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Le Chaton Pelé et les Taupes

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— Maman, tu es sérieuse ? — Pierre serrait le volant de sa vieille 406, le regard fixé sur la boule de poils tremblante que sa mère tenait contre sa poitrine. — C’est une infection sur pattes, ce truc.

Marie Vallier pinça les lèvres. Le minuscule chaton roux, à demi chauve, ouvrit une gueule rose sur un miaulement muet. Elle l’avait trouvé derrière les poubelles du Casino de Saint-Julien-en-Genevois, en larmes sous la pluie, les yeux collés. Non, elle ne l’avait pas trouvé. Il l’avait choisie, en rampant sur le bitume glacé pour se coller contre sa cheville. Elle n’avait pas pu faire un pas de plus.

— Regarde-le, Pierre. Il ne passera pas la semaine si on le laisse.

— Et alors ? On n’est pas la SPA. J’ai le crédit de l’assurance qui tombe dans dix jours, la chaudière qui lâche, et toi tu veux claquer un smic chez le véto pour un chat de gouttière qui va crever.

Le silence retomba dans l’habitacle. Pierre avait quitté Cessy une heure plus tôt, la tête pleine des bilans comptables de son agence d’architecture en péril. Sa mère avait insisté pour monter le chat à la borie, la vieille ferme au-dessus de Saint-Flour, là où la famille passait tous ses étés avant la mort de Lucien, son père. Pierre comptait les kilomètres comme on compte les défaites. La borie, c’était une ruine à la campagne, un souvenir qui s’effritait. Et maintenant, ce chat.

ils arrivèrent au crépuscule. La bâtisse de pierre de basalte était sombre, froide, avec un volet qui battait au vent. Le jardin de curé, autrefois la fierté de son père, n’était plus qu’un champ de chardons. Des monticules de terre fraîche perçaient la pelouse jaunie, partout, comme une armée souterraine qui avait repris possession des lieux.

Pierre déposa les sacs dans l’entrée pendant que sa mère installait le chaton dans un carton garni d’un vieux plaid, près de la cuisinière. La bête se traîna sous un buffet et disparut.

— Il va crever là-dessous, maugréa Pierre. C’est humide.

— Il est mort de trouille, corrigea Marie. Il mangera cette nuit. J’ai pris des dosettes au pâté.

Pierre haussa les épaules. Il se promit de régler le problème à son retour en Haute-Savoie. Un coup de fil au refuge de Saint-Chély-d’Apcher, et hop. Sa mère aurait oublié dans deux jours. Les vieux, ça s’attache à tout ce qui bouge parce que plus rien ne bouge autour. C’était cruel, mais c’était la vérité.

Cette nuit-là, Pierre ne dormit pas. La chambre à l’étage sentait le moisi, le sommier métallique grinçait au moindre souffle. Vers trois heures du matin, un bruit le tira du demi-sommeil. Un grattement, discret, presque imperceptible, qui venait de la fenêtre entrouverte sur le potager. Il se leva, pieds nus sur les tomettes gelées.

Dehors, la lune de mai découpait le jardin à l’emporte-pièce. Pierre s’accouda à la fenêtre, et ce qu’il vit le cloua sur place.

Le chaton était là, minuscule silhouette difforme, pelée, un œil encore à moitié fermé, recroquevillé au milieu d’une plate-bande. Il ne tremblait plus. Il était tendu comme un arc. L’animal ne bougeait pas d’un millimètre, la truffe frémissante, fixant un monticule de terre près du vieux lilas.

Soudain, le monticule bougea. Un petit museau rose pointa, humant l’air. Le chaton se détendit. Ce ne fut pas un bond, mais un déclic, une détente d’acier. La patte minuscule fusa et écrasa la chose dans un couinement bref. Une taupe. Le chaton venait de dégommer une taupe. Il la saisit dans sa gueule, la secoua d’un mouvement de tête violent et professionnel, puis la déposa méthodiquement au pied du tilleul, comme un trophée.

Pierre n’avait pas bougé. Le chaton repartait déjà, en rampant, l’oreille collée au sol, vers une autre motte fraîche. En vingt minutes, il en tua deux. Pas les doigts dans la prise, pas de stagiaire : c’était une machine. Une machine rouillée, cassée, à deux doigts de la panne sèche, mais une machine de guerre.

Au matin, Pierre descendit sans un mot. Il prit la vieille cafetière italienne de son père, prépara deux tasses fortes, et sortit sur le perron. Le jardin était un champ de bataille. Cinq taupes alignées, raides, au pied du tilleul. Les mottes de terre criblées de galeries effondrées. Le chaton, lui, gisait sur le paillasson de la cuisine, le ventre gonflé, dans un rayon de soleil poussiéreux. Il ne s’était pas sauvé.

Marie arriva, serrant sa robe de chambre en pilou. Elle vit les cadavres, puis le chat.

— Eh ben, murmura-t-elle. Il a travaillé, le petit.

Pierre but une gorgée de café. Les pièces du puzzle s’assemblaient dans sa tête. Les galeries. La mort des rosiers de son père, que Lucien ne comprenait pas. Les arbres fruitiers chétifs. Ce jardin n’était pas mort d’abandon, il était dévoré par-dessous. Le chaton l’avait senti, lui. Le chaton avait déclaré la guerre. Et il l’avait gagnée.

— Il faut lui donner un nom, dit Pierre. On peut pas l’appeler « le truc » toute sa vie.

Sa mère le regarda, surprise.

— Je croyais que tu voulais t’en débarrasser.

— Il est là, non ? Donne-lui un nom. C’est ton chat.

— Non, dit Marie doucement. C’est le chat de la maison. C’est pas pareil. Appelons-le Minou. Un nom simple, de campagne.

Pierre s’assit sur le banc de pierre, celui que son père avait taillé vingt ans plus tôt. Il contempla la borie, la grange au toit effondré, le potager ravagé, et ce chaton roux, pelé, endormi sur un paillasson. Quelque chose qui était resté noué dans sa poitrine depuis trois ans commençait à se desserrer. Pas de grandes déclarations. Juste un truc qui cédait.

— Papa disait toujours que ce jardin était hanté par les taupes, souffla-t-il. Il a jamais réussi à comprendre pourquoi rien ne poussait profond. Il passait des heures à poser des pièges, des pétards, rien n’y faisait. Il lui manquait juste un chat.

Marie lui posa une main sur l’épaule.

— Ton père lui manquait, au jardin. Et à toi ? Il ne te manque pas ?

Pierre ne répondit pas. Il regarda Minou s’étirer dans son sommeil, les côtes saillantes sous sa peau tendue. Un poids lourd.

Cette semaine-là, Pierre appela son associé à Cessy. Il prit la semaine. L’agence tiendrait bien sept jours. Il déblaya la grange, remplaça quatre tuiles, consolida un mur de soutènement. Marie désherbait, son chapeau de paille vissé sur la tête, chantonnant de vieux airs de Brassens. Minou, lui, prenait des forces à vue d’œil. Sa fourrure, à force d’être nourrie de bonnes boîtes et de taupes fraîches, commençait à perdre cet aspect mité. On devinait des rayures tigrées sur son dos, des vrais muscles sous la peau flasque.

Le cinquième soir, ils dînèrent sur le perron, au couchant. Des pissenlits en salade, une omelette aux cèpes séchés, du pain de seigle et du fromage de pays. Minou dormait sur les genoux de Marie, repu, ronronnant comme un tracteur.

— Maman, commença Pierre. J’ai réfléchi. Je vais vendre l’agence.

Sa mère reposa sa fourchette.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que ça ne me rend plus heureux. Depuis trois ans, je cours après des miettes. Je gère des crédits, des sinistres, des assurances, je vois plus mes gamins, je vois plus rien. J’ai quarante-cinq ans, et j’ai la vie d’un vieillard pressé. Papa, lui, il était serein. Il avait cette maison. Cet endroit. Cette foutue lenteur. J’ai cru que je devais être l’opposé de lui pour réussir. Mais réussir quoi ?

Marie caressait le chat sans répondre. Les grillons commençaient leur concert.

— Il y a la vieille menuiserie Charvaz, au village, reprit Pierre. Le type est à la retraite, il cherche un repreneur. Je suis architecte, Maman. Pas assureur. Je peux reprendre un atelier, bosser le bois, faire des charpentes, retaper des vieilles granges, comme celle-ci. Vivre là.

— Et ton appartement ? Et tes enfants ?

— Léa et Antoine adoreraient. Ils passent leur temps sur des tablettes à Grenoble. Ici, ils apprendraient à planter, à voir naître des chatons. Quant à l’appartement… je le louerai. De quoi vivre simplement.

Une chouette hulula dans le tilleul. Minou leva une oreille, puis se rendormit.

Le dernier matin, avant de reprendre la route, Pierre sortit dans le jardin, un plantoir à la main. Il avait acheté des graines au marché de Saint-Flour : des tomates anciennes, des courgettes, du basilic. Il retourna une parcelle, enleva les racines de chardons, défit des mottes dures. Minou le suivait pas à pas, inspectant chaque trou, reniflant chaque pelletée de terre.

— Tu me surveilles ?

— Miaou, répondit Minou, catégorique.

Pierre planta les graines, arrosa doucement. c’était une promesse. Dans deux mois, les plants seraient hauts. Dans deux mois, il serait là pour les voir. Vraiment là.

Sur la route du retour, Marie s’endormit sur le siège passager, Minou dans sa caisse de transport, posée sur ses genoux. L’autoroute défilait. Pierre écoutait une vieille cassette de Ferrat, retrouvée dans la boîte à gants. Les volcans d’Auvergne reculaient dans le rétroviseur, mais pour la première fois, il n’avait pas l’impression de quitter ce paysage. Il l’emportait.

Trois mois plus tard, la menuiserie Charvaz rouvrit ses portes. Pierre accrocha une nouvelle enseigne, en chêne brûlé, sous le nom de « Vallier Père et Fils », en hommage. Il renoua avec l’odeur du bois, ce parfum de sciure et de térébenthine qui lui rappelait l’enfance. Léa et Antoine eurent leur chambre à la borie. Marie repeignait les volets, en bleu de Gascogne, pendant que Minou, devenu un chat flamboyant, au poil dru et aux yeux d’or, régnait sur un potager prospère, débarrassé de la moindre taupe à des kilomètres à la ronde.

Certains soirs d’automne, quand le vent cognait contre la pierre et que le poêle à bois ronflait, Pierre regardait ce chat roux, repu de viande et de chaleur, allongé sur le vieux plaid défraîchi, et il se souvenait du chien pelé, grelottant sous la pluie, derrière une poubelle de supermarché. Il se disait que le bonheur tenait parfois à une décision minuscule. Un regard, un geste, un miaulement. Et qu’un jardin pouvait renaître, pourvu qu’on accepte de s’arrêter pour le regarder.

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