué comme une porte de garage. Papa a reculé sa chaise de deux centimètres. Le crabe orange a fait clic.

— Il t'a déshéritée, a répété Delphine. Tu n'as rien.

Théo s'est approché du téléphone. J'ai reconnu son ombre dans la voix, ce type parle toujours trop près du micro, comme s'il voulait mordre l'écran.

— Tu vois, ça fait des années que tu fais la sainte-niet, la fille parfaite, et au final, même ton père a vu clair dans ton jeu.

J'ai mordu l'intérieur de ma joue. Papa a serré sa fourchette, puis l'a reposée tout doucement, les dents vers le haut, exactement comme il faisait quand maman disait une énormité au dîner et qu'il préparait sa repartie.

— Toi, t'as choisi de partir, a continué Théo. Delphine, elle est restée. Elle mérite tout.

Delphine a murmuré quelque chose comme « voilà ». Puis Théo a lâché la phrase.

— Ton père savait très bien qui l'aimait vraiment.

Il y a eu un blanc. Dehors, un bus s'est arrêté au croisement. Quelqu'un a crié un nom. Papa a eu un mouvement de mâchoire, juste là, sous l'oreille. Ce battement rapide qu'il a quand il encaisse.

Delphine a rattrapé le fil :

— On fait les choses proprement, d'accord ? Théo a déjà contacté quelqu'un pour estimer la voiture. On passe à la banque à onze heures.

— On va peut-être enfin refaire le salon ! a ajouté Théo en riant.

Papa s'est levé.

Il a resserré la ceinture de son peignoir comme on enfile une veste avant de traverser une rue. Il a contourné la table. Il marchait sans bruit, ses charentaises frôlant le carrelage, et je le suivais des yeux, la main de plus en plus crispée sur le téléphone.

Delphine, elle, continuait. Les documents, l'enterrement, les comptes, les meubles, les cartons. Elle a même dit, sans ironie aucune :

— Je mettrai tes vieilles affaires près du compost. Tu viendras les chercher quand tu veux.

Papa s'est penché vers l'écran du téléphone.

Il était si près que je voyais ses cils, et cette tache brune, sous l'oreille, qu'il a depuis l'été 1993.

— T'es encore là, Roxane ? a lancé Théo.

Papa a inspiré. Il m'a fait un signe de la main : attends.

Puis il a dit, très doucement, en articulant bien :

— Delphine ?

Le rire de Théo s'est arrêté net.

Il y a eu un bruit de vaisselle, de l'autre côté, puis un frottement sourd. Le téléphone qui change de main.

— Papa ? a dit Delphine.

Et là, sa voix est montée d'un cran, comme quand on regarde une photo impossible. J'entendais Théo derrière, qui répétait « c'est pas possible, c'est pas possible » d'une voix de plus en plus haut perchée.

Papa s'est assis à ma place. Il a pris le téléphone, a essuyé l'écran avec le coin de sa serviette, puis il a dit :

— Je suis chez ta sœur, Delphine. Et j'ai tout entendu.

Trois secondes. Quatre. Le silence avait le goût du métal.

— On devait passer te voir ce midi, a continué papa. On voulait vous annoncer une nouvelle en famille. Mais apparemment, vous nous avez réservé la vôtre.

Delphine ne répondait pas. J'entendais Théo hoqueter en arrière-plan, comme un poisson sur le carrelage.

— Pour tout te dire, j'étais venu chez Roxane parce que j'ai refait mes papiers, il y a six jours. Chez le notaire, à Lyon. Devant témoins.

Quelque chose a chu dans le téléphone. Peut-être un verre. Puis la voix de Théo, minuscule :

— Les papiers…

— Je voulais vous annoncer ça calmement, a dit papa. Vous auriez gardé la moitié de la maison en indivision. La voiture pour Théo. Le livret pour les études de vos gamins.

Il s'est tu. Il a regardé par la fenêtre, le givre qui commençait à fondre le long de la vitre.

— J'avais même réservé deux places au restaurant, près de la gare. Mais là, tout de suite, je vais faire plus simple.

Sa voix n'a pas tremblé.

— Je reprends la maison. La voiture part à la casse la semaine prochaine — elle est hors d'usage, de toute façon, on l'a passée au contrôle technique avec Roxane en janvier.

Théo a lâché un gémissement.

— Et le livret ? a dit Delphine, tout à coup aiguë, presque cassée.

Papa a baissé les yeux vers le crabe orange. Il l'a tourné entre ses doigts, puis il a dit :

— Il y a cent trois mille euros dessus. Je l'ai transféré avant-hier sur un compte-titres au nom de Roxane.

J'ai retenu mon souffle. Il ne m'en avait pas parlé. Personne ne savait.

— Tu mens, a dit Delphine. Tu ne ferais jamais ça.

— La banquière m'a aidé à tout signer mardi matin, a dit papa. Vous pourrez l'appeler. Mais je te préviens, Delphine : si vous tentez d'entrer dans la maison, je porte plainte. Tu es encore ma fille, mais ta place dans mes papiers, tu viens de la signer toute seule.

Il a fait une pause.

— Passe-moi Théo.

Théo a bredouillé un « oui ». On aurait dit qu'il reculait dans le couloir.

— Théo, tu as dit que Roxane était déshéritée. Tu avais raison, pour toi. C'est toi qui n'auras rien, pas même le Tournevis.

Le Tournevis. Le chien.

Papa a raccroché.

Il est resté un moment le téléphone dans la main, les jointures blanches, puis il me l'a tendu.

— Ton café est froid, a-t-il dit.

Je l'ai remis à chauffer. Il a repris sa tartine. Dehors, le lampadaire s'est éteint, et le jour est tombé d'un coup sur la rue, bleu, froid, propre.

Une heure plus tard, j'ai reçu un texto de Théo : « On peut se parler ? » Je n'ai pas répondu. Papa, lui, a sorti son agenda et noté quelque chose à la page du lendemain.

Il a entouré la date.

Deux fois.

Puis il est allé se raser.

Cet article a été publié uniquement à des fins d'information sur des expériences de pensée ; il ne doit pas être considéré comme un conseil juridique, financier ou fiscal, ni comme une incitation à agir sans consulter un professionnel compétent.

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