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Trente-quatre mille euros et une clé qu’on ne rendra plus

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Trois mille deux cents euros et une clé qu'on ne rendra plus

Les talons de Dominique Lefebvre, je les reconnaissais de loin. Cinquième étage, pas d'ascenseur dans cet immeuble de Clermont-Ferrand. Elle montait vite, deux marches à la fois, puis s'arrêtait au troisième pour souffler, et reprenait. Depuis notre mariage, Marc et moi vivions dans ce deux-pièces du quartier des Vergnes. L'appartement n'avait rien d'un palace : le papier peint du couloir se décollait par endroits, le chauffage faisait des siennes certains hivers. Mais j'y avais trouvé ma place. Près de la fenêtre, j'avais installé mon bureau — écran, tablette graphique, une tasse de café toujours froide sur l'accoudoir du fauteuil. Je travaillais en freelance, graphiste, je trouvais mes clients en ligne et je passais mes journées sur des maquettes. Marc, lui, était infirmier aux urgences vétérinaires de la clinique du Puy-de-Dôme — des gardes de vingt-quatre heures qui le gardaient loin de la maison la moitié du temps.

Sa mère, Dominique, habitait à trois arrêts de tram. Depuis qu'elle était veuve, toute son énergie avait trouvé un nouveau terrain : moi. Chaque jour, vers quatorze heures, elle sonnait — non, elle entrait. Elle avait son propre jeu de clés, qu'elle avait gardé depuis les travaux de l'été dernier, quand elle supervisait les ouvriers pendant qu'on était au travail. Changer la serrure coûtait cher, et Marc remettait toujours ça à plus tard : « On verra après les fêtes », « on verra après l'été ». Le bruit de ses talons dans l'escalier suffisait à me faire fermer mes fichiers de travail. Inutile d'espérer finir quoi que ce soit ce jour-là. Marc, lui, ne pouvait rien y faire. Chaque discussion se terminait par la même phrase : « Léa, ne t'énerve pas, maman s'inquiète, c'est tout. » S'inquiéter. Un mot bien pratique pour excuser n'importe quelle intrusion.

Ce jour-là, j'avais trois délais qui tombaient en même temps : une charte graphique, un catalogue et un logo pour une entreprise de mobilier. J'étais devant mon écran, un crayon entre les dents, à chercher la bonne teinte de bleu, quand j'ai entendu le trajet familier. Talons. Deux marches à la fois. Pause au troisième. Dominique est entrée avec un sac bien chargé — une blanquette maison dans une boîte en plastique, deux kilos de pommes de terre, une baguette tradition. Elle a posé le tout sur la table et inspecté la cuisine. Un doigt passé sur l'étagère au-dessus de l'évier : de la poussière, forcément.

« Léa, je t'ai apporté à manger. Tu as mangé, au moins, aujourd'hui ? »

J'avais mangé. Une tartine le matin, et je comptais réchauffer les restes de la veille à midi. Mais répondre ne servait à rien. La suite était toujours la même : elle ouvrait le placard et réorganisait les paquets. Les lentilles en haut, le riz en bas, la semoule dans le coin. Un ordre qu'elle seule jugeait correct. « Pourquoi tout est rangé n'importe comment ? Je viens à peine de tout remettre en place. » Oui. La semaine dernière. Et celle d'avant. Chaque fois que je rangeais à ma façon après son départ, elle recommençait, sans hésiter, comme une évidence.

Puis elle passait dans le salon, voyait la maquette ouverte sur l'écran, et soupirait. « Encore devant tes petits dessins. C'est ça, travailler, pour toi ? Le vrai travail, c'est aller au bureau, avoir un patron, toucher un salaire tous les mois. Toi, c'est plutôt un loisir. » J'avais arrêté d'expliquer que le télétravail était un vrai métier. Autant parler à un mur.

Ce jour-là, pourtant, quelque chose a changé. Je me suis levée, et devant elle, j'ai remis les paquets comme je les voulais. Les lentilles en bas, le riz au milieu. Sans crier, sans discuter. « Dominique, c'est plus pratique comme ça pour moi. » Elle m'a longuement dévisagée, a rangé elle-même deux boîtes de conserve dans un geste sec, puis elle est partie quelques minutes plus tard. Je me suis rassise devant mon travail, incapable de me concentrer sur la teinte de bleu. Pas de la colère, non, plutôt l'impression d'avoir déplacé un meuble trop lourd toute seule. Juste des paquets de pâtes. Et pourtant.

Le soir, j'ai raconté ça à Marc. Il a tourné le bouton de sa manchette, resté muet un instant, puis a répété sa phrase habituelle : « Maman s'inquiète, Léa. Elle est seule, tu sais. » Plus tard, il l'a eue au téléphone. Depuis la chambre, j'entendais très bien la voix de Dominique dans le combiné : « J'essaie de les aider, Marc. Et elle, elle ne dit même pas un mot gentil. Elle se tait, toujours. »

Une semaine après, j'ai attrapé une grosse angine. Trente-neuf de fièvre, la gorge en feu, à peine la force de me lever. Marc avait réussi à filer un moment entre deux gardes. Il m'avait rapporté de l'Amoxicilline et du Doliprane de la pharmacie du quartier, préparé un bouillon de poule, posé la tasse près du canapé. C'était un homme doux. Trop doux. Et c'est précisément à ce moment-là que la porte s'est ouverte. Dominique, encore, avec un sac plus lourd que jamais : bouillon fait maison, un pot de miel de châtaignier, des chaussettes en laine. En me voyant allongée et Marc dans la cuisine, un petit pli satisfait est apparu au coin de sa bouche, comme si elle venait de confirmer tous ses soupçons.

Sans même retirer son manteau, elle a attrapé la serpillière et s'est mise à laver le sol. Je l'écoutais claquer sur le carrelage. Puis elle a refait notre lit, sans qu'on lui demande rien. Puis elle a ouvert le frigo, inspecté longuement le contenu, et appelé son fils d'une voix qui sonnait comme un réquisitoire : « Marc ! Viens voir ça. Le frigo est vide. Elle ne cuisine jamais. Tu dois avoir faim en permanence. » Marc se tenait dans l'embrasure, gêné, tirant sur sa manche. Je le voyais bien depuis le canapé : son air coupable, son mutisme total. « J'essaie de vous aider, continuait-elle en rangeant ses courses. Regarde, elle est malade, et il n'y a rien à manger à la maison. On ne peut pas vivre comme ça. »

Ma gorge brûlait, et ce n'était plus seulement la fièvre. Je me suis levée, j'ai repoussé la couverture. « Je suis juste malade, ai-je dit calmement. On va très bien se débrouiller tous les deux. Merci pour votre attention, Dominique, mais j'ai besoin de repos maintenant. » Je l'ai accompagnée moi-même jusqu'à la porte. Très calmement. Presque gentiment. J'ai ouvert, j'ai attendu. Elle a regardé tour à tour son fils et moi. Marc a baissé les yeux. Elle est partie sans un mot. C'est ce jour-là que l'idée m'est venue pour la première fois : il faudrait vraiment changer cette serrure. Mais entre mes délais qui s'accumulaient et la fièvre qui ne tombait pas, l'idée est restée un post-it collé sur le frigo, oublié sous une liste de courses.

Pendant deux jours, elle n'est pas venue. Le troisième, elle était de retour, comme si rien ne s'était passé. Une semaine plus tard, à ma demande, Marc a enfin parlé à sa mère : qu'elle appelle avant de venir. Elle a accepté, du moins en apparence. Mon mari a soupiré de soulagement, et le post-it est resté sur le frigo.

Je travaillais de nouveau, cette fois sur l'identité visuelle d'une chaîne de cafés — il restait très peu de temps avant la livraison. Casque sur les oreilles, maquette presque finie sur l'écran, un café froid et des brouillons griffonnés sur le bureau. Soudain, la sonnette. Longue, insistante. J'ai regardé l'heure sur mon téléphone : quatorze heures trente-deux. Je n'avais aucun doute sur qui se trouvait derrière la porte. Avec le casque, je n'avais pas entendu les pas dans l'escalier, mais ça ne pouvait être que Dominique. Marc lui avait demandé d'appeler avant. Elle appelait, techniquement — à la porte, pas au téléphone.

Je suis restée assise. Un deuxième coup de sonnette. Puis des coups frappés. Puis plus rien. J'ai pensé qu'elle était partie. Mais au lieu des pas qui s'éloignent, j'ai entendu autre chose : le déclic d'une serrure. Court, familier. Je me suis retournée d'un coup. La poignée a bougé. La porte s'est ouverte. Dominique est entrée, sûre d'elle, comme chez elle. Elle a accroché son sac à la patère, retiré ses chaussures, puis s'est tournée vers moi. « Tu n'entendais vraiment rien ? J'ai sonné je ne sais combien de fois. Heureusement que j'avais pris la clé. »

Elle est allée tout droit à la cuisine, inspecté l'évier, touché l'éponge, puis est revenue vers moi et a balayé mon bureau d'un œil critique. « Encore devant l'ordinateur. Et quel désordre. Regarde-toi, les cheveux pas coiffés, en vêtements d'intérieur… Marc va bientôt rentrer… »

« Dominique, ai-je dit calmement. Posez la clé sur la console, s'il vous plaît. »

Elle m'a dévisagée, surprise. « Léa… tu es sérieuse, là ? »

« Tout à fait. Posez la clé. On change la serrure aujourd'hui. Et ne revenez pas demain. Ni après-demain. Si vous voulez venir, appelez-moi, moi, directement, par téléphone, et demandez si c'est le bon moment. On en discutera calmement, à ce moment-là. »

Elle est restée muette quelques secondes. Puis elle a remis ses chaussures sans un mot, décroché son sac de la patère, et elle est partie.

Le serrurier est passé le soir même, un artisan du quartier que le syndic nous avait recommandé. Il a examiné la porte, tapoté le chambranle du plat de la main. « Avec une serrure trois points comme celle-ci, posée correctement, plus personne n'entre sans votre accord. Ça vous fait cent-quatre-vingts euros de main-d'œuvre, plus la serrure, comptez dans les trois cent vingt. » Marc a réglé la facture de huit cent soixante euros sans discuter — le cylindre haute sécurité avait coûté plus cher que prévu — comme pour se racheter. Il n'existe plus que deux jeux de clés : le mien, et celui de Marc.

Dominique n'est plus jamais venue sans y être invitée. Elle appelle uniquement son fils, désormais. Elle se plaint à ses amies, raconte à qui veut l'entendre que sa belle-fille l'a mise à la porte. Et moi, assise devant mon écran, j'ai rouvert la maquette de la chaîne de cafés, ajusté une dernière fois la teinte de bleu, et bu une gorgée de café froid, dans l'appartement silencieux.

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