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Douze ans à Vieille-vaisselle

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Sur l'avenue de Grammont, à Tours, il y a un immeuble des années soixante-dix avec des balcons rouillés et un digicode qui ne marche qu'un jour sur deux. Au troisième étage vit Josiane, cinquante-huit ans, aide-soignante de nuit à la clinique du quartier. Ce soir-là, elle rentre à onze heures passées, l'odeur de désinfectant encore dans les cheveux, et trouve son mari Bernard assis à la table de la cuisine, un pansement autour du poignet.

— Josiane, faut qu'on parle de Chouchou, dit-il en tapotant la table avec son alliance. Ça peut plus durer.

— Qu'est-ce qu'elle a encore fait ?

— Regarde. Il tend le bras. Elle m'a lacéré jusqu'au sang cette nuit. Et elle gueule à partir de minuit, tous les soirs. Je dors plus, Josiane. Douze ans qu'on la traîne, elle a plus de dents, elle boite. On n'est même pas foutus de partir en vacances à cause d'elle.

— C'est notre chatte, Bernard. On l'a depuis qu'elle est chaton.

— Justement. Elle est vieille. J'ai lu un truc sur internet, les vieux chats, des fois, ils partent tout seuls pour mourir tranquilles, dans un coin. On pourrait l'aider, tu vois. La laisser sortir, la libérer. C'est presque un service qu'on lui rendrait.

Josiane regarde la boîte de croquettes sur le plan de travail, encore à moitié pleine, et sent sa gorge se serrer.

— Tu veux la mettre dehors, c'est ça ?

— Je veux qu'on redevienne un couple normal. On pourrait reprendre un chaton, si tu veux, après.

Chouchou, couchée sous la table, ne comprend pas les mots. Mais elle comprend le ton, et les coups d'œil que Bernard lui lance depuis des semaines. Elle sait ce que ça veut dire quand un humain la regarde comme un problème à résoudre.

— C'est toi qui l'énerves aussi, murmure Josiane. Tu la tapes avec ta pantoufle, tu essaies de l'attraper par la peau du cou pour la foutre sur le balcon.

— Parce qu'elle gueule ! J'en peux plus, Josiane, j'en peux plus !

Bernard pose l'ultimatum le lendemain matin, devant son café : la chatte dehors, ou lui dehors. Josiane pleure, argumente, cède. Le soir même, il porte Chouchou jusqu'aux conteneurs à ordures de la résidence et l'y dépose, avec la vieille couverture en polaire du canapé — celle qu'ils voulaient jeter de toute façon.

La chatte reste là, incapable de sauter, les pattes arrière raidies par l'arthrose. Elle regarde le couple s'éloigner vers l'entrée de l'immeuble sans qu'aucun des deux ne se retourne. Elle pense — si les chats pensent — qu'un jour ce sera leur tour d'être vieux, et elle n'en éprouve aucune joie mauvaise. Juste une sorte de tristesse tranquille, posée là comme la couverture sous elle.

Trois rues plus loin, rue Nationale, Camille manque de marcher dessus en sortant les cartons du déménagement.

— Aïe, il y a un truc — dit-elle en reculant.

— Quoi donc ? demande Thomas depuis le hall.

— Une bête. Non, une chatte. Elle bouge pas.

Ils viennent de finir les travaux dans leur nouvel appartement, et depuis trois heures ils font des allers-retours jusqu'aux conteneurs. Pas de chatte tout à l'heure. Maintenant, si.

— On voit ses côtes, dit Camille en s'accroupissant. Et regarde ses pattes, elle arrive même pas à se lever correctement.

— Elle est vieille, c'est tout. Les vieilles bêtes, ça finit souvent comme ça, abandonnées.

— On peut pas la laisser là, Thomas. Il gèle cette nuit, c'était à la météo.

Thomas soupire, mais il connaît sa femme depuis neuf ans, il sait déjà comment ça va finir. La chatte passe la nuit dans leur salle de bains, sur une serviette pliée, et le lendemain ils l'emmènent chez le vétérinaire de la rue Colbert.

— Douze ans, arthrose sévère, gencives abîmées, annonce le vétérinaire. Rien d'incurable. Avec un traitement et un peu de patience, elle peut encore avoir de belles années.

Camille décide de l'appeler Praline, à cause de la couleur de son pelage. Elle prévient Thomas — c'est temporaire, le temps de la retaper, ensuite on lui trouve une famille. Thomas hoche la tête sans trop y croire.

Le mois qui suit, Praline dort dans leur lit, hurle si on la laisse seule, griffe Thomas la première fois qu'il tente de vérifier si c'est un mâle ou une femelle. Camille rit en soignant les égratignures de son mari avec une compresse. Puis, quand Praline va mieux, Camille publie une annonce — sans préciser l'âge, juste une jolie photo. Les appels affluent. Mais dès que les gens viennent et découvrent la réalité, la démarche pesante, les yeux un peu voilés, ils repartent tous avec la même phrase : « On cherchait plutôt un chat jeune, en bonne santé. »

Un couple de retraités, les Mercier, se présente un samedi après-midi.

— Ah, elle fait plus vieille que sur la photo, dit madame Mercier, un peu déçue. Douze ans, c'est beaucoup, non ?

— Si elle est vieille, elle va bientôt tomber malade, coupe monsieur Mercier. Ça sert à rien de s'attacher.

Thomas, agacé, tend ses avant-bras striés de griffures. — Vous savez, elle griffe aussi, et elle hurle la nuit. Les voisins ont failli appeler la police une fois.

Le couple s'excuse et s'en va rapidement. Camille referme la porte, contrariée.

— Pourquoi t'as fait ça ? J'aurais peut-être réussi à les convaincre.

— Pour qu'ils la remettent dehors dans six mois, comme les précédents propriétaires ? Elle a besoin de calme, Camille, pas d'un nouveau rejet.

Il s'assoit par terre, près du panier que Praline n'a jamais vraiment adopté, et pour la première fois il la prend contre lui sans qu'elle proteste.

— On te garde, murmure-t-il. Les gens qui parlent de ton âge comme d'un défaut, ils comprendront le jour où ce sera leur tour.

Camille, adossée au chambranle de la porte, sourit sans rien dire, et dans la cuisine, la radio annonce les prévisions pour le week-end.

Cinq mois plus tard, Josiane croise Camille par hasard au marché de la place de la Résistance, devant l'étal de fromages. Praline patiente dans un sac de transport posé sur le trottoir, museau tourné vers le soleil. Josiane la reconnaît tout de suite — la tache blanche sur l'oreille gauche ne trompe pas. Elle s'approche, hésite, puis demande d'une petite voix si elle peut la caresser.

— C'est votre chatte ? demande Camille, méfiante.

— Elle… elle me ressemble à une chatte que j'ai eue, ment Josiane, la gorge nouée.

Camille la laisse faire, sans savoir. Praline se laisse toucher, sans un cri, sans une griffure — comme si elle avait tout oublié, ou comme si, justement, elle n'avait rien oublié du tout et n'en voulait plus rien dire. Josiane retire sa main, remercie, et s'éloigne vite entre les cageots de courgettes, avant que les larmes ne se voient.

Chez elle ce soir-là, elle ouvre le tiroir de la commode où dort encore, pliée, l'ancienne gamelle rose de Chouchou. Elle la sort, la lave, la range dans un sac plastique, et le lendemain matin, sans prévenir Bernard, elle la dépose au refuge de la SPA de Chambray-lès-Tours, avec deux cents euros de don et une carte où elle a écrit, d'une écriture appliquée : « Pour les vieux chats que personne ne veut. »

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