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Le Dernier Regard de Gaspard
Mathias déposa la caisse de transport sur le carrelage humide du hall de la gare de Lyon-Part-Dieu. Le plastique émit un petit claquement sec qui fit sursauter Gaspard, un rouquin au poil épais et à l’oreille toujours un peu de travers depuis sa dernière bagarre avec le chartreux du troisième étage. Le chat se tapit tout au fond, les pupilles dilatées.
Quarante minutes à attendre. Toujours trop long.
L’homme acheta un café au distributeur. Infect. Tiède et amer. Il le but debout, le dos appuyé contre un pilier, tandis qu’autour de lui la gare tournait au ralenti. Une femme traînait une valise dont une roue était bloquée, des pigeons s’aventuraient entre les sièges, et un type en doudoune sans âge partageait machinalement son croissant avec eux. Le haut-parleur annonça un TGV pour Marseille. Pas le sien.
Mathias regarda son téléphone. Rien. Évidemment, rien.
Il y a des matins où tout semble simple avant que le réel ne vous rattrape par la peau du cou.
Chez eux — enfin, chez elle maintenant — Camille buvait son thé debout devant la plaque de cuisson. Un vieux pull informe, vert bouteille, qui avait connu des jours meilleurs et dont les manches trop longues lui mangeaient les phalanges. L’odeur de pain grillé flottait encore, mélangée à celle, plus aigre, d’un grille-pain qu’on avait oublié de nettoyer.
Mathias remplissait son sac. Une chemise propre, le chargeur, une liasse de factures pour le nouveau logement, deux ou trois livres qu’il n’ouvrirait sans doute jamais. Il dégagea du placard la caisse de transport, celle qui n’avait servi qu’une fois, quand Gaspard s’était blessé à la patte.
Le chat était assis en sentinelle devant la porte d’entrée. Il observait, silencieux. Depuis trois jours, il sentait que quelque chose clochait. Pas la peine d’être humain pour ça. Il suffit de voir les valises.
— Tu vas vraiment l’emmener ? demanda Camille sans lever les yeux.
— C’est mon chat.
Elle reposa sa tasse avec un bruit mat.
— Il a vécu sept ans avec nous. Pas avec toi. Avec nous.
Mathias serra la sangle de son sac. Un crissement sec. La serrure du placard qui claque dans son dos. Sur le buffet de l’entrée, il restait un jeu de clés. Les siennes. Celles qu’il ne déposait plus jamais sur le meuble en rentrant le soir.
— Le voyage va le stresser, souffla-t-elle. Tu sais comment il est.
— Il s’en remettra. C’est un chat, pas un enfant.
Elle ne répondit pas. Ses doigts fins étaient crispés sur le bord de la tasse, blanchis aux jointures. Mathias ouvrit la grille. Gaspard hésita. Il flaira le plastique, recula d’abord, puis avança, raide, le corps bas. Au moment de refermer la porte, le chat tourna une dernière fois ses yeux dorés vers la cuisine — vers Camille. Et puis l’obscurité de la caisse se referma sur lui.
Ça, c’était ce matin.
À présent, sur le quai, le froid mordait les oreilles. Le train pour Bordeaux était déjà à couple, les portières grandes ouvertes. Mathias posa la caisse sur le béton. Il s’accroupit, passa un doigt à travers le grillage.
Gaspard ne vint pas.
D’habitude, il frottait son crâne contre le métal, en ronronnant comme un vieux moteur diesel. Là, rien. Il haletait, couché sur le flanc, les yeux mi-clos, les narines sèches. Son flanc se soulevait à un rythme trop rapide.
Combien de fois était-il resté blotti contre le dos de Mathias, la nuit, quand le chagrin ou la colère l’empêchaient de dormir ? Combien de matins avait-il posé sa tête contre la main de Camille, comme pour lui dire : « toi aussi, t’en fais pas » ? Cette bête savait tout d’eux. Tous les silences. Tous les cris qu’on retenait. Toutes les fois où l’on pleurait sans bruit dans la salle de bains.
Et maintenant, Mathias l’arrachait à son monde — un appartement sous les toits, un coussin chauffant sur le rebord de la fenêtre, des plantes vertes dont il croquait les feuilles en cachette — pour le tenir enfermé dans une boîte, direction une ville inconnue, un studio blanc et froid.
Pourquoi ? Parce qu’il ne supportait pas l’idée de tourner la clé dans la serrure sans entendre une petite présence trotter derrière lui. Parce que le silence, ça lui faisait plus peur encore que la solitude.
C’est au moment où cette pensée l’a traversé qu’il a senti un courant d’air glacé courir dans son dos.
Camille était là.
Sur le quai, à dix mètres, les joues rouges, les lèvres entrouvertes. Le manteau mal boutonné, les cheveux fous. Elle avait couru, c’est sûr. Pas vers lui. Elle n’avait pas traversé la ville pour lui parler. Juste pour ça : une silhouette couchée dans une boîte en plastique.
Elle s’approcha lentement. Ses yeux ne quittaient pas la caisse. Elle s’agenouilla à même le sol, sans un regard pour Mathias, ses genoux posés sur le béton sale.
Camille tendit la main vers le grillage.
Gaspard souleva la tête. Une respiration. Puis deux. Ses moustaches frémirent. Et enfin, il se hissa sur ses pattes, raide, encore méfiant. Il flaira les doigts à travers la fine trame métallique. Son oreille abîmée pivota juste un peu — ce tic qu’il avait depuis toujours. Puis son corps entier se détendit.
Il frotta sa joue contre le métal. Un ronronnement grave monta du fond de sa cage thoracique. Camille glissa un doigt et lui caressa le menton. Il ferma les yeux.
Mathias regardait ça, immobile. Cette femme. Ce chat. Cette chose simple et silencieuse qui disait tout ce qu’il n’avait jamais su dire en six ans de vie commune.
« Vous êtes priés de quitter le quai. »
Il prit une grande inspiration. Elle brûlait l’intérieur de ses poumons.
— Prends-le.
Camille leva les yeux vers lui pour la première fois.
— Tu es sûr ?
— Garde-le.
Elle ne demanda pas pourquoi. Peut-être parce qu’elle savait déjà. Peut-être parce qu’il n’y avait rien à ajouter.
Mathias attrapa son sac, se retourna, escalada les marches du wagon. Il donna son billet, trouva sa place. S’assit près de la fenêtre.
Le train s’ébranla dans un grincement sourd. Sur le quai, Camille ne bougeait pas. Elle tenait la caisse de transport à deux mains contre sa poitrine. Gaspard avait posé son museau contre le grillage, calmé, les paupières lourdes.
Mathias sentit une brûlure au coin de l’œil qu’il refusa de nommer. Il détourna le regard, planta les yeux sur le paysage qui commençait à défiler.
Le quai disparut. Puis la gare. Puis les immeubles.
Il glissa machinalement la main dans la poche intérieure de son blouson. Ses doigts rencontrèrent quelque chose de minuscule. Doux. Une petite touffe de poils roux, accrochée là on ne sait comment. Il la garda un long moment entre le pouce et l’index avant de refermer les doigts dessus.
Par la fenêtre, la ville laissait place à un grand champ brun et vide, sous un ciel bas de novembre. Il n’y avait plus rien à voir.
Un type dans le compartiment d’à côté téléphonait. Sa voix assourdie traversait la cloison.
— Tu me manques, disait-il.
Mathias ferma les yeux.
