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Le dernier accord

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Mathis Vasseur avait quarante-sept ans quand la vague est arrivée. Personne à Saint-Malo ne savait, ce matin-là, que la mer allait tout emporter à des milliers de kilomètres de là, sur une plage de Khao Lak où il passait Noël avec sa femme Élodie et leurs deux enfants, Camille et Théo.

Il aurait eu soixante-quatre ans aujourd'hui. C'est sa sœur, Bérénice, qui a fait le calcul en préparant le café ce matin, dans sa cuisine de la rue de Dinan, avec la radio allumée sur une chanson qu'elle n'écoutait plus vraiment. Elle a posé sa tasse. Elle a compté sur ses doigts, comme si l'âge de son frère mort pouvait encore avancer d'une année à l'autre.

Mathis n'était pas une star, pas au sens où on l'entend à Paris. Il jouait de la guitare dans les bars de la côte bretonne, il avait sorti deux albums sur un petit label de Rennes, et sa voix passait parfois sur les radios locales, tard le soir. Les gens du coin le connaissaient. Certains l'avaient vu chanter au Fest-Noz de la ville, d'autres se souvenaient juste d'un type grand, un peu voûté, qui saluait tout le monde au marché du samedi.

Bérénice avait soixante et onze ans maintenant. Elle vivait seule depuis que son mari était parti, elle aussi, mais d'une façon plus ordinaire — un cancer, en 2018, qui avait pris son temps. Elle gardait dans un tiroir de son buffet une pochette de vinyle abîmée, celle du premier album de son frère, avec en photo de couverture Mathis assis sur un rocher, le vent dans les cheveux, l'air de croire que la vie allait continuer longtemps comme ça.

Ce 26 décembre 2004, elle avait appris la nouvelle par un cousin qui travaillait à l'ambassade. Pas par la télévision, pas par un coup de fil officiel — par un cousin, au téléphone, la voix cassée, qui répétait qu'on ne retrouvait pas la famille, que l'hôtel n'existait plus, que la mer était montée jusqu'aux premiers étages. Il avait fallu attendre onze jours pour la confirmation. Onze jours pendant lesquels Bérénice avait continué à travailler à la poste, à servir les clients, à dire bonjour, en portant ce trou au milieu du corps que personne ne voyait.

On n'a jamais retrouvé le corps de Théo, qui avait neuf ans. Ça, c'est le détail que Bérénice ne racontait à presque personne, celui qui revenait la nuit, dans le silence de son appartement, quand elle n'arrivait pas à dormir et qu'elle écoutait les mouettes crier au-dessus des remparts.

Vingt et un ans ont passé. La ville a changé — il y a maintenant un distributeur de vélos électriques devant chez elle, et les touristes prennent des photos du même mur qu'avant, sans savoir qu'un chanteur breton a grandi juste derrière, dans l'appartement du deuxième étage où sa mère faisait sécher le linge à la fenêtre.

Bérénice a un rituel, chaque année, le jour de l'anniversaire de son frère. Elle sort le vinyle. Elle ne le passe pas toujours — le tourne-disque a des soucis d'aiguille depuis des années et elle n'a jamais eu le cœur de le faire réparer, comme si laisser l'objet un peu cassé gardait quelque chose d'intact ailleurs. Elle allume juste une bougie sur la table de la cuisine, à côté d'un ticket de caisse oublié et d'un pot de moutarde entamé, et elle reste assise là un moment, sans grand cérémonial.

Cette année, elle a fait autre chose. Elle a ouvert un cahier — celui où elle notait autrefois les comptes du ménage — et elle a écrit une lettre. Pas pour l'envoyer. Pour dire, noir sur blanc, ce qu'elle n'avait jamais dit à personne : qu'elle en voulait à la mer, bêtement, comme si la mer pouvait entendre ; qu'elle avait continué à préparer deux couverts de trop pendant des mois après ; que la dernière chose que Mathis lui avait dite au téléphone, avant de partir en Thaïlande, c'était une blague sur le temps qu'il ferait, et qu'elle n'avait jamais pu s'en souvenir avec exactitude, malgré tous ses efforts, et que ça la rongeait plus que le reste.

Elle a refermé le cahier. Elle l'a rangé dans le tiroir, à côté du vinyle.

Puis elle a fait quelque chose de très concret, quelque chose qu'elle repoussait depuis des années : elle a appelé le luthier de la rue Broussais, celui qui répare les instruments anciens, et elle a pris rendez-vous pour lui apporter le tourne-disque. Trente-cinq euros, il lui a dit, pour changer l'aiguille et vérifier le moteur. Elle a raccroché, elle a regardé l'appareil posé sur le buffet, sous la photo de Mathis et des enfants prise l'été avant leur départ, à Cancale, tout le monde riant devant un plateau de fruits de mer.

Le mercredi suivant, elle a porté le tourne-disque chez le luthier dans un sac en toile, enveloppé d'un vieux plaid. Elle l'a récupéré trois jours plus tard. Elle l'a rebranché chez elle, un soir, et elle a posé le vinyle — celui avec Mathis sur le rocher — sur le plateau.

La voix de son frère a rempli la cuisine, un peu grésillante, mais entière. Bérénice n'a pas pleuré tout de suite. Elle a d'abord fini d'éplucher ses pommes de terre, parce qu'il fallait bien manger, et la chanson a tourné deux fois pendant qu'elle mettait la table, pour une personne, comme tous les soirs depuis vingt et un ans — mais cette fois avec la musique allumée, et la fenêtre entrouverte sur les mouettes du soir.

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